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^ MAY 22 1956

REVUE

DE

L'ORIENT CHRÉTIEN

DIRIGEE

Par R. GRAFfIN

XROISIEIVIE SERIE

Tome V (XXV)

25'= volume. - 1925-1926

LA CONQUETE DES ÉTATS NESTORIENS

DE L'ASIE CENTRALE PAR LES SHIÏTES.

LES INFLUENCES CHRÉTIENNE ET UOUDDIIIyUE DANS LE DCKi.ME

ISLAMIQUE.

Si l'on en croyait Tabari, dont le récit a été copié par Ibn al- Alhir, les Musulmans se seraient emparés de Kashgliar en l'année 96 de l'hégire (715), et auraient ainsi annexé le fond du Tarini aux domaines du Kiialifat. Les Orientalistes en ont tiré cette conclusion que, du jour les drapeaux de l'Islam flottèrent sur les remparts de la cité chinoise, instantanément, sans aucun délai, en quelques heures, toute l'Asie Centrale, du Pamir aux frontières de l'empire Thang, renonça au Boud- dhisme et au Christianisme, pour embrasser la foi des conqué- rants (T). Il est inutile de s'attarder à la discussion d'une sem- blable erreur, qui méconnaît les lois de la routine humaine et les faits les plus connus de l'histoire de l'Extrême-Orient (2).

(1) Les Chinois professent une opinion aussi erronée, en affirmant que les populations du Turkestan, dans le principe, furent bouddhistes, qu'elles com- mencèrent à embrasser l'Islamisme sous les Thang, qu'elles étaient devenues entièrement musulmanes à l'époque desJIougols; cette doctrine est trop absolue; la conversion, sous le règne de Dhannashri, fut loin d'être totale et définitive ; même dans l'Inde, il fut àprement combattu, et pourchassé sans pitié, par le Brahmanisme, ijui convenait beaucoup mieux que lui à la mentalité des Hindous, ce fut seulement au xnr siècle que le Bouddhisme disparut devant la conquête musulmane; encore serait-il plus exact, plus conforme à la réalité historique, de dire que ses restes se syncrétisérent avec les doctrines et les dogmes du Tantrisme. Le nom de l'empereur Décius se lit en 250 dans une inscription hiéroglyphique; le culte des hiérophantes survécut durant des siècles à la conversion de l'Egypte à la religion chrétienne; il se réfugia dans le Sud de la vallée du Nil; au vi" siècle, il était encore vivant àPhilae, avec ses prêtres qui n'avaient pas oublié la signification traditionnelle des livres de l'Egypte des Pharaons; il ne disparut visiblement'qu'au commencement du vu' siècle, devant l'Islam ; mais la connaissance de la langue et du système grapliique ne s'éteignit point à cette époque, comme on le voit par les notions élémentaires qu'on en trouve encore dans les livi-es araljos.

r2) Les caractères chinois qui figurent dans ce travail ont été obligeamment prêtés par l'Imprimerie nationale.

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HEVUE Dïï l'orient CHRÉTIEN.

En l'année 96 (7i:.), dil Tabaii, d'après le récit d'un certain 'Ali il'n Mohammad, Kotaiba il.n Mouslim mit sa famille a l'abri dans Samarkand qu'il avait conquise en 712 (1), par suite de la crainte qu'il éprouvait de la part de Solaiman, fils d-Abd al-Malik, frère du khalife al-Walid; il chargea ensuite l'un de ses affranchis, lequel portait le surnom d'al-Khwarizmi, de faire toutes les opérations nécessaires à la traversée du Fleuve d'Oxus), et il se rendit à Farghana. Il s'y apprêta a marcher sur Kashghar, qui est la ville la plus occidentale de l'Asie Centrale ^^'5' ^r'^^ J'^ ,-> ^^ f"^ à Farghana (-2) qu'il apprit la murt du khalife omayyade al-^\alId.

(1) Tabari. édition du Caire, l. VIII, pp. 00-101 ; Ilm al-Athir, édition Tornberg,

*\I; Falshana dit Yakout al-llama«i, dans le Mo'djam al-boulda,,, t. III, nJsVS 4f es le nom d'une ville et d'un vaste pays dans la Transoxiane ; cet e vUle est sit'uï sur la frontière du pays de Turkis.an, dans la part.e de la T i.soxii qui est voisine (du pays, des Ephtalites, vers l'Or.ent a la dro.e cl em in qu' conduit dans le pays turk, à cinquante far.akhs ^'^,^^^^^^ on V comptait quarante mosquées, et Kbodjand dépendait du district dont cet e V 1 d Sghal était la capitale. Farghana n'est autre que la cite «->^<^^^ Klokand entre Khodjand et Namangan, à 225 kilomètres environ de ^ama.- kand ce qui représente bien les cinquante farsakhs qu., d'après Yakout al- Hamà« la 6paraient de Samarkand; Ibn al-Fakih prétend que cette ville lu fond è par Kl osrau Anoushirwan, qui la nomma Azharkhana ; IstakUn d t me Fari àna est un district se trouvent beaucoup de villes et de villages, dont la cap tkle était Akhsikatli; Khokand, Andidjan, Marghilan ou Marghinan, OuzkÏur^ ville fondée par les Ghou. », faisaient partie de cette con ree de Vhan 0 'iental Shil.ab ad-Din al-«Omari, dans le M«^aHk al-absar {.\oUces e y 'ai° xn 234, 2a.), dit que la grande province de Farghana comprenait Sa San Andigan (= Andidjan,, Oush, Ou.kand; sa capitale, au commen- c mei u -■" ilcle était Akhsikath. sur les bords du Saïhoun, ou neuve de S sh autrement dit du Syr-Daria. un peu au Nord a environ un forsaldi les n ontec^nes- d'après Yakout, les coordonnées de cette ville sont L 94% a 3- 30 Tmenéca-'x coordonnées de Paris, la latitude de 94» à partir des Canaries, soi Tr^'oritinecle Paris, place Akhsikath à Narynsk, sur le Narm-ghol, mais Ion lait qu in faut pas attribuer une valeur absolue à ces indications geodesiques, erieslUt souvent données par Yakout sous une forme erronée, l^ber qui onna sai bien le pavs, situe Akhsikath à neuf yigimdj dans l'tJuest d'Andul an, sur le Souu = Sy^r-Daria (page 5% en un point du 71« méridien oriental de "ris au p?ed. en effet, des montagnes du Tchoumghal Tagh, a deux cents Hlomèti es environ de Khokand, parle neuve. Le lleuve.dont parle labari rox^, l'2mou-Daria,qui coule au Sud, et dans une direction presque parallèle

[21

LA CONQUETE DES ETATS NESTORIENS. 0

Le récit de la prétendue conquête île Kaslighar se présente dans Tiibari sous les espèces de deux narrations trèsdiflfi'rentes, qu'il importe de disciimiiier, ce que le texte du Kmxil fil- ta'rihh d'Ibn al-Athir ne permet point de l'aire : « 'Ali ibn Mohammad, dit Taliari, dans le premier aspect de cette légende, rapporte qu'Abou Mikhnaf a raconté, le tenant de son père, ceci : Kotaiba envoya Kathir, fds d'un tel, à Kashghar: ce personnage y lit quelques prisonniers, auxquels il mit des carcans, de ceux qu'Allah livra aux mains de Kotaiba; puis, Kotaïba battit en retraite, et ce fut alors que ses troupes apprirent la mort d'al-Walid (1). » Les choses se passèrent tout autrement, si l'on en croit la seconde version, que "Ali ibn Mohammad rapporte il'après le récit de Yaliya ibn Zakarla al-Hamdani, selon ce que lui racontèrent plusieurs shaïkhs du Khorasan, et al-Hakam ibn Osman : « Yahya ibn Zakarla al-Hamdani, dit spécialement 'Ali ilm Mohammad, a rapporté ceci : un shaïkh du Khorasan m'a raconté que Kotaïlia s'avança très loin, jusqu'à ce qu'il s'approchât de la Chine. Il a dit, le roi de la Chine lui écrivit : « Envoie vers nous un homme « choisi parmi les nobles de votre nation, pour qu'il nous ap-

au Syr-Daria, qui traverse le Soghci, l'ancienne Soghdiane. Sy r est la n'duction du perse Suguda, nom de la satrapie acliéménide de Soghdiane. lequel se retrouve dans lex-^ôiavd; (Ctésias, De Rébus persicis, iô, 16i, qui est dans l'Avesta Sughdha; à cette forme, qui est un nominatif masculin, correspondait un féminin "Sugudî, de même qu'au mot zend .Sughdha correspondait une forme féminine 'Sughdhi; ces noms féminins de la province de Soghdiane ne se sont pas conservés dans les textes; le premier se retrouve dans lex-j5ia/ô; (Ctésias, De Rehus persicis 45, 40), qui est 'Suaudyàna; 'Sughdhi est le thème du nom grec de la satrapie, Soyôtavi^, qui est 'Sughdhyànà, ou "Sug'ujdyànà, et dans IoyShvo;, doublet de Sîxuôiavo;, qui est 'Sughdhyànà, ou Sug{u)dy:\na. Suguda est devenu Syr par le changement de d en r, ce qui est un phénomène normal de la phonétique du persan d'Asie Centrale, de g en y, dont il serait facile de citer de nom- breux exemples. Kotaïba, ou le détachement qu'il envoya sur Kashghar, marcha dans la direction de cette ville par la rout-e Marghilan-Andidjan-Oush, qui est celle que suivent les Musulmans, commandés par les '.\lides, dans le récit de l'expédition de l'imam .Mohammad Ghazali: ce n'est donc pas en partant de Far- ghana-Khokand que Kotaïba traversa le Grand Fleuve, puisque Farghana- Khokand est entre le lleuve et' Kashghar: il franchit l'Oxus avant d'arriver à Farghana, venant probablement de Tashkant.

U U^, page 100.

b REVUE DE L ORIENT CHRETIEN.

« prenne qui vous êtes, pour que nous rinterrogions sur votre « religion (1). » Kotaïba choisit dans les rangs de son armée

(1) ^jr' V^/ _o^ '^-^ Sh J^ c.'''"''-'"^ '-'"*' C^ 4r~^^'--^

v-VjJ) .^^ A.uL«Jj »v^ Liv.^;', ^.W w;», page 100. Il est impossible de

déterminei' d'une façon précise et certaine ce que le shaïUh du Khorasan, autorité dernière de Taljari, entend par Sin; Sin peut être la Chine propre- ment dite, l'empire des Thang; ce mot peut également di'signer le royaume des Ouïghours, ou même toute l'Asie Centrale, à l'Ouest de l'Ouïghourie, jus- qu'à Kashghar, les plaines dans lesquelles erraient les clans des Turks; il est certain que les Musulmans, tout à la fin du siècle, en 989, avaient pleine conscience que Sin peut désigner le pays qui s'étend des l'rontières du Céleste Empire aux marclies de l'Iran, et que, comine dans l'Antiquité, Sin = lT,f est tantôt la Cliine, tantôt l'Asie Centrale {les Peintures des Manuscrits orientaux de lu Bibliiithé'jue nationale. 1914-1920, page 191). En 713, d'ailleurs, il est hors de doute que la Chine, exactement comme aujourd'hui, commençait à Kash- ghar, et que c'était véritablement entrer en Chine que de passer les monts Tliian-shan ; le Céleste Empire, sous le régne des Tliang, avait bien d'autres préten- tion.?, et la Gliine considérait comme ses vassaux tous les souverains des villes de laTranso-^iane. Ce statut, cette conception de l'étendue de la souveraineté du Fils du Ciel, remontaient à une date lointaine du i°'' siècle avant J.-C, lorsque sous le règne de Wou ïi des Han, le général Li Koang-li fit la conquête de la Soghdiane, et l'annexa aux possessions de son maître. Les chroniques chinoises racontent qu'on 122 av. .J.-C, Wou Ti envoya le célèbre Tchang Khien en , ambassade chez les Yué-tchi, pour attirer ces clans dans son alliance: l'onicler céleste arriva dans le royaume de Soghdiane, laquelle, à cette date, tournée par les Sakas, était restée un domaine pui-ement grec, et portait encore le nom hellénique de ci œvo) "I«ov:; » les Grecs de l'intérieur des terres, des hautes terres », dont le chinois J^ ^ Tai-yuan e.st, suivant l'habitude, une forme,

moitié traduction, avec ^ tai = àvu, moitié transcription avec ^ yuan, ren- dant 'Hœv, qui est le nom des Grecs dans la littérature indienne, Yavana, celui des Ioniens dans les inscriptions des Achéménides, Yauna. Les gens de la Soghdiane fournirent à Tchang Khien les moyei^ de parvenir à Samarkand, d'où on le fit passer dans le Farghana, chez les Yué-tchi; à son retour, au bout de treize années d'absence, Tchang Khien parla longuement à l'empereur des mer\-eilles que recelait le royaume grec de. Soghdiane, ce qui détermina Wou Ti à renvoyer son ambassadeur dans les contrées lointaines de l'Occident, et celui-ci élablit des relations officielles entre la Cour Céleste, les contrées de la Transoxiane, Samarkand, et le fond du Tarim. C'est à partir de cette époque que date la continuité dos relations diplomatiques et des rapports officiels de l'empire chinois avec les pays du couchant; mais il n'y a point à douter qu'avant cette date, il y eut entre ces deux mondes des relations certaines, comme le montrent l'histoire de Hsi-wang-mou, et le fait qu'Ézécliiel, au vi« siècle, parle des V^i^D Sin-im, qui ne peuvent être que les Chinois, les Saêna de l'Avesta, "Séna on perse, ce qui est le pluriel de Sin, qui transcrit admirableinout le chinois Tlisin. En réduisant la légende de Hsi-wang-mou, comme le fait le

L\ CONQUETE DES ETATS NESTORIENS. 7

douze hommes, auxquels il donna comme chef Hobaïra ilm al-Mashmaradj al-Kilabi, qui possédait une faconde extraor-

1{. V. Wiegcr, ce qui me semble notoirement insuffisant (.voir la Revue de l'Orient Chrétien de If«39 et 1910). à une ambassade cnvoj'ée à la cour de JIou Wang par un prince turk du Tarim occidental, il n'en reste pas moins iHabli qu'elle trahit, vers l'an mil avant notre ère, des rapports évidents entre les princes cliinois et les peuples qui 'vivaient à l'est de l'Iran. 11 n'est pas impossible d'ailleurs que l'effroyable anarchie dans laquelle tomba la Chine des Tchéou, en 209 avant J.-C. n'ait intfrrompu les relations de l'empire avec l'Ouest, qu'elle n'en ait fait perdre jusqu'au souvenir, que Tchang Khien. à la fin •du second siècle, n'ait fait renaître un statut dont personne, parmi ses contem- porains, n'avait plus connaissance, en grande partie parce qu'il reposait surtout sur des rapports coranierciau.\ et des voyages de marchands, dont l'histoire politique du royaume de Thsin, qui est devenue l'histoire chinoise, ne tenait pas, et n'avait pas à tenir compte. Tchang Khien, entre autres mei-veilles, rapporta de Soghdiane la vigne, dont il apprit aux Chinois à faire le vin, et il fit à Wou Ti un tel éloge des chevaux soghdiens que ce prince envoya des caravanes avec la mission de lui en ramener; mais, en 104, ses ambassaj^leurs retinrent, et lui apprirent que les gens de Eul-shi fou Ni-shi) = Ouratipa avaient bien des chevaux magniliques, mais qu'ils ne voulaient pas les vendre; piqué au jeu, Wou Ti tit partir un officier avec 1000 lingots d'or et un cheval en or, pour en acheter à n'importe quel prix au roi du pajs; le roi grec, dit l'histoire chinoise, n'y voulut point consentir ^ T ^ "3" : l'officier de Wou Ti se f<âcha tout rouge, et remporta son cheval d'or ^M, tandis que les

nobles grecs envoyaient au prince de la forteresse de Yuk =: Oush, à la fron- tière orientale, l'ordre de se saisir de sa personne et de le mettre à mort JS ^

A'^Sl^^tlîJSSI^S' ^^"'■'e"^' PO""" se venger, Wou Ti décida la conquête du loyaume de Soglidiane; Li Koang-li fut mis à la tète de l'expédi- tion: battu une première fois devant Oush. en 103, le général chinois s'empara d'Ouratipa, en 102: il la fit détruire en vindicte de l'assassinat de l'ambassadeur impérial, et il ramena mille chevaux .soghdiens à son maître. En même temps, comme résultat de ces événements, Wou Ti fit construire en Asie Centrale, jusque vers Kutché et .Vksou, des postes militaires qui réduisirent tout le pav's à sa dépendance. Les princes de l'Asie Centrale, ennemis jurés des -Sassanides, et en général de tout ce qui était occidental, réclamaient eux-mêmes la suze- raineté, le protectorat, de l'empereur jaune qui i-égnait à Tchhang-gan. En 6;H1, Khang, l'ancienne Khang-kiu. Samarkand, dont les rois étaient des Yué- Ichi, c'est-à-dii-e des Turks. des Gotz, dont les habitants étaient bouddhistes et mazUéens, demanda son annexion aux domaines du Fils du Ciel (Wieger, Textes historiques, 1068 ; Thaï Tsoung déclina l'honneur; les Thang étaient loin d'avoir la puissance militaire des llan dans ces provinces occidentales; il allégua que .Samarkand était bien loin; le fait n'empêche que les peuples d'au delà de l'Oxus, jusqu'aux plaines de l'Asie Centrale, dans leur haine séculaire contre l'Iran, préféraient la Cour chinoise à Ctésiphon. Le roi de Perse, il faut bien le reconnaître, avait commis la maladresse insigne d'aller installer sa capitale sur les ruines de Babylone, de continuer la monarchie chaldéenne aux lieux mêmes elle était tombée sous les coups de Cyrus et de l'armée

[5]

8 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

dinaire. Il les rquipa magniliqueaient, et il les envoya ainsi au roi de la Chine. Tabari parle longuement de la conduite étrange

iranienne, de se faire souverain occidental, de se désintéresser ainsi entière- ment du sort des cités de l'E-xtréme-Orient, siii' lesquelles avaient régné les princes achéménides, alors (lue, par une contradiction flagrante, il réclamait la pos- session de la Soghdiane et des marches du Djamboudwipa.

C'est un fait certain qu'en 635, les ambassadeurs de Kashgliar, de Gharlianda = Tasli-kourghan, de Koukiyar, s'en vinrent présenter à Thaï ïsoung les hom- mages de leur maître, et ces missions introduisirent le Nestorianisme dans le Céleste Empire. En (JJO, l'empereur annexa Kao-lchhang = Gutchen, qui, sous le nom de Ilsi-tchéou, devint la capitale des possessions chinoises de r.4sie Centrale, laquelle s'étendait jusqu'à la ville de Karashahr. En 057, sous le régne de Kao Tsoung, tout le territoire des Turks occidentaux, les vallées des fleuves lli et Syr-Daria (Yaxartes), Tashkant, Khodjand, fut, pour un temps, annexé aux domaines du Céleste Empire, tandis que Sou Ting-fang allait capturer dans le- l'oyaume de Tashkant ^ ^ le khaghan des Turks, qui avait pris la fuite devant lui, et s'était sauv(' de Toghmakh; l'année suivante, la capitale de la terre d'empire d'Asie Centrale fut ti-ansférée de Gutchen à Kutché, à six cents kilomètres dans l'Occident, et en 661, tout le Tarim fut définitivement annexé aux possessions du Fils du Ciel, sous les espèces de huit fou et de soixante-seize- ichéou, avec Khotan, Yarkand, Kashghar, que les Tibétains lui enlevèrent en 670, ainsi que Kutché, la capitale des gouvernements de l'Asie Centrale. En 700, les Tibétains furent battus par les Chinois, et ils demandèrent la paix, qui fut signée deux années plus tard.

Il n'en reste pas moins certain qu'en 715, en cette même année de la pré- tendue conquête de Kashghar par les Musulmans, les Chinois avaient rétabli' leur autorité sur les districts occidentaux de l'Asie Centrale, puisque, à cette date, Kouo Khien-koan était résident à Kutché, et fit soumettre par Tchang Hiao- soung huit royaumes de l'Asie Centrale, qui refusaient de reconnaître l'autorité du Fils du Ciel.

Sur ces entrefaites, les Tibétains pénétrèrent dans le royaume de Farghana, qui avait marqué la limite extrême de la conquête arabe; le roi du pays, convaincu que les .Musulmans ne disposaient point de forces suffisantes pour arrêter les envahisseurs, s'enfuit à Kutché demander aide et secours au résident chinois; ce dignitaire lui envoya une armée de dix mille hommes originaires de r.Asie Centrale, encadrés par des ofliciers chinois, sous le commandement de Tchang lliao-soung, qui pénétra dans les vallées du Yaxartes et de l'Oxus, s'empara de cent villes, et menaça les Musulmans sur leurs positions précaires. Si bien, qu'en 719, Toghshada, roi de Boukhara, Narayana, roi de Koumiz, Ghourak, prince de Samarkand, tous les trois bouddhistes, envoyèrent deman- der au Fils du Ciel une aide militaire, qui leur permit de se débarrasser des conquérants venus de l'Ouest, tandis que Tisli, roi de Tcliaghanian, faisait partir pour la Cour impériale une ambassade conduite par un dignitaire du clergé nestorien; tous ces princes protestèrent de l'ancienneté de leur soumis- sion aux ordres et aux commandements des souverains de la terre de Han; Narayana, jiour mieux faire agréer sa requête, rappela que son arrière-grand- père, cent vingt années plus tut, à la fin des Soeï, servait déjà fidèlement la Cour impériale. Le royaume des Ouïghours, sans nul doute, les principautés

16]

LA CONQIÈTE DES ÉTATS NESTORIENS. 9

que tinrent ces douze officiers, dans un style, avec des détails, qui tiennent lieaucoup plus de la chanson de geste, du genre

occiilentales de l'Asie Centrale, tolérèrent toutes les formules religieuses, comme toutes les contrées qui ont été converties aux dogmes d^; la foi de Sakyamouni : le Bouddhisme est une religion qui a des qualités éuiincntes, de très grands mérites: elle incite ses sectateurs à la plus grande humilité, à l'humilité suprême, à pousser jusqu'à ses limites dernières l'amour de tout être vivant. Mais c'est un fait certain qu'elle a affadi les âmes et énervé les esprits de ses disciples, qu'elle les a amenés, de renoncement en renoncement, à l'inditïérence absolue en matière religieuse, en matière politique. Les Bouildiiistes, comme les Soulls persans, comme Djalal ad-Din Roumi, dans une histoire célèlire du Masnatri, tolèrent toutes les formes religieuses, parce qu'ils y voient les aspects, divergents aux yeux du vulgaire, d'un culte unique rendu à l'Ame du monde. Ce fait explique pourquoi et comment les Manichéens, les Xestoriens, les Musulmans, furent accueillis dans les cités bouddhiques de l'Asie Centrale, comment, jusqu'à l'époque mongole, et bien plus tard, l'Islamisme, le Boud- dhisme, le Christianisme, sous ses deux aspects du Nestorianisme et du Mani- chéisme, vécurent simultanément à Tourfan, à Ouroumtchi, dans les cités de l'Asie Centrale, tout comme au xx» siècle, les sectateurs de Sakyamouni, les Musulmans, les Orthodoxes, se coudoient dans les rues de Kazan. * Séna-pati le roi du pajs de Sin, de l'Asie Centrale ou de la Chine ». est devenu Sinbad en pei'san moderne, que la graphie arabe représente par -..>l— . ; ce nom propre est essentiellement différent de ceux de Sindbad et Ilindbad, les .Îb-V— et .ibj^^ des Mille et une Xuits: Sindbad est une forme .sanskrite Sindhu-pati " le roi du Sindh ••: Hindbad est la forme perse * llindu-pati le roi de l'Inde ". Sindhu et llindu sont les doublets d'une forme hindoue sindhu « rivière », qui désigne l'Indus, le « Fleuve par excellence. Sindh et Sind en sont la forme moderne; Hind, l'aspect persan; Sind, dans la littérature musulmane, désigne les contrées occidentales du Djamboudwipa, limitrophes de l'Iran ; Hind, par un avatar inattendu. l'Inde gangétique. Vilayat sJ^J J" désignant tous les pays à l'ouest de l'Indus, la Perse, l'Europe; le destour Djamasp Vilayali, qui est célèbre dans les fastes du Parsisme, a été nommé ainsi par les Maz- déens de Bombay, parce qu'il est venu de Perse, d'une contrée appartenant à l'Europe d'au delà do l'Indus. L''' des noms arabes Sindbad, llindbàd, Sinbàd. transcrit très régulièrement, par suite du phénomène de Vimalc, les foj'mes persanes Sindbad, Hindbad, Sinbàd; on comparera Bidpài, venant du sanskrit Védapâti, ,Lz^ mahliir. transcrivant le persan mahlih- ^j> ; 5U'.d,. h/nimi rendant le persan khâna ijlii.. V.a fait, Sinbad, Sindbad, Hindbad sont exacte- ment synonymes; il n'y a pas à douter que les Persans, et même les Arabes, n'aient eu pleinement conscience que Sindbad et Hindbad signifiaient « le roi du Sind, le roi de l'Inde -, puisque dans les Mille et une Xuits, ces noms ne figurent jamais sans l'articlej -bj-^', .>L)Ji-LjJ!; ce ne sont pas des noms propres, comme Mohammad, Antar, ïarafa, mais des sortes d'adjectifs, des formes à sens adjectival; c'est dans le même sens que les Arabes donnent à l'une des deux Marw le nom de .Isr^'-iJ' .,/»,pour iL.s^LiJI .^ Marw. la reine du monde », en prenant shah-iljihan comme un seul mot, comme un adjectif qualificatif de Marw. De plus, les Iraniens comprenaient sous le nom de

10 REVUE DE l'orient CHRÉTIE.V.

de VOrlando Furioso, que de la manière historique. Le roi de la Chine s'enquit auprès de Hobaïra du sens de ces bizar- reries, et se déclara satisfait dos explications que lui fournit ce hâbleur; puis il lui demanda ce que voulait son maître : « Kotaïlia, dit-il, a juré de ne pas évacuer Kashghar avant « d'avoir foulé votre terre aux pieds, avant d'avoir euciiainé vos « rois, avant que vous ne lui ayez payé un tribut. Qu'à cela ne « tienne, répondit le roi de la Chine; nous lui donnerons la « manière de se relever de son serment. Nous lui ferons porter « une certaine quantité de la terre de notre empire, et il la fou- it lera aux pieds ; nous lui enverrons plusieurs de nos hls. et il « les chargera de liens ; nous lui adresserons un tribut dont il se « montrera satisfait. » Le souverain de la Chine se fil apporter un plat creux en or dans lequel se trouvait de la terre, et il le lui fit porter, avec de la soie et de l'or, en même temps qu'il lui faisait conduire quatre jeunes hommes choisis parmi les fils de rois: après quoi, il accorda aux ambassadeurs musulmans leur audience de congé, et il leur fit des présents splendides. lis se mirent en roule, portèrent à Kotaïba les ol.jets dont ils étaient ciiargés, et ils lui conduisirent les personnes que le roi de la Chine lui envoyait. Le général musulman agréa les présents; il chargea de fers les jeunes hommes, puis il les renvoya à leurs parents; enfin, il foula aux pieds la terre qui se trouvait dans le plat d'or (1). »

Saêna = Thsiii = .r»-^, tous les pays qui s'étendaiont à l'est de leurs domaines, tout comme les gens de l'Inde désignent par vUûi/at la Perse, l'Italie, r.\ngleterre. Saêna signifiait notamment les provinces occidentales de Tlnde, et même des pays iraniens, le Gandliàra, le pays de Kaboul, qiii, sous le nom d'Inde blanche, étaient des foyers de Vishnouïsme et de Bouddhisme, pai-tieulière- iiient haïs dos Mages. L'e.xistence de ces douillets, llabil-Kabil, Jlousa-Isa, Djoudj-Madjoudj. Djabalasa-Djabalaka, est un phénomène onomastique connu: sur le sens de .Sin. voir \oles adcUlionnelles, pajre 111.

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS XESTORIENS. 11

Ce récit plaît comme un conte des Mille et une Xiàts; il ne serait point déplacé dans VAucar-iSolia'ili, ou dans l'un décos romans persans, la Cliine, dont les sujets du Roi des Rois ne connaissent rien, pas plus que les Arabes d'ailleurs, est peinte sous les couleurs fallacieuses d'un pays chariuant, aux fron- tières vagues et mal délimitées, peuplé de beautés aux appâts séduisants, tout revêt un aspect de féerie, de décor de tliéàtre. de paradis artificiel. Il est douteux que le récit du prince des historiens arabes ait beaucoup plus de réalité que ces inventions délicates se reconnaissent le talent et la poésie des artistes iraniens. La Chine, à cette époque lointaine, jouait dans l'Islam le même rôle que Orient » à Londres, à Rome, à Paris, !'« Orient » que l'on regarde toujours, et que Ton ne cesse de voir, à travers le prisme magique de la version par Galland des Mille et une Nuits, sans laquelle il n'y aurait pas eu d'ijrien- talisme, dont la lecture fallacieuse, duranWdes siècles, fera croire au vulgaire queles terres arides de l'Islam voient couler la source intarissable de jouissances infinies, de richesses incalculables et fantastiques.

Il est visible que ce récit est une galéjade destinée à masquer un échec grave des Musulmans, qui n'étaient pas capables de prononcer une olïensive contre l'Asie Centrale, encore bien moins d'aller convertir l'empire des Tliang à la foi de 1 Islam, à dissimuler le dépit que les générau.x des Omayyades éprou- vèrent de ne pouvoir fouler au.x pieds ces terres d'Extrême- Orient, qui avaient été soumises au sceptre de Darius.

Lapremière version de cette prétendue conquête de Kashghar, que proclame Ibn al-.\tliii', au commencement de la quatre vingt-seizième année de l'hégire (1), se réduit, dans le récit d'Abou .Alikhnaf, rapporté par Tabari, à un raid de cavalerie, que Kotaiba ibn Mouslim lançad'Andidjan, ou de la ville d'Oush, contre Khotan, lequel fit quelques prisonniers au long de la frontière chinoise: le général musulman se donna le plaisir

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JJs\ Jr. .-«i,. XjljiJ' V^. L Vsr" U^ iJ, p. 101. (1) Édition Tornberg, t. V, p. 1.

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12 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

sans danger de les cliargei' de l'ers, et l'attaque contre le Tarim en demeura à ce point. Il n'est point prouvé que les troupes de Kotaïba occupèrent Kaslighar; il est certain, si elles y ont péné- tré, qu'elles n'y restèrent pas longtemps, comme le montrent assez la narration d'Abou Miklmaf, et ce fait que ni Baladhori, dans son histoire des conquêtes de l'Islamisme, ni Yakout al- llamawi, dans son dictionnaire géograpliique, ne font la moindre allusion à cette prise de Kaslighar, qu'ils n'eussent point manqué de mentionner, et de célébrer, si cette ville lointaine, en cette année quatre-vingt-seize de l'hégire, était tombée au pouvoir de l'armée de Kotaïba ibn Mouslim.

La seconde version de la prise de Kaslighar, dans l'histoire de Tabari, est des plus suspectes; elle porte dans sa rédaction des preuves multiples et tangibles du mensonge de ceux qui l'ont inventée, soit pour dissimuler l'échec des armes de l'Islam, soit pour satisfaire une fantaisie toujours prête aux exagérations les plus extravagantes, quand il s'agit du Céleste Empire. L'autorité du shaikh khorasanien, sur laquelle se fonde Yahya ibn Zakaria al-Hamdani, pour raconter la grande mortilication du roi du pays de Sin, est assez contingente ; on s'étonne presque que Tabari, qui a choisi ses sources et ses références avec un soin si jaloux, ait fait état de l'affirmation romantique d'un per- sonnage inconnu, qui vivait dans le Khorasan, à quelque trois cents lieues de Farghana, dans un pays très éloigné de ces contrées orientales de la Transoxiane, qui s'étendaient aux confins des domaines du Fils du Ciel.

Je ne m'étendrai point sur les invraisemblances, sur les impossibilités, sur les inconvenances des faits et gestes des ambassadeurs de Kotaïba à la cour du roi de Sin, que Tabari a pris le soin de relater dans leurs moindres détails ( I) . Des envoyés officiels, choisis pour leur discrétion et leur tact, ne se con- duisent pas d'une telle façon à la cour d'un puissant monarque; ils ne lui parlent pas en rébus et en charades; sans doute, ils

(1) Il n'est point question à cottc~[lato d'une ambassade des Arabes à la capitale céleste, dans les annales chinoises; la première qu'elles signalent, et dont elles l'assenl mention, se place en l'année liii; elle l'ut eai'actcrlsée par ce fait que les envoyés de Kotaïba se prosternèrent suivant les rites devant la majesté de l'empereur Tliang.

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIENS. 13

peuvent se draper dans la dignité dont la confiance de leur maître les a investis, lui parler a\ec réserve, avec hauteur même, mais l'inconvenance, en diplomatie surtout, connaît des bornes. Si pleutre que fût l'empereur Tliang. il n'y a guère à douter qu'il n'aurait fort mal pris, à]Isi-ngan-lou,les inadmissi- Mes prétentions du 1 larbare qui, au pied des monts qui encei-cK-nt le Takla Makan, à près de mille lieues de Tchliang-gan, à la tête d'un détachement de cavalerie, se serait décidé d'iiumilier la puissance imprriale par un geste puéril, sans portée militaire, sans conséquences politiques, par une insolence gratuite et ahsui"de. Kao Tsoung, sans nul doute, protégé par l'immensité de l'Asie Centrale, eût fait décapiter les audacieux qui auraient eu l'impudence, en son palais, de lui venir parler un semblalile langage, sans compter que le récit du shaïkh du Khorasan porte, tissée dans sa trame grossière, la preuve flagrante de son inven- tion et de son mensonge. A l'époque des Thang, au commen- cement du VIII- siècle, il y avait beau temps qu'il n'existait plus de rois wang à la Chine (1), mais uniquement un empereur ti, qui régnait sur une noblesse de feudataires dont les sinologues traduisent appruxiinativement les titres par ceu.^ de ducs, de marquis, de comtes, sans qu'il faille voir dans cette terminologie choquante autre chose qu'une approximation, destinée à faire comprendre au public le sens d'une hiérarchie nolàliaire qui n'a rien de commun avec celle de l'Occident, pas plus que le tcliin de la maison de Holstein-Gottorp.

Et l'on avouera que le farouche Kotaïba ibn Mouslim aurait fait preuve d'un caractère accommodant, d'une longanimité dont les cliefs musulmans n'étaient guère habitués à donner l'exemple, qu'il se serait inspiré des principes d'une casuistique plus que facile, s'il s'était béatement contenté des apparences de satisfaction que lui donnait le roi de la Chine, du tour de passe-passe par lequel le Fils du Ciel, en lui envoyant des pages

(1) Il est visible que l'historien arabe entend bien parler du souverain chinois, non des petits princes de l'Asie Centrale, ses vassaux, il s'agit d'un monarque très puissant, et non d'un principiculo de Rhbtan ou de Karashahr; il ne faut donc pas comprendre que Kotaïba avait juré par le Prophète d'humilier les rois du Ilsi-yu, mais bien l'empereur chinois, et les princes de la famille impériale, qui portaient le titre de wainj, si tant est que les Musulmans connussent ce statut.

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14 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN'.

du palais au lieu de rois, pour se tirer d'une situation qui n'offrait guère de dangers pour lui (1). Kotaïba, au delà de Kashghar, aurait été bien empêché de poursuivre son olYensive à travers les sables du Takla-Makan, parKhotcho, ou par Lob, s'il avait plu à Kao'Tsoung de se débarrasser de ces parlementaires insolents, ou de les faire tranquillement reconduire à Kouo Khien-l>;oan,qui commandait à Kutché, ou au roi de Khotan,qui les auraient remis à leur général. On sait d'ailleurs, par l'histoire chinoise, qu'en l'année 720, un ambassadeur arabe arriva à Tchhansî-gan, et se prosterna devant la majesté du Fils du Ciel, ce qu'il n'aurait évidemment point fait, si Kashghar et la partie occidentale du Takla Makan eussent été une « conquête », au sens musulman, du khalife omayyade de Damas.

La réalité est tout autre, et l'on s'étonne que Tabari ait enregistré cette puérilité, ce conte de nourrice, dans ses annales, alors qu'il n'y avait, au point de vue militaire, aucune honte à avouer, à reconnaiti-e, qu'il ne pouvait être question pour les Musulmans d'attaquer le Céleste Empire et de le convertir aux vérités de l'Islamisme, en faisant occuper Kashghar par un détachement de cavalerie, qui poussa un raid audacieux dans la steppe, au pied des monts Thian-shan, et qui se replia sur ses bases, après avoir occupé durant quelques heures la ville la plus occidentale de l'empire chinois, sans avoir jamais compté que cette vaine tentative d'intimidation aurait le moindre effet sur l'esprit du monarque qui régnait à Hsi-ngan-lbu.

Ce furent .les Turks Karlouks du célèbre Satok Boghra Khan, qui vivaient dans l'Ili (2), dans l'ancienne patrie des Turks occidentaux, qui, aux environs de Tannée 9(30, introduisirent l'Islam à Kashghar, et ce fut également vers la fin de ce x" siècle que les Ouïghours commencèrent à professer la religion musul- mane, car c'est en l'année 1121 que la transcription de leur nom

(1) Un général musulman, arrivant victorieux devant une ville qui ne peut se défendre, n'a que deux solutions à lui proposer, pour lui éviter le massacre de sa population : ou de se convertir à l'Islam, ou de payer le tribut annuel ; il ne saurait se contenter de cette monnaie de singe, qui rappelle les offrandes de trésors en papier doré, que les Chinois, et tous les peuples qui ont adopté leur civilisation, font aux esprits de leurs morts.

(2) L'Ili avait été converti par Boukhara et Samarkand qui, elles, avaient été conquises.

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LA CONQLÉTE DES ÉTATS XESTORIËXS. 15

0 0 Khouïghour, paraît dans les annales du Céleste Empire comme qualificatif générique des sectateurs du Prophète.

Jamais les Sunnites, à partir du commencement du viii" siècle, n'essayèrent d'imposer par la force l'Islam au Céleste Empire: ils savaient pertinemment que c'était une tàclie impossiljle, au-dessus des forces humaines: la conquête de la Chine, en partant des provinces orientales de l'Iran, est une opération irréalisable, ce dont les Célestes ont toujours été convaincus. Tamerlan, tout au commencement du xv" siècle, conçut le dessein de conduire une armée à la Chine, pour renverser les Ming. qui avaient détrôné les Yuan, dont il était l'héritier, au moins au point de vue politique, si tant est qu'il n'avait point de sang mongol dans les veines: la mort l'arrêta à l'heure il venait de traverser le Syr-Daria, et ce fut un événement fâcheux, car Thistoire militaire du monde perdit en l'occurrence une occasion, qu'elle ne retrouvera jamais, de savoir si les provinces de l'Ouest du Céleste Empire sont accessibles, à travers l'Asie Centrale, à une armée venant du plateau de l'Iran.

Les conquérants arabes, qui n'étaient cependant point habi- tués à tourner bride devant les obstacles, qui ne manquaient pas d'audace, en jugèrent tout autrement, et ils répondirent à la question par la négative ; tout porte à croire qu'ils le firent en pleine connaissance de cause, et qu'ils se rendirent compte qu'une pareille expédition était l'impossibilité même; ils se contentèrent de s'infiltrer lentement, par voie d'émigration, ou plutôt d'immigration pacifique, à travers l'immensité du Tarim et du Takla Makan, dont la conquête était possii'le, mais aurait coûté plus cher qu'elle ne valait; l'on ne connaîtra jamais les modalités de cette -pénétration qui se prolongea durant des siècles, sans arriver à un résultat liien tangible, sans produire d'autre effet que des conversions isolées, qui n'ont jamais changé le statut politique de l'Asie Centrale, encore bien moins celui des provinces de l'empire chinois.

Il n'en alla pas de même avec les Shiïtes, et le fait se com- prend sans difficulté; les Shiïtes, après la mort d"Ali, sous le Khalifat des Omayvades de Damas, des Aliliassides de Baghdad, se trouvaient exactement dans la même situation que les

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16 REVUE DE l'ORIEXT CIIUI'tIEN.

Manichéens en Perse, sous le règne des Sassanides, ou sous la domination des successeurs de Maliomot; cette sifuation fut intolérable: la vie leur fut matériellement impossible dans les deux Irak, dans les provinces de l'Iran. Comme l'avaient fait les Manichéens, ils durent se résigner à aller chercher la sécurité tutélaire d'une tolérance relative dans ces contrées de l'Extrême-Orient, les disciples du Chrétien zoroastrien avaient trouvé un asile assez sûr contre les persécutions qu'ils avaient subies dans l'Asie antérieure et en Perse. . Mais ce statut, qui était suffisant, dont on pouvait se con- tenter, ne satislit pas les Shiïtes; ils voulurent plus; ils récla- mèrent ce que les Manichéens n'avaient jamais songé à deman- der; ils firent preuve d'un manque de tact et de psychologie radical et absolu : les sectateurs de Mani ne s'étaient pas imposés par la violence; ils n'avaieni point cherché à supplanter le Bouddhisme et le Christianisme, qui régnaient tranquille- ment, avec im peu de Zoroastrisme, ayec même quelques souvenirs confus des cultes helléniques du royaume gréco- bactrien (I), dans les espaces indéfinis qui séparaient les marches du Céleste Empire des frontières de la terre d'Iran. Ils avaient tout fait, au contraire, pour que les pouvoirs publics, en Perse, comme dans les provinces soumises à l'oliédience de la Chine, ne les pussent discriminer des sectes autorisées à vivre dans les contrées ils cherchaient à. pro- pager leurs singulières doctrines de nihilisme et de bouleverse- ment de l'ordre social. Ils s'inquiétaient peu d'être tolérés, moins encore d'être reconnus officiellement, pourvu qu'en empruntant l'aspect et la tenue des confessions étrangères aux royaumes dans lesquels ils voulaient introduire et faire vivre leurs théories insanes et insensées, étrangères mais autorisées,

(1) Vers Tchisak, entre Samarkand et Tashkant (Wieger, Tcxles hislori'/ucs, 1569), dans l'ishtikhan, se trouvait une cité nommée Ourkand (en prononcia- tion moderne Ué-kan-ti), qui est une Ouzkaud = Ghouzkand - fondée par les (Turcs) Gotz », par rhotacisrae; on y faisait tous les jours un sacrifice à un esprit céleste, nommé Tétsil (en prononciation moderne ïé-si) = Tétsir = Tctsis, par rliotacisme =Tézis, ce qui, manifestement, transcrit Zeûc, discriminé en D-s-eu-s, comme le sanskrit Gandliâra a été discriminé eu Kandaliàr par le persan moderne, le nom de Ja province indienne de Bliàra, on Bahàr, par l'iiindoustani.

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIENS. 17

on les laissât libres de réaliser le plan de démolition qu'ils avaient conçu. Ce fut ainsi, en se dissimulant sous des appa- rences fallacieuses, empruntées aux Nestoriens, qu'ils parvin- rent à se réfugier dans une ombre propice, lorsque leurs imprudences et leurs excès leur eurent aliéné la confiance des monarques que leurs doctrines avaient séduits.

Vers 280, le roi sassanide de Perse, Bahram II, fils de Bahram I''', fils de Sapor, qui, au début de sa souveraineté, avait éprouvé un secret penchant pour le Christianisme, s'aper- çut que les Manichéens, qui se disaient Chrétiens, qui s'habil- laient à la mode des sectateurs du Messie, méprisaient le mariage et honnissaient la vie conjugale, tout comme le faisaient le Métropolite et les évèques. Chez les Nestoriens, comme •chez les Orthodoxes, le Métropolite et les évêques étaient du clergé noir, et ne pouvaient convoler en justes noces; les prêtres ordinaires et les fidèles n'en étaient nullement empêchés; ils ne s'en privaient point; les prêtres séculiers y étaient même contraints, comme en Russie. Les pratiques malthusianistes des Manichéens étaient monstrueuses aux yeux d'un prince auquel sa Loi, l'Avesta, imposait comme devoirs essentiels le mariage et d'avoir autant d'enfants qu'il plairait à Ormazd de lui en envoyer pour lutter contre la création démoniaque d'Ah- riman. 11 ne faut point oublier, dans 'ce passage, que c'est un auteur nestorien qui parle, et son témoignage est extrêmement curieux et important. Le roi s'imagina, trompé par ces apparences mensongères, que les deux religions, Manichéisme et Christia- nisme, n'en faisaient qu'une seule, et qu'elles s'accordaient sur le dogme. 11 ordonna de tuer les Manichéens, et de détruire leurs églises. Les Zoroastriens se mirent alors à massacrer les Chrétiens, sans les distinguer des fidèles de .Mani. Les Chré- tiens se plaignirent au roi Bahram de la persécution qu'ils enduraient, et le roi désira connaître les différences d'état qui discriminaient les deux sectes. Les Chrétiens répondirent que les .Manichéens s'habillaient exactement comme eux, pour se dissimuler. Bahram agréa leur réponse, et il donna l'ordre qu'on ne les persécutât pas plus longtemps (1).

0) Histoire neslorienne, publiée par Ms'. Addaï Scher, iHvquc^ de Séert au Kurdis^n, dans la PatnAofjia Orientalis, IV, ï37-i39.

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ORIENT CIIRLTIEN. 9

18 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

Quatre siècles et demi plus tard, en 73"2, à la Cliine, sous le règne de Houan Tsoung des Thang, les Bouddliistes se plai- gnirent au Fils du Ciel que les Manichéens cliercliaient à se faire passer pour des sectateurs de Sakyamouni ; les Manichéens étaient très mal vus dans toute l'étendue de l'empire ; aussi Houan Tsoung pulilia-t-il un édit condamnant cette secte de perversion, tout en ordonnant qu'on laissât libres ses disciples, sous le prétexte spécieux que leur croyance était celle des souve- rains des Barbares de l'Occident, c'est-à-dire des contrées de l'Asie Centrale, que le souverain céleste tenait à ménager.

Rebutés et déçus par les Bouddhistes, persécutés pour les avoir voulu singer, les Manichéens ne se tinrent pas pour battus, et ils se déguisèrent en Nestoriens; mais treize années ne s'étaient pas écoulées, sous le règne de Houan Tsoung (745), qu'à leur tour, indignés, les Nestoriens, les mêmes qui s'étaient plaints à Bahrani II, adressèrent au tn'me une requête, par laquelle ils demandaient instamment qu'on les distinguât des Manichéens et des Zoroastriens, dont ils avaient une horreur égale, qui cherchaient les uns et les autres à se faire passer pour des Chrétiens aux yeux des sujets du Fils du Ciel.

Les Shiïtes, moins prudents, plus ardents dans leur prosé- lytisme, voulurent tenter la grande aventure, et imposer l'Islam par la force et la violence : ils furent écrasés; des échecs répétés n'affaiblirent point leur ténacité; ils ne purent venir à bout de leur obstination; mais, durant des siècles, leurs efforts échouèrent le Sunnisme, plus cauteleux et plus diplomate, réussit à s'infiltrer lentement, par endosmose, sans grand succès d'ailleurs, à ces époques lointaines.

Contrairement aux théories oflicielles, ce n'était point le Bouddhisme, mais bien le Nestorianisme, et non le Mani- chéisme (1), qui régnait d'une façon presque absolue dans les

(1) Sous le règne de Thaï Tsoung des Thang (Wieger, Tsxics historiques, p. 1718), en 806, •. la nation des Ouïghours était devenue officiellement mani- chéenne ». Cette affirmation ne se trouve dans aucun texte chinois; les histo- riens du Céleste Empire n'ont jamais parlé, comme je m'en suis assuré, après des recherches très longues et très pénibles dans la savane touffue des chroniques impériales, de l'adoption, par la nation des Ouïghours, du Mani- chéisme comme religion d'état; elle résulte, elle est le résumé des conclusions auxquelles sont arrivés, par une série de déductions ingénieuses, m^is arbi-

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIENS. 19

cités de l'Asie Centrale, du viii" siècle au milieu du xii^; ce fut à des Chrétiens nestoriens que se heurtèrent les Shiites dans

traires, les archéolog-ues qui ont essayé d'interpréter l'inscription de Kara- balghasoun. Cette interprétation ne tient pas devant la réalité des faite histo- riques: il est certain qu'en 768 et 771 l'empereur Taï Tscunir permit aux Ouïghours d'élever dans son empire des temples manichéens sous le vocable de la " Lumière qui brille dans le Grand Nuage > (ibid., p. 1707 du texte); mais ce Manichéisme des Ouigliours lut une mode passagère; elle durajpeu, puisqu'en 965, leur souverain professait ofliciellement le Bouddhisme, comme je l'ai montré dans rintroduction aux Peintures des Manuxcrils orientavx de la Bibliothèque nationale, 1914-1920, p. 205. Le khaghan des Ouïghours était tantôt bouddhiste, tantôt manichéen, tantôt nestorien, suivant les temps. 11 convient de ne pas oublier qu'au xm° siècle, trois confessions vivaient simultanément dans les cités ouïghoures : le Bouddhisme, l'Islamisme, le Christianisme, dans lequel 'Ata Malik al-Djou\vaïni, qui nous fournit cette précieuse indication, dans son histoire des Mongols, confond évidemment les deux formules ennemies du Nestorianisme et du Manichéisme. 11 est clair qu'avant que l'Islam ne fût arrivé à compter dans les cités ouïglioures, les sujets du khaglian de Khotcho et de Besh-baligh avaient le libre choix entre les deux aspects du Christianisme, le Nestorianisme et la formule du Christianisme 'iranisé, mazdéisé, qui fleurit sous le nom de Manichéisme, et le Bouddhisme. 11 est certain que les textes qui relatent les vaines tentatives des Shiites pour convertir à l'Islam les steppes du Takla Makan parlent des Chrétiens '>— y et non des .Manichéens j_3»jU ou JL)U»3|. On sait qu'en 719 (Wieger, Textes Idstoriqw.s, 1014), Tisli, souverain du pays de Tchaghanian ( ,Ljj<^, en arabe Saghanian .Uli.^), envoya à la Cour Céleste un certain Tai-mousli, dont le nom se lit Ta-mou-sheu dans la pronon- ciation chinoise moderne; ce ïai-mojsh était très versé dans l'astronomie, et les interprètes de l'oliscurité de l'inscription de Kara-balghasoun, suivis par le R. P. Wieger [ibid., 1644), tiennent essentiellement et absolument à voir en lui un personnage manichéen. Rien dans les textes chinois qui mentionnent son nom, aucun indice que l'on relèverait dans l'inscription mutilée de Kara-balghasoun, ne vient confirmer, ni autoriser cette pétition de principes, qui repose sur une pure interprétation de sentiment : - Le mot Ta-mou-c/iee, dit le K. P. Wiei^-er (ibid., 1615), est-il le nom de cet homme, ou le nom de son office? Je n'ai pas pu résoudre cette question. Elle a so.i importance : tai-moush (voir plus haut l'explication du nom du royaume grec de ïai-yuan) est un complexe hybride chinois-persan, qui»traduit littéralement une forme àpziï«', participe actif d'un verbe ioyivM .. marcher en tête, commander », e.vaeteraent parallèle à i-ifiO'k-xiywi, dont on trouve un substantif dérivé, dans le même sans, à^xiiYo':, et às/ayo:, auxqiiels mots on comparera àpxâ5ev, iy/fflfi ; ip/3.yé-0L:, dans Pau- saniiis, II, 35, 12, est un surnom d'Esculape; àp-/TiyïTeJ£iv est s.vnonyme du verbe ■i'/iy.-i. La transcription de ce mot dtoyiYwv se trouve en mongol, sous la forme fAii-ipi-».' > dans le recueil des édits des empereurs de la dynastie ïuan, au pluriel, en caractères hphags-pa, crkégliod, dont un singulier erke'ghon, iden- tique â la forme mongole, dans l'inscription d'un édi* impérial de la Cour de Daï-dou, en 1314. Cette forme erkéf/ho» est pour ^arkhegon; elle présente la singularité inusuelle de la transposition intégrale du consonnantisme et du

J'i]

20 ^ HEVUE DE l'oRIEXT CHRÉTtEN.

leur tentative d'imposer la foi musulmane aux peuples an Hsi-yu, aux habitants de Kashghar, de Kliotan, d'Aksou, de

chang'ement de registro du vocalisme; ces phénomènes ont été produits par la présence dans ce mot du g d'àp^iy™», qui, en mongol, ne peut porter un a ou un 0, et ne peut se prononcer qu'avec é ou u; les Mongols tinrent à maniuer le son 0 de urklia;/i'iii, ce qui les conduisit à changer y en gh, qui seul pouvait le supporter; par diminution compensalive, le passage de </ à gh amena la mutation de kh en k, lequel k ne pouvait porter un a, mais seulement un é, ce qui amena le changement de l'a de arkliagon = ' arkaglion, en erkéglion, par la répercussion de l'-e- médial sur l'initiale. Au xni° et au xiv» siècle, les Chinois et les Persans ont régulièrement transcrit la prononciation mongole de ce mot, les premiers, sous la forme yé-li-k'o-wan = erké'oun, les seconds, sous les espèces de la graphie arabe .jli. I, laquelle, en tenant compte de

Vimali'; correspond lettre pour lettre à la foniie chinoise, dans une prononcia- tion erké'oun ou crké'un, avec la chute régulière de la gutturale intervoealique. ,Ie n'insisterai point sur ce fait que le chinois lai (aujourd'hui ta) supérieur - traduit littéralement le grec àp/ii, ou «va (.Votes de géographie et d'histoire (l'Extrême-Orient, dans IsuBevue de l'Orient Chrétien, 1909, pp. 71 et suiv.); nioush est ' muc-a » qui instruit », de la racine mue « dégager ■•, l'instruction consistant à dégager, à mettre en lumière, les idées réelles dans l'esprit de l'enfant, d'où .se trouve dériver le verbe p::'raan à-moukh-tan - enseigner, apprendre •• ; la forme simple, sans préfixe, de cette racine se retrouve dans le persan mokh ^y> ■• drapeau «, qui est le perse 'mu(t)ch-a, avec la dissimilation de tcli en

«/i, et l'évolution de sh en kh,, qui se retrouve couramment en afghan, littéra- lement « ce qui marque la place se trouve le chef ». Tai-moush signifie donc " l'instructeur suprême, le chef de la loi », d'où ce titre, par diminution, s'est réduit au sens de .celui qui enseigne les vérités de la religion, prêtre », puis « Chrétien nestorien ». Les dérivés du verbe âyeiv, dans le .sens de con- duire à un but, d'enseigner, sont nombreux en grec : àYwyô;, âytoYs-ùç, dtzrwp, àYSÔnsvoç, àyTiT^^o, eîs-aywYiâ, îtaiSayûyo;, (iTpaT»iYo;. 11 faut donc comprendre que le roi du paj-s de Tchaghanian envoya un « prêtre » en ambassade à la Chine, et, de l'ensemble des textes dans lesquels se rencontre le mot erkéghon, sous ses divers aspects, il résulte, d'une façon certaine, qu'il faut voir dans ce person- nage un prêtre nestorien, et non un membre de la cléricature manichéenne, dans la hiérarchie de laquelle erkéghon ne paraît pas. "\py_K-i se trouve dans la langue liturgique des Syriens, sous les espèces de la graphie y?^'il, qui est lliébreu talmiidique 7i31N, et il représente un titre qui *fut porté à la fois chez les Nestoriens et chez les Jacobites monophysites; il parait, sous la forme de la transcription j.i.,1, au pluriel ÏÀii •', dans la continuation de l'Histoire des Patriarches d'Alexandrie (voir Palrologia Orientalis, XIV, 4 18), pour désigner les hauts dignitaires du clergé copte jacobite, en même temps que le participe ^Yoû(i,£vo;, ii!oû)t5oa.^(, fijUai)!, qul se rattache à la même racine que «yeiv.

'Apx'*''» àpxâYw. riYoùii-Evô; sont dos termes essentiels de la liiérarchie nesto- rienne et jacobite, de même que le mot, au sens plus vague, U'^'O, l'arabe

^.,^9, y^i " celui qui fait paitre son troupeau », tandis que U-'sû» .. dosser-

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIENS. 21

Yarkand. jusqu'à Kliotcho (Tourfan), Khamoul, Pé-ting (Besh- baligh = Ouroumtclii). Le fait est cerlain, et il est facile d'en administrer des preuves décisives.

La légende de la conquête de l'Asie Centrale par les imams shiites se trouve narrée dans plusieurs tezkérè, lesquels ont été écrits en turk-oriental, en une langue dure et barbare, vers le milieu du xvi"= siècle, dans le pays de Kashghar et de Khotau, à l'époque régnait dans ces contrées lointaines un descendant de Tchinkldz Kliaglian, "Abd Allah, qu'il importe de ne pas confondre avec le sultan shaïbanide de la Trans- oxiane "Abd Allah H, le plus célèbre des princes de la lignée d'Aboul-Khaïr, descendant de Dsoutchi , fils de Tchinkldz Khaghau (1 583- 1598).

Ces tezkérè forment une geste étrange ; elle rappelle de loin les poèmes dans lesquels sont racontées les aventures merveil- leuses des héros secondaires de l'épopée iranienne, le Sanir nanut, \eBarzoa-nama, \eGarsliasp-naina , \& Bahman-nama^ le Faramourz-nama , le Sousan - nama; leurs auteurs ont accumulé dans leur trame toutes les invraisemblances, et ils ne se sont laissé arrêter par aucune impossibilité (1). Ces livres sont

vant d'un culte -, l'""» U''i* « adorateur du Feu, gaèbre ., iJ^^ ' diacre ■, en arabe, littéralement, celui qui adore le Soleil », est un terme de la hiérar- chie manichéenne, d'origine mazdéenno, qui a été introduit dans la termino- logie nestorienne et jacobite.

(1) Khotan, dans ces livres, est nommée Tchin (et) Matcliin ^^r?■ -^ ^t^ ' Matchin, le sanskrit Mahàtchina, pour désigner la partie méridionale de l'em- pire du Grand Khan de Dai-dou, Tchin désignant le Khita, la Chine du Xord (man. supplément persan 1361, folios 186-187;, ne se trouve qu'à partir de l'époque des Mongols; ce nom de Chine, apphqué à Khotan par ses habitants, montre, d'une façon péremptoire, que, par Sin = Tchin, il faut, comme l'a reconnu l'auteur du Kilab al-Fihrist, entendre souvent, non le Céleste Em- pire, mais bien les contrées de l'Asie Centrale jusqu'à Kaslighar, qui, d'après Tabari, est la ville la plus occidentale du pays que les Musulmans connais- saient sous le nom de Sin (voir p. 4). L'histoire de Dja'far as-Sadik, dans ses premières lignes, est attribuée à un personnage, auquel est donné le surnom de .,.i , A.'! j-iJ— ' Sultan ai-'arifm prince des Mystiquas qui sont parvenus à la connaissance divine •■-, Sultan al-'arifin, dans la littérature classique, désigne

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■22 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

très populaires dans ces contrées lointaines; ils sont aussi précieux et chers aux Turks du Takla Makan que le Livjv des

toujours Bayazid al-Bistami, mais il est évident que ce n'est pas de Baya/.id al- Bistami qu'il est question dans le lezkéré de l'imam Dja'far as-Sadik; ce titre ne désigne point non jikis Farid ad-Din 'Attar, qui le reçoit couramment (man. suppl. persan SU); 'Attar, dans son Tazkiral al-aidia, a écrit la vie de Dja'far as-Sadik, ou plutôt, il a réuni les sentences et les maximes qui sont altriljuées à ,ce Saint; il est inutile de dire qu'il n'y est nullement question des histoires fan- tastiques et fantaisistes qui se trouvent racontées dans le tczkerè de Dja'far as-sadiU; il n'en est pas davantage parlé dans le Madjalis al-'oushshak, qui contient un recueil de biographies de Soufis et de personnages célèbres dans les annales de l'Islam, et qui, au grand scandale de Baber, fut attribué à son parent, le prince timouritle du Khorasan, Sultan llosaïn Mirza. 11 est dit, au cours du lezkéré de l'imam Dja'far as-SadiU, que son histoire était inconnue avant qu'un personnage, nommé Khadja-i djihan ne fut venu en Asie Centrale, au temps d"Al)d Allah Khan, qui fit écrire la vie de Dja'far as-Sadik, d'après les recherches opérées par Khadja-i djihan, par un certain Soubhan Koul. Il est inutile dédire qu'il ne faut point voir dans ce passage le sultan shaïbanide 'Abd Allah 1°', fils de Keutchkuntchi, qui régna en 1539 et 1540, ni le souverain de cette même dynastie, qui gouverna de 1583 à 1598 ; il s'agit ici de Kashghar, et non de la Transoxiane. Cet 'Abd Allah n'est autre que celui .qui est nommé iXM j-^-~-, fils de Mansour ,,-. >^CjU, dans la liste des souverains du Mogholistan orien- tal, descendants de Tcliinkkiz Khaghan .Li. y«J\Lj^, qui se ti'ouve dans les premières pages du onzième chapitre du Itsi-yK-thoung-weii-tc/ti. St-l'on en croit cet ouvrage curieux, mais dont la rédaction trop rapide est souvent inexacte, les derniers personnages de la lignée de Tcliinkkiz Khaghan, à partir de Sultan Younous , r'S'^.i *'0'^'' Sultan Ahmad ->,n^1 : Sultan Sa'id J-~p ; "Abd ar-Rashid J-^, jJ-^; "Abd ar-Rahim ».-:».■ j-^^; Baba Khan; Akbash; Sultan Ahmad

w^,Ni.l; Iskandar. fils d'Akbash; Mansour, fils de Sultan Ahmad; Kasim, fils d'Iskandar: 'Abd Allah, fils de Mansour. Les sept premiers personnages, d'après le Hsi-yu-lhoung-wen-lchi, sont tous les fils les uns des autres, les quatre derniers ne représentant au contraire que deux générations; cette affirmation est certai- nement erronée, et l'auteur chinois a manifestement compté, suivaht l'hiibitude de ses confrères en histoire, comme fils les uns des autres, des personnages qui, notoirement, sont des frères; c'est une façon commode qu'ont adoptée les chroniqueurs du Céleste Empire pour établir sans grande peine leurs tableaux généalogiques, quand ils se trouvent embarrassés; le fait est évident : dix-sept années seulement se sont écoulées entre la mort de Sultan Younous, en 1 186, et l'avènement de Mansour (1503-1542), de telle sorte qu'il est manifestement impos- sible de placer neuf générations dans ce laps de temps; en fait. Sultan Younous est le père de Sultan Ahmad, qui est le père de Jlansour, qui eut pour fils "Abd Allah, et le Hsi-yu-lhoung-wen-lchi a ignoré la filiation exacte des descendants de Sultan Alimad.

Tout ce qu'il convient de garder des affirmations erronées du Hsi-yu-thoiing- tven-lchi, c'est qu'un prince de la lignée de Tcliinkkiz Khaghan, nommé 'Abd Allah, vécut dans les contrées occidentales du Turkestan chinois, à une date

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIENS. 23

Rois l'est aux Persans ; leur fantaisie a été brodée, à rimitation de l'épopée iranienne, sur le canevas grossier de textes anciens écî'its en ouïghour, du viir' au xiT siècle, sur des récits légen- daires contemporains des événements dont ils narrent les péripéties; le prince de Khotan, qui défendit la grande cité des sables, en l'année 765, contre l'armée musulmane, le turk Tokouz, dans le tezkérè de l'imam Dja'far as-Sadik, porte le titre de khaglian ; dans le tezkérè de .Alahmoud Karam Kabouli (550 de riiégire = 1155), le prince de Khwarizm = Djourdja- niyya est un 'Alide, nommé Ilf Ata, le Kara-khaglian o: le souverain noir », qui reçoit Tordre de s'emparer des villes du Turkestan oriental, Khamoul, Tourfan, Karashahr, et de les convertir à l'Islam; le Kara-kliagiian, le « roi noir », enlève Tourfan, tandis que son lieutenant, Asl Ata, s'empare de Kara- shahr et de Kizil; l'armée musulmane comptait dans ses rangs un général nommé Siioungar Ata Khaghan.

Le titre de khaghan disparait de la langue des Turks vers la fia du x" siècle; le souverain de Kashghar, avant 993, porte le titre d'Ilik-khan, et se nomme Haroun Boghra Khan; le mot khaghan resta en usage chez les Mongols, dont l'idiome est beaucoup plus archaïque que les dialectes des Turks, jusqu'à la fin du xiu' siècle; c'est par une imitation prétentieuse et archaisante de la titulature des successeurs de Tchinkkiz Khaghan, dont ils descendaient, ou tout au moins, pour les Timourides, se prétendaient la postérité, dont ils se pro- clamaient les héritiers politiques, qu'on rencontre le titre de khaghan dans le protocole des princes de la maison de Témour

postérieure à l'année 15-12, sans qu'il soit possible de préciser davantage, et, suivant toutes les vraisemblances, c'est de ce personnage qu'il est question dans le tezkérè de Dja'far as-Sadik. Plusieurs officiers, gouverneurs de villes de r.Asie Centrale, nommés 'KhA Allah, se trouvent cités dans le Hsi-yu- thou»;/-wcti-lc/ii, en ses chapitres xi, xii, xiii, à Khamoul. Pitchan, Kutché, Ouslii, Kashghar, sans aucune indication de date; ils n'ont rien à faire avec celui qui inspira la rédaction du tezkérè. Khadja-i djihan, dans les textes d'Asie Centrale et de la Transoxiane. comme Sadr-i djihan, est un terme vague; il désigne un lettré, un savant, et ce titre convient parfaitement ici; des termes de ce récit, il résulte que le personnage nommé Sultan al-'arifin n'est autre que Soubhan Koul; ce Soubhan Koul n'a rien avoir avec le Koushbégui, Kiptchak Khan Imam Kouli Soubhan Kouli Khan, qui fut le généralissime des armées du sultan shaibanide 'Abd Allah II.

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24 REVUE DE l'oRIEiNT CHRÉTIEN.

Keurguen et des Shaïbanides de la Transoxiane. ^■^, par lesquels caractères les Chinois représentent le titre du sou- verain des Huns, transcrit très exactement le titre tchabghou du protocole royal des Turks, et non le mot khan.

Khaghan est parfaitement à sa place au viii" siècle, dans le tezkérè de l'imam Dja'far as-Sadik; dans celui de Mahmoud Karam de Kaboul, il est une imitation archaïsante de la titu- lature du premier de ces ouvrages, à moins, ce qui est possible, que les Turks d'Asie Centrale n'aient continué, dans leurs livres, au xii' siècle, à écrire t'^i^ khaghan, ce qu'on lisait <*«• khan, et que les rédacteurs du xvi'' siècle aient correctement transcrit e«ii»^ par (^l'i'^, sans s'inquiéter de la prononciation réelle de ce mot.

Le tezkérè de Mohammad Ghazali donne au prince de Kashghar, au commencement du viii" siècle, le nom de Sher- kianos, lequel représente, d'une façon certaine, une transcription, avec Vs rendu s/i, ces deux aspects de la graphie étant con- fondus par les Turks d'Asie Centrale, d'une forme ouighoure <***^^^ , laquelle transcrit le nom grec D^p viavi; ; le fils du prince de Kashghar, qui finit par passer dans le camp de Mohammad Ghazali, est nommé trois fois, au commencement du tezkérè, Zouhourmounis ; mais, vers son milieu, on trouve son nom sous la forme Zouhouryanos, et, à la fin, sous celle de Zouhourkya- nos. Zouhourmounis est une fausse lecture d'une forme <"'i:>*"^i»<t Sosoménos, qui transcrit le grec 'Zu'lziJ.vfi:^ avec : rendu par l's, ce qui est une constante de l'écriture ouighoure, avec la graphie oi pour rendre le son é, provoqué par l'épenthèse de ïe du suffixe grec-!A£vsç dans les premières syllabes du mot, et par- la différence de timljre des deux o du nom Sôdznménos. (a^^Ji^jc^ a été lu ;f^"i^n^>A({ Sogourménos, puis, par suite de l'équivalence g = k ^^ kli = h, Sohourménos, Zohourménos; enfin, par une interversion bizarre, Zouhourmuunis. Les formes Zouhourkyanos et Zouhouryanos ont été produites par une analogie avec le nom du prince de Kashghar, Sherkianos, ou peut-être par une fausse lecture d'une forme graphique dans laquelle la boucle de Vm s'était fermée et traversait la ligne de l'écriture; ces erreurs remontent au texte ouighour qui raconte l'épopée du petit-fils d"Ali. Zouhourkyanos ^^^-^^jjioiySMf a été lu

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LA CONQUETE DES ETATS NESTORIE.N'S. 2^

au \yf siècle, suivant riiabitude de la graphie mongole, (^'"'''^-'H)^ Zouliouriyanos.

11 est raconté, dans le tezkcrc de Mahmoud kai'am Kabouli, qu'en 1155, Aksou était gouvernée par un prince chrétien taisa Ly, Kaïkakoul, \assal de Noudoum Khan, souverain de Matchin, qui régnait à Khotan; l'armée musulmane, après s'être emparée de karashahr et de Kizil, prit la route de Yarkand, passa par Karatal, traversa le Takla Makan, et arriva au Mazardagh, qui sépare les forêts de Maralbashi et d'Aksou du désert de sable qui étend ses solitudes au nord de Khotan; elle y rencontra une avant-garde khotanienne de cinq mille juifs et chrétiens qu'elle dispersa; puis, les Musulmans marchèrent sur Kéria, mais une tempête de sable leur fit perdre le droit chemin ; ils atteignirent la rivière de Khotan, et arrivèrent sur les bords du Yéshil-gueul, « le lac vert i>. au nord de Kéria. Ils poursuivirent leur marche et parvinrent à Kanhan, dont la population était juive; le prince de cette ville, Turk Tarkhan, vassal du roijle Kliotan, Noudoum Khan, était juif, et il pratiquait d'étranges incantation* avec le texte de l'Évangile.

Turk Tarkhan rendit sa capitale invisible par ses sorti- lèges (1), et Allah, pour l'en punir, condamna la ville à rester cachée aux yeux des mortels jusqu'à la consommation des siècles; les Musulmans, dans l'impossibilité de s'emparer d'une cité qui avait disparu, prirent Tchira; puis, ayant ainsi coupé les communications de Noudoum Khan avec l'Orient, c'est-à-dire avec la Chine, ils piirent la route de l'Occident, et marchèrent sur Khotan. Noudoum Khan était un descendant d'Afrasyab, roi des Turks; il était de la race des Francs et des Hindous ; comme ses ancêtres, il était un Chrétien à tête rouge L_j wL; Jj;3 Kizilbasli tarsa ; son armée était formée de vingt-cinq mille Kirguiz Kalrnaks, et de trente mille Russes et Francs, adonnés aux pratiques de la magie (-2). Tarsa, dans la

(l'j Sur ces sorcelleries de l'Inde Blanche, de l'Iran Oriental, et du pays turk, voir le Zend-A esta de Darinesteter, t. II, p. 19, et Babylone dayis les historiens chinois, dans la Hevuc de l'Orient Chrélicn, 1910, p. 297.

(2) Les Kirghiz KalmaUs étaient bouddhistes; quelques-uns pratiquaient l'Is- lamisme; les Russes et les Francs étaient chrétiens; les Russes et les Francs, par Francs O-Ci!, ^»5', il faut entendre Varègues, comme je le montrerai au

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•26 REVCE DE l'orient CHRÉTIEN.

terminologie du Céleste Empire, et des cités du Hsi-yu, qui, au xii" siècle, étaient les vassales de la Cliine, sous la forme ancienne tersek (mod. tié-sié), qui est le pehlvi tarsak et le persan moderne tarsa, désigne toujours les Nesloriens, par opposition formelle aux Mànavi ^y^' (1), qui sont les Mani- chéens. Il y a dans ce tez-kérr une confusion entre les Juifs et les Chrétiens, qui s'explique |:iarfailement par l'ignorance des Bouddhistes, ou des Musulmans, qui écrivirent ces his- toires, des Musulmans plutôt, car les Bouddhistes, comme

cours d'un autre travail, sont le nom d'une même entité ethnique; la présence de Varègues dans l'armée de Khotan, sous les régnes de Youri Wladimirowitch et d'Isiaslaf Jlstislawitcb, est l'invraisemblance même; cette mention des Russes reporte à la lin du xvi* siècle, date à laquelle ces le:kcri'- lurent rédigés sous leur forme actuelle; elle représente une interpolation dont l'origine et les raisons sont évidentes : en 1581, le kosak Yermak Timoléewitch, au service des Strogonof, conquiert la Sibérie, bat le khan Kutchum, et s'empare de sa capitale Sibir, qui a donné son nom à cette immense contrée; ce glorieux épisode des armes russes eut un retentissement énorme dans tout le pays turk, jusqu'aux 'marelles de la Chine; le nom de Chrétien devint synonyme de celui de Russe, et de sa forme ancienne et traditionnelle au temps des Rourikiéwitch, qui étaient les descendants des Varègues.

(1) Le nom des Jlanichéens se trouve dans les historiens du Céleste Empire, sous les espèces de deux transcriptions dilïérentes : Mar-ni 5^ J^ , qui

est de beaucoup la plus fréquente ; ^ J^ Ma-ni, laquelle est infiniment

plus rare, et se retrouve dans le nom 5^ /^ /h Mar Ma-ni - Mani le Saint > du Bouddha syncrétique des sectaires manichéens des Trois Montagnes, au xn« siècle (Wieger, Tejlcs hislûriiiiics, 1712); la première de ces formes Mar-ni, avec l'équivalence constante r = n, est pour Mân-ni, comme les mots palis nibbâna, dhaaima, sippa sont l'aboutissement prakrit des mots sanskrits nirvana, dharma, silpa ; man- transcrit mû- dans Màni J>-^ ; l'équivalence tin, ar = â est un phénomène connu; c'est ainsi que les Arabes ont transcrit Kàroubi, le nom du maréchal Canrobert, pour Ka(n)i'oulii(r); Mozart, dans les transcriptions chinoises contemporaines, est transcrit Mos;i; il faut », en cam- bodgien, s'écrit indifféremment kiw ou kuor; c'est par suite d'un phénomène identique que le nom du Xaharmalkà « le lleuve du roi ", nom d'un des bras de l'Euphrate, se trouve dans les historiens latins sous les formes Narmalcha, ou Armalclia, avec la chute, très rare à l'initiale, de l'n-, et Narmalchar, avec l'addition de ce même r, que l'on retrouve dans la forme de sabir turkestanais Kutchar, transcrivant le nom de la ville de Kutché (Journal oflhe lîoyal Asiatic Society of Great Brilain and Ireland, 1914, p. 167 ). Mànawi, al-JIànattiyya ijyU!, dans Shahristani, correspond à la forme Màni, transcrite Mà-ni par les Célestes; l'auteur du Kitab al-fihrisl donne aux Jlanichéens le nom de Mânàniyya, iL-jL»,", qui est le pluriel régulier d'une forme Mànni = Jlàni, laquelle est rigoureusement identique à cellequeles Chinois ont transcrite Mar-ni.

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LA CONQUÊTE DES KTATS NESTORIEXS. 27

tous les peuples qui sont nés à. la civilisation sous rinfluence de l'Inde, ont une horreur native et instinctive de tout ce qui ressemble à une précision historique. Il est certain qu'il y avait, au xu-^ siècle, des Juifs dans les villes de l'Asie Centrale; leur présence y est signalée au cours du prenaier tiers du xix* siècle (1), et ils n'ont pas disparu de ces contrées lointaines; mais le fait que Noudoum Khan, a Khotan, pratiquait ses enchantements par la récitation de versets des É\-angiles montre suffisamment qu'il était chrétien, comme Sergianos et Sodzoménos, de Kashghar, et non juif (2).

Le tezkérè de l'imam Mohammad Ghazali (3), fils de (Moham- madi Hanifa, fils d"Ali, raconte que ce personnage régnait à Tabrizamin. Il avait deux généraux, nommés Poulad Derkan et Derkan Poulad, qu'il avait chargés de gouverner ses états. Quant à lui, il s'occupait uniquement d'œuvres pies. Un jour, il partit pour se rendre à la chasse: il manda auprès-de lui Poulad Derkan, et lui ordonna de rassembler les troupes de Tabrizamin pour qu'elles partissent avec lui. II marcha pen- dant quarante jours à travers le désert, et, quand il eut fini de chasser, il se proposa de rentrer chez lui. Pendant qu'il était couché, il eut un rêve durant lequel il aperçut Mahomet, les quatre khalifes orthodoxes, Abou Bakr, 'Omar, 'Othman, 'Ali, et Fatima la vierge. " Mon fils, dit le Prophète, ne savez-vous donc pas que liniam Hosaïn, la chair de ma chair, a été mar-

(1) Voir sur ce point les Peinlures des Manuscrits orientam- de ta Bibliothèque nationale, 1914-1920, p. 213.

(2) Le terme de Chrétien à tète rouge ■■ indique que ce personnage appai-- tenait au Nestorianisme, lequel était venu de l'erse en Asie Centrale, apporté par les Persans, et était considéré, même par les Chinois, comme une formule essen- tiellement persane; les Persans de l'époque safavie, à la date qui vit la rédaction de ces légendes des imams "alides, étaient couramment, comme l'on sait, traités de Tètes rouges Kizilbash par les peuples étrangers.

(3) Ce prétendu imam Mohammad Ghazali n'est autre que le célèbre philo- sophe des .xi'-.xu" siècles, dont le nom, pour Dieu sait quelles raisons, a été introduit dans cette byline; il est inutile de dire que Mohammad ibn al-Hana- fiyya, que les Turks nomment en effet .Mohammad llanila, n'a jamais eu de fils qui s'appelât .Mohammad Ghazali, ni '.\sim: Djamal ad-Din al-Halabi, dans son 'Oindal at-talib (man. arabe 2021, folio 208 recto et verso), dit en effet que ce personnage eut quatre fds, et vingt fdles, et que ses seuls fils dont on con- naisse des descendants se nommaient '.■VU et Dja'far.

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28 REVUE DE l'ORIEXT CHRÉTIEN.

tyi'isé par les hérétiques (l)dans la plaine de Karbala? Ah! si votre père, Ilanifa, était de ce monde! »

Mohammad Ghazali se réveilla; il monta achevai sur l'heure, et rentra immédiatement chez lui; il confia à Poulad Derkan le gou\'erneraent de Tabrizamin, prit avec lui Derkan Poulad avec douze mille hommes, et se mit en chemin. Il se rendit à la Ka'ba, accomplit les rites du pèlerinage, en en faisant le tour, puis il partit pour Médine l'illuminée. Au bout de dix jours de marche, il arriva près de Médine; les habitants, qui avaient été avertis de sa \'enue, sortirent en foule pour aller le recevoir. Mohammad Ghazali s'acquitta des cérémonies rituelles; puis, après avoir vu tlans un rêve le Prophète, qui lui ordonna d'aller à Nadjaf pour recevoir les ordres de son grand-père 'Ali, il se mit en route pour cette ville, dans laquelle il alla se prosterner devant le tombeau de son aïeul. Au cours d'un songe qu'il eut, tandis qu'il dormait près de ce mausolée, "Ali lui tint ce discours : « Mon fds! va convertir le peuple de Khotan (Tchin et Matchin) à la foi musulmane; n'épargne aucun infidèle; ne crains rien, et sois vaillant; la coupe du martyre est apprêtée pour vous dans le pays de Khotan. »

Le souverain de Nadjaf était alors Mahmoud Khan, qui donna l'hospitalité à Mohammad Ghazali durant quarante jours. Mohammad Ghazali lui apprit l'avis qu'il avait reçu de son aïeul, et il en informa également Derkan Poulad : « .Te pars immédia- tement, leur dit-il, pour Khotan. » Mahmoud Khan partit avec lui, emmenant toute son armée.

La population de Baghdad, ayant appris que l'imam arrivait, sortit tout entière de la ville pour aller lui présenter ses hom- mages. A cette époque, vivait dans Baghdad un grand person- nage, nommé Shaïkh Hasan; il vil en rêve 'Ali, qui lui com- manda d'aller recevoir Mohammad Ghazali ; en même temps, l'imam Mohammad Ghazali eut un songe au cours duquel il vit Shaïkh Hasan. Les deux personnages se rencontrèrent en dehors de Baghdad; ils se racontèrent leurs visions, et Shaïkh Hasan reçut l'imam avec les plus grands huimeurs. A cette époque, régnait à Baghdad un prince, nommé Faridoun; son fils,

(1) Kharidj, e'est-à-cUre par les Sunnites.

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIEXS. 29

Sarmast-i Baghdadi, se joignit à Mohammad Ghazali avec dix mille hommes, tandis que Shaïkli Hasan partait avec lui à la tête d'un corps de mille hommes.

La nouvelle de l'expédition de Mohammad Ghazali arriva à Kharizm, régnait Yolbars Khan, qui avait deux fils, Sultan Zouk Ata et Sultan Shouk Ata. Il envoya Sultan Zouk Ata à l'imam, avec une lettre dont celui-ci fut très satisfait. L'imam partit pour Kharizm, Yolbars Khan le reçut avec le plus grand enthousiasme. Yolbars Klian avait une fille, nommée Hanifa, laquelle, un jour qu'elle pleurait en pensant au martyre d'Hosaïn, s'endormit, et vit en songe Fatima, la fille du Pro- phète, qui lui dit : « Hanifa, j'ai une heureuse nouvelle à f annoncer; mon fils, l'imam Mohammad Ghazali, va venir dans ce pays; je te destine à lui; j'intercéderai en ta faveur au jour de la résurrection. » La princesse fut remplie d'une grande joie, €t attendit avec impatience l'arrivée de Ghazali. Un jour que l'imam s'était retiré dans un lieu désert pour procéder aux ablutions légales, Hanifa lui présenta ses hommages, et se tint debout devant lui. Il la salua, et lui demanda qui elle était : « 0 roi du monde ! Je suis, lui dit-elle, la fille de Yolbars Khan. J'ai vu en songe Fatima la Vierge, laquelle m'a appris que je vous suis destinée. Depuis ce jour, votre iiumble servante a attendu votre arrivée, et, grâce à Allah! voici enfin que vous êtes venu. <> Yolbars Khan donna sa fille Hanifa en mariage à Mohammad Ghazali. et l'imam resta plusieurs jours dans Kharizm.

Un jour, Yolljars Khan apprit à Mohammad Ghazali qu'un prince mécréant, nommé Sherkianos, régnait à Kashghar, et que tout le pays de Khotan était aux mains des infidèles. L'imam ordonna à Sarmast-i Baghdadi et à Shaïkh Hasan de partir avec leurs armées, leur promettant de les suivre à bref délai.

Sarmast-i Baghdadi et Shaïkii Hasan se mirent en route pour Kashghar, et Mohammad Gliazali demanda à Yolbars Khan de lui fournir des troupes pour aller conquérir cette ville. Yolbars Khan lui donna une armée de quatre-vingt mille hommes, sous le commandement de Sultan Zouk Ata et de Sultan Shouk Ata. L'imam partit de Kharizm, marchant sur Samarkand, il fut reçu par le prince de cette \'ille, qui se nommait Ardashir;

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30 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

après quelques jours passés à Samarkand, Moliammad Ghazali se mit en route avec Ardashir, qui emmenait avec lui quarante mille hommes. Il parvint ainsi à Khodjand, le prince de cette ville, KliadjaKasim Khodjandi. se joignit à lui avec quatre mille soldats. Moliammad Gliazali, partant de khodjand, se dirigea sur Andidjan, et s'arrêta à Marguilan. Tout le pays d'Andidjan obéissait alors aux ordres de deux princes, nommés Solaïman Shah Oushi et Sarbouland Khan Oushi ; ils s'en vinrent présenter l'hommage de leur respect à l'imam, à la tête d'une armée de quatre-vingt mille hommes, et ils l'invitèrent à se rendre avec eux dans la ville d'Oush, se trouvait conservé le trône du prophète Salomon. Moliammad Ghazali fut reçu avec le plus grand enthousiasme par les gens de la ville de Oush, et Solaïman Shah Oushi fit don à l'imam du tambour qui avait appartenu à Alexandre; puis, il parti! aveclui, accompagné de quatre-vingt mille hommes. En même temps, il apprit à l'imam qu'un prince très puissant, Ya'koub Khadja, régnait à Tashkand, et il lui conseilla de lui adresser une lettre. Moliammad Ghazali fit écrire la lettre par Mansour 'Allam, et il chargea Sarbouland Khan Oushi de la porter à Tashkand. Ya'koub Khadja la reçut, la mit sur ses yeux, et. se tournant vers le coté par lequel devait arriver l'imam, il se prosterna, puis lut ce qu'elle contenait. Quand il en eut pris connaissance, il partit à la tête de soixante mille hommes, et vint se joindre à Oush à l'imam qui le reçut avec beaucoup d'honneurs.

L'armée musulmane se reposa durant quelques jours à Oush ; un vendredi, après la prière, Mohammad Ghazali dit à ses compagnons d'armes : « Mes amis, il nous a été confié la mission de conquérir ù l'Islam des terres nouvelles. Le pays de Kasli- ghar est peuplé d'infidèles. Partons pour la guerre sainte! » L'imam récita la prière, prononça la formule : Allah est la plus grande divinité! et l'armée se mit en route pour Kashghar. Il s'arrêta au bout de plusieurs étapes, et, après la prière, il donna à Ya'koub Khadja l'ordre de marcher vers la contrée de Kashghar. Ya'koub Khadja se mit en marche avec soixante mille soldats, et se heurta, à son arrivée dans le pays, à une année de quatre mille hommes qui couvrait la route de la capitale. A ce moment, .Vrdashir de Samarkand survint, et les

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIENS. 31

Musulmans écrasèrent l'avant-garde kashgharienne, dont il ne resta que deux liommes; ils coururent annoncer au prince Sherkianos qu'une armée considérable venait du côté d'An- didjan, qu'elle avait massacré ses quatre mille soldats, qu'ils avaient échappé à grand'peine au désastre, et que les Musul- mans arrivaient en trombe derrière eux. Sur ces entrefaites, l'armét' de l'imam survint; Sherkianos rassembla les habitants de Kashghar, et leur dit : « Si tous, grands et petits, vous obéissez à mes ordres, gardez la ville, et empêchez l'ennemi d'y pénétrer. » Les gens de Kashghar s'apprêtèrent à la résis- tance, et ils n'évacuèrent pas leur cité, si bien que l'armée musul- mane s'arrêta à Besli Kérem. Ardashir de Samarkand investit la ville qui résista. Au matin, un nuage de poussière apparut sur la route d'Andidjan. C'étaient Solaïman Shah ( Jushi et Sar- bouland Khan Oushi qui survenaient, avec quarante mille hommes rangés autour de quarante drapeaux blancs. Ils cam- pèrent sur l'un des côtés de la ville, au grand effroi des infidèles. A la prière de midi, un nouveau nuage de poussière apparut, cachant quarante mille hommes sous quarante éten- dards; les nouveaux venus établirent leur campement du côté droit de la cité, et, pendant sept jours, les troupes musulmanes arrivèrent sans interruption. Le huitième jour, Solaïman Shah Oushi écrivit à Sherkianos une lettre conçue en ces termes : «■ .apprends que le roi des deux mondes, l'imam Mohammad Ghazali, est arrivé afin de te convertir à l'Islamisme. Allah t'ordonne, si lu acceptes l'Islam, de sortir, ton arc suspendu au col, et de faire la iirofession de foi musulmane, auquel cas tu iras au paradis; si tu refuses, d'un coup de sabre, j'enverrai ton àme impure en enfer. Je lutterai contre toi de toute ma force, et, si je succiimbe, ce sera en savourant la coupe du martyre. »

Quand il reçut cette lettre, Sherkianos se mit dans une violente colère, et préféra lutter contre les Musulmans. Le neuvième jour, un nouveau tourbillon de poussière apparut, venant d'Andidjan: c'étaient Sarmast etShaïkh Hasan de Bagh- dad, Derkan Poulad, Sultan Zouk Ata et Sultan Shouk Ata de Kharizm, qui arrivaient avec Mohammad Ghazali. L'imam urdonna àSarmast d'établir sa tente tout près de la ville, et il se

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32 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

prépara à l'attaque, tandis que l'armée musulmane campait de chaque côté de la ville.

Sherkianos avait un fils nommé Zohourmounis, qui se trouvait alors à Aksou. Sherkianos lui envoya un courrier, pour lui apprendre qu'une nomltreuse armée était venue du côté d'Andidjan, dans l'intention de détruire Kashghar qu'elle assiégeait, et il lui manda de venir à son secours. Zohour- mounis rassembla les troupes des villes voisines, et arriva auprès de son père, avec une armée de cent mille hommes.

Trois jours après, Sherkianos sortit de la ville, et rangea son armée en iDataiile, tandis que les Musulmans en faisaient autant; l'imam fit battre le tambour d'Alexandre, et Zohour- mounis défia au combat les guerriers de l'Islam. Poulad Derkan releva le défi, poussa son cheval contre Zuhouryanos (1), et lui Ijarra le chemin. Zohouryanos le frappa d'un coup d'épée, et le fit prisonnier; puis, se précipitant dans les rangs des Musulmans, il leur blessa soixante-di\ hommes, et en tua quatre. Les infidèles frappèrent le tambour de la victoire, tandis que les Musulmans faisaient retentir celui de la retraite. L'imam pria les Saints de venir à son secours, et il s'endormit après avoir reçu leurs encouragements. A l'aube, Mohammad Ghazali fit battre le tambour d'Alexandre, et les deux armées se rangèrent en ligne. Sarbouland Khan Oushi entra dans l'arène, fut lilessé par Zohouryanos, et s'en retourna au €amp. Sarmast-i Baghdadi se lança à l'attaque de Zijhour- yanos, et brisa sa lance d'un coup de sa masse d'armes. Le prince infidèle voulut lutter avec l'épée, mais Sarmast lui asséna violemment sa masse sur la tête. Zohouryanos le para, mais il fracassa la tète de son cheval, et il roula à terre. Sarmast-i Baghdadi sauta à bas de sa monture, lui mit le pied sur la poitrine, lui lia les mains, et le traîna devant Mohammad Ghazali.

Quand Sherkianos vit son fils tomber aux mains des Musul- mans, il en ressentit une violente douleur; il lança son cheval, suivi de la foule des infidèles, qui resseml)Iait à un nuage de

(1) A partir de cet endroit, le le:.kérè donne à Zoliourmounis le nom de Zohouryanos, puis Zolioiirkianos.

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS XESTORIENS. 33

sable et do poussière. L'ardeur de Sarmast était telle qu'il se précipita dans la mêlée avec cent hommes. Mohammad Ghazali donna Tordre que Ton courût à sou aide, et l'armée musul- mane, s'étant concentrée, refoula les infidèles dans Kashghar.

Zoliouryanos fut conduit en la présence de Mohammad Ghazali, qui le somma de se convertir à l'Islam; le prince de Kashghar refusa ; l'imam ordonna qu'on le plaçât devant le front de l'armée, et qu'on le couvrît de flèches. .Shaïkh Hasan se leva, et demanda à l'imam la permission de garder Zohour- kianos durant trois jours, pendant lesquels il lui ferait accepter l'Islamisme, sinon il serait exécuté. Zohourkianos céda aux exhortations de Shaïkh Hasan: celui-ci le conduisit devant Mohammad Ghazali, qui lui demanda de réciter la profession de foi musulmane: le jeune prince le fit d'un cœur sincère, et .Shaïkh Hasan l'adopta comme son fils spirituel. Zohourkianos demanda à l'imam la permission de combattre les infidèles; Miihammad Ghazali lui accorda l'objet de sa requête en lui souhaitant bonne chance. Le prince se tourna vers ses sujets, et leur cria : « Mécréants ! écoutez mes paroles : acceptez la foi musulmane, pour éviter les supplices qui vous attendent au jour du jugement. Si vous ne m'obéissez pas, je vous traiterai de la lielle façon, Sherkianos, mon père, tout le premier. »

Le roi de Kashghar fut consterné en entendant le discours de son fils : « Mieux eût valu, dit-il, qu'il succoml>àt dans la bataille. Le tue qui voudrai » Zohourkianos se i>récipita sur les infidèles, et une lutte terrible s'eng^agea; il combattit durant trois jours et trois nuits, après lesquels il mit dans une déroute complète Sherkianos avec toute son armée. Les infidèles évacuèrent Kashghar, et Zohourkianos se mit à leur poursuite, sans pouvoir les atteindre, tellement ils fuyaient \ite. H présenta ses hommages à Mohammad Ghazali, qui le remer- cia. Pendant ce temps, toute la population de Kashghar sortit de la ville, et vint demander g-ràce à l'imam, qui la somma de se convertir à l'Islam. Ces gens le firent avec empressement, et .Mohammad Ghazali nomma Zohourkianos souverain de Kashghar; mais le prince refusa en pleurant, disant : « Partout ira l'imam, j'irai avec lui! » L'imam chargea Sarbouland Khan Oushi de gouverner Kashghar, et il se mit en route,

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OUIEM CHRÉTIEN. 3

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accompagné de Zohourkianos; il se dirigea sur Alcsou, et il envoya en avant-garde Ardashir Samarkandi et le prince de Kashghar.

Quand il fut arrivé près d'Aksou, Ardashir rangea ses troupes en ordre de bataille ; un des soldats de l'armée de Sher- kianos sortit des rangs de l'armée des infidèles, et porta un coup de sabre à Ardashir; mais celui-ci le tua, et envoya son âme dans l'enfer. Ardashir tua de la sorte plusieurs infidèles qui étaient venus l'attaquer, tandis que Zohourkianos, de son ^té, repoussait violemment les sujets de son père.

L'armée des infidèles vint à manquer de vivres. A cette date, dans le pays de Tchin et Matciiin, régnait à Karakash un infi- dèle, nommé Karoun Rashid. Sherkianos alla lui demander asile, mais Ardashir et Zohouryanos se mirent à sa poursuite, et dépassèrent Aksou et Yarkand. Karoun Rashid, malgré ses terreurs, envoya un contingent de mille hommes à Sherkianos. Les infidèles furent battus devant la ville de Karakash par Ardashir et Zohouryanos; mais un retour offensif de l'ennemi coûta la vie à Ardashir, en même temps qu'il obligeait Zohour- yanos à battre en retraite avec le reste de l'armée de l'Islam; il alla rejoindre l'imam, qui retrouva le corps d'Ardashir Samarkandi, et lui donna la sépulture.

Mohammad Ghazali se résolut à poursuivre les infidèles, tandis que Sherkianos et Karoun Rashid s'enfermaient dans Kamkasli, pour résister aux assauts des Musulmans. L'imam fit battre le tambour d'Alexandre et investit la ville. La bataille s'engagea épique entre les deux armées, et Sarinast-i Baghdadi occit en combat singulier un nombre considérable d'infidèles ; la lutte se prolongea durant six mois, jour et nuit, sous les murs de Karakash, que ses défenseurs, épuisés, abandonnèrent à la faveur des ténèbres, pour aller chercher un asile dans les montagnes. L'armée de l'Islam entra ilans la ville, dont les habitants embrassèrent la foi a\'ee un grand entiiousiasme, pour avoir la vie sauve, et Mohammad Ghazali donna à Zohour- yanos la souveraineté du pays, en même temps qu'il chargeait Shaïkh Hasan de surveiller l'instruction musulmane des habi- tants de Karakash.

Quant à lui, il se mit à la poursuite des infidèles, auxquels il

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIENS. 35

fit une rude guerre, et qu'il accula dans une vallée Sarmast-i Baghdadi les attaqua. Karoun Rashid, Sherkianos, et leurs troupes, écrast's, s'enfuirent, poursuivis par.Moiiammad Ghazali, et, passant à travers l'aridité du désert de sable, ils parvinrent sur les bords d'une rivière ils campèrent.

iMohammad Ghazali traversa le cours d'eau, et ctablit son campement dans la plaine de Yéké Langar 1); ce fut dans cet endroit que sa femme, Hanifa, mit au monde un fils, nommé Zaïn al-'Arab; elle mourut des suites de ses couches^ et son fils ne tarda pas à la suivre dans le tombeau. Dix jours plus tard, la bataille recommença entre les infidèles et les Musulmans; Mohammad Ghazali avait revêtu le manteau rouge d"Ali, et il tenait au poing son célèbre glaive Zoulfikar. L'armée de l'Islam enfonça les troupes du prince de Karakash, que .Sarmast-i Baghdadi poursuivit dans leur déroute, jusqu'à ce qu'il fùl tué dans un retour offensif de l'ennemi.

Solaïman Shah Ouslii continua la poursuite, et fut tué à son tour. Mohammad Ghazali donna la sépulture aux martyrs ; il eut un songe, au cours duquel il vit 'Ali. Hasan, Hosain, Fatima, Khadidja ; 'Ali lui dit : « Soyez béni I Vous avez fait la guerre sainte contre les mécréants; les âmes des martyrs sont satisfaites de vous; elles vous attendent; les anges qui gardent les portes du paradis au parfum d'ambre tiennent, pour vous les offrir, des coupes ornées de rubis et d'émeraudes, remplies de mets délicieux et de sucreries variées. \'oici que nous sommes venus au-devant de vous, car vous serez bientôt réunis à nous. » La bataille recommença, et les infidèles, de nouveau battus, durent chercher leur salut dans une fuite rapide, qui les conduisit à la plaine de Yéké Langar ; Mohammad Ghazali , malgré ce succès, eut l'intuition que sa fin était proche: il adressa au Ciel une ardente prière; un feu dévorant sortit du monde de l'invisible, et réduisit en cendres les soldats de Karoun Rashid; leurs tètes furent changées en pierres noires, calcinées par les flammes, et elles resteront dans cette plaine jusqu'à la consonmiation des siècles.

L'armée musulmane attaqua ensuite les troupes de Sherkianos,

(1) Le " grand langar ••, yéké étant le mot mongol qui signillc « gi-and -; cette localité, plus loin, est nommée sous sa forme persane de Bouzourg Langar.

36 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

qui avaient échappé à la vengeance céleste ; le clieval deMoham- mad Gliazali se prit le pied dans un trou, et l'imain vida les étriers; il fut immédiatement massacré parles infidèles, mais Sultan Zouk Ata et Sultan Shouk Ata, prenant le comman- dement des forces de Tlslam, les lancèrent sur Sherkianos, dont les troupes s'enfuirent jusqu'à Kéria. Sultan Zouk Ata et Sultan Shouk Ata périrent à leur tour sous les coups des infidèles (1), qui furent pourchassés par Shaïkh Ilasan et Zohourvanos.

Shaïkh Ilasan ensevelit le corps de Mohammad Ghazaii à Bouzourg Langar (2), l'imam avait goûté la coupe du martyre, le vendredi dixième jour du mois de Djoumada premier de l'année 121 de l'hégire (21 avril 739).

Il est raconté dans l'histoire de l'imam Dja'far Sadik qu'il eut un rêve, au cours duquel il vit son père, Mohammad Bakir, fils de Zaïn al-'Abidin, fils d'IIosaïn, fils d"A!i, qui lui donna l'ordre d'aller convertir Khotan (Tchin et Matchin). Dja'far réunit une armée de cent mille combattants, et se rendit à Sapid Kouh ïjf a^«» (3), qu'on nomme aussi Sabz Kouh ^jf j':-' (1), la moderne cité d'Utch Tourfan, ou régnait un prince, nommé Shah Bahrain. Shah Bahram, ne pouvant résister à l'imam, se convertit à l'Islam, et lui donna sa fille en mariage. Dja'far resta vingt ans à Sapid Kouh, il écrivit quarante traités (5). Au bout de ces vingt années, il apprit que soixante-

(1) Dans les environs de Kéria.

{%) La localité nommée aujourdluii Yalangai' ou Yaka, voir pages o5 et 39-

(3) La montagne blanche.

(4) La montagne verte.

(5) Les Musulmans attribuent à l'imam la composition de plusieurs ouvrages, dont les plus célèbres traitent de l'art de prédire l'avenir, l'un par les mouvements nerveux involontaires dos muscles du corps (Iladji Ivhalil'a, i, 11)1), ce qui est, en réalité, une analyse des réflexes, l'autre par l'interprétation des songes (ibid., n, 3Ô1). Un autre, la DJami'a, traité sur la divination des événements futurs, est, en fait, le livre que l'on nomme ordinairement le Djafr de Dja'far Sadik; la Djami'a est un grand traité de divination qui fut écrit par Adam ; le Ujafr primitif fut écrit par 'Ali, sur l'ordre et les révélations du Prophète, sur le plan et d'après les principes de la Djami'a; Dja'far as-Sadil; écrivit à son tour un abrégé du Djafr de son aïeul, "AU, fils d'Abou Talib, sous le titre de al-Klia/iya « le secret », lequel livre était divisé en deu.x tomes, que certains auteurs nomment, le premier, le grand djafr, le second, le petit djafr; il y a une allité- ration évidente entre le nom de Dja'far et le titre de djafr; la Khafiija n'était autre chose qu'un traité de divination par la vertu mystique et cabalistique des

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LA COXQLÉTE DES ÉTATS NESTOKIENS. 37

douze généraux musulmans, sous le commandement d'Abou Mouslim,à Marw, s'étaient révoltés contre l'autorité des klialifes omaj-yades, et lui mandaient de venir se joindre à eux pour venger la mort de son père, Moliammad Bakir, qui avait été assassiné sur les ordres de Yazid. Dja'far Sadik se mit en route, avec un coi'ps de trente mille hommes, dont les cliefs se nom- maient Timani Hasliim ilDn Malik, l'imam "Asim, l'imam Sultan Borlian ad-Din, Sultan Zafar ad-Din, Khadja 'Ailam ad-Din, Sultan Khadja 'AUami Khorasani, Sultan Khadja Abou Yousouf 'Orfani. Le roi deSapid Kouh, Shah Bahram. écrivit à Marwan, pour l'informer du dessein de Dja'far Sadik. Marwan lit partir une armée sous le commandement de Sultan Babr Dandan(l), en même temps qu'il expédiait une lettre au roi de Khotan, pour l'avertir derapêclier l'imam d'aller faire sa jonction avec Abou Mouslim. Shah Bahram, sous couleur de conduire Dja'far Sadik à Marw. lui fit prendre la direction de Khotan, dont le roi, Tokouz Khag'han, marcha contre lui, avec une armée forte de cinquante mille hommes. Les deux armées se rencontrèrent, et prirent leurs dispositions pour engager la lutte. Le premier corps de l'armée de Kliotan était commandé par Aslam, le second, par Kaharman, le troisième, par Salsabil, le quatrième, par Yaghman ; le cinquième corps était composé de contingents de Kalmaks et de Kazaks ; Tokouz Khaghan était sur la sixième ligne avec dix mille hommes (•2).

Le premier corps musulman était sous le commandement de l'imam Asim, le second était commandé par Khadja Allami

lettres de l'alphabet (/iù/., ii, 601, (i05; ni, 53, 128; v, 1 11); le djafr est la réplique lie la Table ganlienne du Destin Ji.is-*'! ~ Jj), sur laquelle, d'un bout de son

kalam, le Kalam primordial, Allah a écrit l'universalité de l'avenir du /.ôufio;, la Djami'a étant la Table gardienne du Sort, sur laquelle, de l'autre bout de son kalam, l'Être unique a écrit les particularités du destin de chaque entité du monde, daus laquelle peut entrer une part de libre arbitre. On attribue également au célèbre imam \ihid., m, TS; vi, lllj des interprétations du Koran, dont certaines ont été recueillies par .\boul-"Abbas ibn '.\ta, et citées par Abou 'Abd ar-Rahman Mohamniad ibn al-Hosaïn as-Soullami an-Naisabouri, dans son commentaire du livre saint, intitulé al-llahaïk fil-liifsir.

(1) Celui qui ades dents de panthère ■■, nom parfaitement impossible à celte date, comme bien d'autres dans cette trame fanUiisiste.

(i) Toujours la division altîïque de l'armé^e en corps de di\ mille cavaliers.

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38 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

Khorasani, le troisième, par Kilidj Borhan ad-Din (1), le quatrième, par Sultan Zalar ad-Din, le cinquième, par l'imam Kasim. Dja'far Sadik envoya Kilidj Borhan ad-Din sommer Tokouz Khaghan, roi de Khotan, d'accepter l'Islamisme. Le souverain infidèle refusa, et la bataille s'engagea. Les troupes de Khotan furent battues, et perdirent trois mille hommes.

La bataille reprit au bout de trois mois, quand Tokouz Khag'han eut réorganisé ses armées. Salsabil, le Chinois (2), s'avança entre les deux fronts, et défia les guerriers de l'imam. Talha, fils de Toufan, releva le gant, et fut tué, puis, après lui, Khodja Hashim. Pendant deu.x jours et deux nuits, les deux armées luttèrent sans résultat appréciable, et les Khotanais perdirent quinze cents hommes. Après quelques jours de trêve, Salsabil fut tué en combat singulier par l'imam 'Asim, fils de Mohaminad Hanifa, fils du Roi des hommes ("Ali). Les infitlèles furent battus, et les hostilités demeui'èrent suspendues durant six mois, au bout desquels la bataille recommença ; l'imam 'Asim tua Kaharman, et fut à son tour occis par Tokouz Khaghan. Dja'far Sadik fit ensevelir les corps des martyrs, parmi lesquels l'auteur cite Khadja "Abd ar-Rahman Baghdadi, Khadja Akhtam Baghdadi, Khadja Nasl Allah Baghdadi, Khadja Ahmad Baghdadi, Khadja Sa'd ad-Din Baghdadi, Khadja Solaïinan Khorasani, Khadja Anbar Khorasani, Khadja 'Izzat Allah Khorasani.

Deux mois après ces événements, le lundi septième jour du mois de Djoumada second, Dja'far Sadik recommença la lutte; cinq mille Musulmans périrent dans la bataille, tandis que deux cent cinquante mille infidèles y trouvaient la mort.

Shah Bahrani tomba au pouvoir des Musulmans, qui, pour le punir de sa traliison, le firent périr dans les supplices. Dja'far Sadik ordonna à Khadja 'AUami Khorasani, qui était originaire de Marw, et l'un des hommes les plus instruits de son époque, de marcher vers l'Orient, en prenant la route des montagnes, accompagné de Khadja Aboul-Ma'ani, Khadja Riza, Khadja Abou Ishak Hamid, Khadja Ibn Saka, Khadja

(1) Ce personnage est nommé plus haut Imam Sultan Borlian ad-Din.

(2) C'est-.Vdire originaire de Khotan.

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LA COXQUKTE DES ÉTATS NESTOUIENS. 39

Palilavan, tandis que lui-même, tout seul, prenait le chemin du désert, par la route, vers lltclii.

Khadja 'Allanii Khorasani Marwazi poursuivit les infidèles qui avaient été battus par Dja'far Sadik, sans pouvoir les at- teindre, et il arriva dans un pays arrosé par une rivière divisée en cinq canaux, nommé, par suite de cette circonstance psr^ >^cK^. v_j'-sr^. PandjabPandjoumNodjoum(l); il y séjourna

(Il Pandjab, en persan, signifie les cinq rivières •; paiuljoum

', , mais ces textes sont pourris de fautes, signilie le cinquième

noudjoum, forme de pluriel littéral, est, en fait, une prononciation assourdie de nadjm > neudjeum a étoile -, qui signifie ici lune, comme le persan akktar, en afghan. Il se peut d'ailleurs que noudjoum soit réellement la forme plurale de nadjm: on sait qu'en turk, et dans la pensée des Turks qui avalent abandonné le tchaghataï pour parler persan, comme les Timourides de Dehli, la forme plurale avait éliminé la forme du singulier pour certains mots : omra = oumara !y=l pour amir t-^'; ewlia Uo' pour icali Jj ; nawwah, d'où nabab y >'_jj

pour naïb , jli , et j'en ai signalé (Journal of the Royal Asiatic Society, 1915,

page 308) un exemple curieux dans la langue des Ouighours de Tourfan. Il faut donc entendre, à mon sens, pandjab pandjoum noudjoum, les « cinq rivières <où les Musulmans arrivèrent) le cinquième mois. Cette interprétation est con- firmée par ce fait qu'en un certain mois Dja'far divise son armée en deu.\ corps, dont l'un, dirigé par Khodja 'AUami, arrive peu de jours après cette opération à Pandjab Pandjoum Noudjoum, il reste deux mois; quelques jours après, Khadja 'Allami est tué, et les survivants de son armée vont rejoindre Dja'far, lequel, au bout d'un laps de temps très court, est tué vers le milieu du septième mois de l'année 148; les deu.x mois du séjour de Khadja 'Allami k Yoltchoun, plus les trois périodes de quelques jours qui l'ont précédé et suivi, reportent la division de l'armée de Dja'far vers le 15 Rabi' second; Khadja 'Allami arrive à Yoltchoun vers le commencement du mois suivant, Djoumada premier, le cinquième; il reste dans cette localité durant les deux Djoumada, cinquième et sixième mois, se fait battre vers le commencement de Radjab, septième mois, et les débris de ses troupes, réunies à celles de Dja'far, sont anéanties le 15 de ce même septième mois 148. Ces cinq rivières sont l'Ashi-daria, la (landji-daria, l'Uluksai, la Xoura, plus une autre (il y en a deux autres marquées sur la carte du colonel Bolchew) sans nom, à l'est de Tchira, l'Ashi-daria passant à Tchira. à quatre-vingt-dix verstes dans l'est de Khotan; ces rivières coupent la route Tchira, Goulakma. Domakou, Karakir, Yalangar (voir page 30), Shival, Yaka. Shambourbazar, Kéria.Oïtoghrak: elles se perdent dans les sables du Takla-Makan, de la steppe du Gobi. Langar, en persan, signifie une enceinte de pierres, de bois ou de briques, qui entoure le monument funéraire d'un personnage illustre, puis le mausolée lui-même, dans un sens très voisin de celui de mazar: ce mot est le sanskrit-perse varl-ana qui entoure, chose circulaire, globe ■■, de la racine vrl, sk. vrl-â entouré ■>, vrt-i qui entoure » vrt-ta, participe passif de vrt, rond, cercle •;

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40 REVUE DE l'orient CHRÉTIEX.

durant cent vingt jours, e1 il y construisit une auberge pour les voyageurs yol-oatchoun, d'où cette localité prit le nom de Yoltclioun, sous lequel elle est connue aujourd'hui. Au bout de ce temps, on entendit une fusillade ^}^-^ au pied des monts, et la bataille s'engagea entre les Musulmans et les inlidèles. Les Musulmans furent victorieux par l'intercession du prophète Élie; puis, ils furent attaqués par un corps do quinze cents infi- dèles, commandés par Tabous, auquel vint se joindre une partie de l'armée de Tokouz Khaghan. Les Musulmans furent anéantis, et Khadja 'Allarai fut tué dans la bataille. Les survi- vants rejoignirent l'armée de DjaTar Sadik avec une peine infinie.

Après avoir marclié \ers l'Orient pendant quelques jours, Dja'far Sadik divisa son armée en deux corps; le premier, fort de trois mille hommes, sous le commandement de Sultan Kilidj Borhan ad-Din, marcha le long des montagnes, tandis que l'imam, avec deux mille hommes, prenait la route du désert. Il fut attaqué durant la nuit par une armée de vingt et un mille hommes, que Tokouz Khaghan a\ ait envoy('e de Khotan à sa poursuite. Au bout de cinq jours et de cinq nuits d'un combat acharné, les Musulmans furent tous massacrés (LIS de l'hégire = 765) (1); alors, une tempête de sable s'éleva, qui renaplit le monde do ténèbres; lorsqu'elles furent dissipées, les infidèles recherchèrent en vain le corps de Dja'far Sadik, qui était enseveli sous le sable; furieux de ne pas le trouver, ils se jetèrent les uns sur les autres, et se massacrèrent jusqu'au dernier.

L'histoire de Mousa al-Kazim, fils de Dja'far as-Sadik, raconte que cet imam demanda à son grand-père, l'imam Mohaminad Rakir, la permission d'aller venger son père. Il arriva à Khotan (Tchin et Matchin) avec six mille Musulmans, et se heurta au tlls de Tokouz Khan, Malik Mouzaffar, qui était infidèle; le prince de Khotan lança vingt mille Turks contre l'imam qui fut tué dans la bataille. Le mausolée de l'imam

le perse ' vartana est devenu * f/artan, puis, par retournement du mot autour de V-r-, tcmgar, puis, par le cliaiigement de t en l, lanijar.

(Il D'après tous les auteurs musulmans, Dja'far as-Sadik est mort à Jlédine, le 15 Radjab 148, soit le 11 aoilt 765.

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LA CONQUÊTE DÈS KTATS NESTORIENS. Il

"Moiisa al-Kazini est à Khotac, mais Allali avait transporté niiraculeuseinent sun corps à la Mecque, il fut inhumé aux pieds de son père, Dja'far as-Sadik (1).

La ténacité des Shiïtes vint à bout de la résistance que leur offrirent les Xestoriens et les Bouddhistes du Turkestan chinois, et ils parvinrent à implanter leur foi dans ces contrées lointaines, aux dépens du Bouddhisme et du Christianisme; ils réussirent, au XVII'" siècle, après huit cents années d'efforts et de patience, à s"emparer de la sou\eraineté dans la steppe du Takia Makan, les Chinois les trouvèrent sur le trùne, quand ils reconquirent r.lsie Centrale (2); ils affirmèrent, pour légilimer leur pouvoir

. (Ij Mousa al-Kazim mourut le 15 Radjab 183 (22 août 799), à Baghdad, dans une ijrisoii le détenait le khalife llaroun ar-Rashid.

(2i L'auteur de la description de l'Asie Centrale intitulée Hsi-yu-thoung-wen- tclii (chap. XI, pages G et suiv.), après un exposé assez inexact de ce qu'il nomme la » famille de Djingis Khan », dresse un long tableau dans lequel il dessine l'arbre de la descendance di-s 'Alides, issus d'al-llosaïn. fils d"Ali, sous le titre de famille du Prophète î|r Pi 7|C G M MM'- '•^'' "''^ est le ))ère de l'imaia ^UjI Hosain .»~_«', père de l'imam Zaïuoulabidin AyJ) ^Jji£, père de I imam Mahmoud Bakir w^b i_y*s-* (Mohammad Bakir), père de l'imam Dja'far Sadik jSj^Ls, père de l'imam Jlousa-i Kazim ^w_y vjb , lequel eut pour fils l'imam 'Ali-yé Mouslù Riza '•^^-i._y« j JU,

c'est-à-dire, suivant la l'orme persftne, 'Ali ar-Riza, lils de Mousa al-ïvazim. Le Hsi-iju-tliounrj-a'en-tchi indique ainsi qu'il suit la filiation des descendants

d'"Ali ar-Riza, fils de Mousa al-Kazim : Sayyid Talib , .J'-L J .; Sayyid

'AbduUah i.U! _jj^ J^_ ; Sayyid Abzal Jj.)' A-~, (= Sayyid Afzal, avec la prononciation turke * de /, comme dans le mot padishàh, que l'on écrit »U,jU dans les contrées de l'Asie Centrale); 'Abd Allah il)! ^J-^î; Sayyid Ahmad: Sayyid Mahmoud J^^sr* Js^, H 7{C ^^ ; Shah Hasan ,^j~=- ï'-^; Sayyid Djalal ad-Din; Sayyid Kamal ad-Din; Sayyid Bourhan ad-Din; Mir Digwana ùK ,^i j~' , ^ M Si ]^ ^ (Mi-eul ïi-k«a-na transcrivant une forme .■çSi j_/», dont la prononciation exacte est Mir Dzakwan); Sayjid Mahmoud; Sayyid Bourhan ad-Din ; Sayyid Djalal ail-Din; MaUhdoum A'zam Jss.\ j^^J-sr-", lequel eut une nombreuse famille, et fut l'arrière-grand-pêre

ae Hidayat Allah Khadja, plus connu sous le nom de Uazrat Afak, qui, en 1G78, réussit à s'emparer de la souveraineté du pays de Tcliaghataï, ses descen-

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■12 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN'.

aux yeux des officiers mandchous, qu'ils régnaient sur les Musulmans du Mogholistan par suite de l'autorité que leur

dants régnèrent jusqu'en 1865, d'abord sous la suzeraineté des Kalmouks, puis sous la domination des Cliinois.

Je n'ai point le dessein d'examiner toutes les questions que soulève l'étude de cette liste; il me suffira de dire, pour l'objet qui m'occupe ici, qu'elle montre que le prince "alide qui l'a communiquée aux officiers chinois, quand ils recon- quirent l'Asie Centrale, ne connaissait que les huit premiers imams, jusqu'à 'Ali ar-Riza, fils de Jlousa, à l'exclusion absolue des quatre derniers imams des Sliiïtes duodécimains, Mohammad at-'l'aki, 'Ali an-\aki, llasan al-"Askari, al- Kaïm. Il n'existe pas dans le Shiisrao de secte qui reconnaisse huit imams; les Ismaïliens en reconnaissent cinq; ils s'arrêtent avec Dja'far as-Sadik, après lequel ils comptent des imams à l'infini, par cycles de sept; les Sab'iyya sont partisans d'une doctrine qui reconnaît seju imams, et s'arrête avec Mousa al-Kazim. Il en faut conclure que le Sbiite qui a dressé cette liste généalogique appartenait à une famille qui était venue en Extrême-Orient durant la vie de l'imam 'Ali ar-Hiza, alors que Mohammad at-Taki n'était point encore investi de l'Imamat ; que cette famille perdit immédiatement tout contact avec les Musul- mans qui vivaient en Perse, et dans le monde de langue arabe, de telle sorte qu'elle ignora complètement la successio>n des quatre derniers imams des Persans. Encore faut-il remarquer que l'imam 'Ali ar-Riza n'a jamais eu de fils nommé Sayyid Talib: l'auteur du 'Oindal ul-lalih, Djamal ad-Din al-Halabi (man. arabe 2021, folio 119 verso) dit formellement que le huitième imam n'eut qu'un seul fils, Mohammad al-Djawad, et un lecteur de l'ouvrage a cité dans la marge l'opinion d'un généalogiste célèbre, Madjdi, qui lui donne deux fils, Mousa et Mohammad al-Dja\vad, plus une fille, Fatima. D'où il faut conclure que les princes sliiïtes du Tcliaghataï n'étaient pas des 'Alides. C'est de même, suivant une tradition courante en Asie Centrale, que Shah Ismaïl, roi de Perse, fonda- teur de la dynastie des Safawis, aurait été un personnage de race turke, qui aurait prétendu descendre du septième imam; et, en fait, il est permis de se demander pourquoi ce prince écrivit ses poésies en turk, non en persan, sans compter qu'il fut soutenu, et imposé au peuple persan, par des clans turks, les Afshar, les Kadjars, les Oustadjlou, les Shamlou, et autres, dont les deux pre- miers arrivèrent à la souveraineté de l'Iran, quand les Safawis eurent lassé la patience de la Perse.

Il n'y a qu'une seule circonstance historique qui soit capable d'expliquer cette singularité : le tragique événement qui, dans les premières années du ix' siècle, faillit faire passer la couronne du Klialifat sur la tête de l'imam 'Ali ar-Riza, fils de Mousa al-Kazim, lorsque Mamoun (813-833) le fit venir de Médine à Marw, dans le Khorasan, pour le reconnaître comme son héritier pré.somptif. L'imam eut le triomphe immodeste; pour .se débarra.sser de ce successeur gênant, Mamoun le fit empoisonnera Tous, oii il est enterré. De nombreux 'Alides étaient accourus à Marw, avec 'Ali ar-Riza, pour jouir de la fortune extraordinaire qui revenait aux héritiers légitimes de .Mahomet; leur espoir fut de courte durée; Mamoun ne tarda pas à se repentir de ses tendances favorables aux 'Alides; elles leur étaient trop favorables, et les imams n'en demandaient pas tant; la per- sécution reprit contre eux dès la mort d"Ali ar-Riza; elle sévit dans tout le Khalifat, des rives de la Mêditeiranée aux frontières du Khorasan. Les 'Alides qui

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIENS. 43

conférait leur illustre naissance; ils prétendirent qu'ils descen- daient du Prophète par le huitième imam, ce qui constituait un mensonge impudent.

Il était de notoriété publique, au milieu du x' siècle, à Samarkand, plus de deux cents ans avant l'expédition dirigée contre Tourfan par Mahmoud KaraniKaliouli(1155),que le prince de la tribu turlce des Boghratch ■z^j^. était un Alide, descen- dant de Yaliya ibn Zaïd (1); il est impossible, d'après le récit d'Abou Dolaf, qui mentionne cette singularité dans la relation incohérente et funambulesque de son voyage à la Chine (2),

étaient venus à Marw pour contempler le triomphe de Timam n'y purent demeurer; ils sortirent des terres musulmanes, pour entrer, au delà des monts, dans les domaines des Chinois, d'où ils ne devaient plus sortir; les steppes du Takla-Makan et les villes du Tarim étaient infiniment loin de Jlédine. les imams vivaient dans la retraite, et dans l'oiiscurité d'une destinée manquée irrémédiablement ; on savait aussi peu à Khotan ce qui se passait à Médine qu'on s'inquiétait peu à Médine des destinées de Khotan; les Shiïtes, réfugiés dans le Turkestan, nesurent jamais que quatre imamsavaient succédé à "Ali ar-Riza; s'ils l'apprirent par des Persans à l'époque mongole, ils n'en tinrent aucun compte; ils n'avaient pas les moyens de vérifier l'exactitude de leur généalogie après le huitième imam; ils s'en tinrent à leur liste, qui leur était sacrée, qui, par ses lacunes mêmes, était un témoignage éclatant de leur véracité et de l'antiquité de leurs prétentions.

L'existence, dans les contrées de l'Extrême-Orient, de ces Shiïtes, dont la connaissance des imams 'alides se borne au.x descendants de Hosaïn, jusques et y compris '.Xli ar-Riza, est amplement prouvée par une histoire des Imams après la mort de Mahomet, qui s'arrête à la mort d"Ali ar-Riza, et dont le manuscrit a

été copié dans la Transoxiane; l'auteur de cet ouvrage, qui l'a intitulé ^S ^ar^ s_^Jï!l (supplément persan 1790), Malidi ibn Abi Zaranraki -^'fj] '^)' ^'^ divisé en vingt chapitres, dont le dernier traite de l'assassinat du huitième imam; il est certain qu'il ne connaissait point le neuvième imam, et qu'il appar- tenait à ce clan de Shiïtes du Takla Makan, qui descendaient des compagnons d".\li ar-Riza, lesquels perdirent de très bonne lieure tout contact avec leurs coreligionnaires des contrées occidentales, à ce point qu'aujourd'hui, les Ismaïliens qui vivent dans le Turkestan russe ignorent jusqu'au nom de Hasan-i Sabbah, dont la renommée fut immense en Perse.

( 1 ) Jj ; fj ^s^- "^> e/" ^^ ^ ' r'^- r)'^ ' •■■'^ '-^^.; '' *'*?''■ ici de Yahya. fils de Zaïd, fils de l'imam Zaïn al-'.A.bidin, fils d'al-Hosaïn, fils d"Ali, qui fut obligé de se réfugier dans le Khorasan, c'est-à-dire dans la partie orientale de l'Iran qui conline à l'Asie Centrale, quand son père, qui avait pris le titre de khalife, fut battu et tué, en V2i de l'hégire, par les troupes des Omayyades.

(2i Yakout, Mo'djam al-bouldan, III, p. 417. Il n'est pas impossible qu'Abou Dolaf soit allé à la Chine; ce personnage raconte qu'il se trouva rencontrer à

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44 REVUE DE l'oRIEXT CHRKTIEN.

de savoir dans quelle région de l'Asie Centrale vivait ce peuple altaïquc (1;, et si le prince qui lui commandait était véritable-

Samarkand les ambassadeurs du roi de la Chine, qu'il nomme ^i ,.»~''3 y^-™'], lequel avait envoyé demander à Nasr ibn Ahmad la main de sa fille; le prince samanido refusa, en invoquant la différence et la divergence extrême des religions et des croyances des Chinois et des Musulmans; les ambassadeurs célestes agréèrent cette excuse, et déclarèrent que leur maître serait satisfait si le fils (le Nasr. Nouh, voulait bien épouser la fille du Fils du Ciel; A1.)0U Dolaf déclare et affirme qu'il est allé chercher la princesse chinoise à JjiJJ.~,, et qu'il l'a accompagnée avec son escorte de cinq cents esclaves, hommes et femmes, lorsqu'elle s'en vint épouser Xouh ibn Xasr. Tout n'est pas invention dans cette histoire; il faut évidemment changer le nom de la capitale chinoise Jj!JJ>_ en ^LXJ^;-j, qui transcrit lettre pour lettre la forme originelle '^ ^ Ping-lang, nom ancien de Kha'i-fong-fou ; les variations qui ont amené O--^^-) à J-JI-VA^ sont de l'ordre de celles qu'expliquent les idiosyncrasies de la graphie arabe; il est inutile de dire qu'il n'y a jamais eu d'empereur chinois qui se soit nommé Kalin, fils d'ash-Shakhir; mais il faut corriger ..(-Jli en ,.f;-''-5 Khaï-yun, ce qui est le nom des années ^ j^ de Slieu Tchoung-Uoe'i ^ ;J ;§; de la dynastie des Tsin, de la famille Slieu, qui régna de 936 à Olt'i, Aboul-Hasan Nasr II ayant exercé le pouvoir de 913 à 94^; Sheu Tchoung- koe'i était le neveu du premier souverain de cette dynastie éphémère, Sheu King-thang ^ ^ î§- t:;^^^'^' 6st une accumulation d'erreurs graphiques se cachent les éléments de son nom Tchoung-koeï, retourné et prononcé Koeï-tchiin ,.yf^^ devenu w.^:r, j.\sr^, auquel ou a préfixé Valif, par un processus sur lequel il est inutile d'insister, cai' il s'explique de lui- même. Les noms dos tribus turkes chez lesquelles passe Abou Dolaf sont dans un désordre absolu; pour aller de Marseille à Dunkerque, il passe par Valence, par Rome, par Lyon, par Perpignan, par Paris, par Nice, par Brest, etc. Si Abou. Dolaf n'a pas fait son Jean de .Mandeville, en imaginant un voyage fictif à travers des peuplades dont les noms étaient connus dans les états du prince de Samarkand, sans que l'on sût très bien elles habitaient, il en faut conclure, ce qui est très possible, qu'il a brouillé ses notes, quand il a voulu rédiger sa relation, ou qu'il les avait perdues, ce qui arriva à d'autres qu'à lui, ou qu'il n'en ;ivait pas pris, se fiant à sa mémoire, qui lui a joué un fort mé- chant tour.

(1) Bogratcli est pour Boghrat, avec la prononciation sifllante du /, ce dont les exemples ne manquent pas dans les langues altaïques; à Jladagascar, le t arabe a pris le son Is: il s'agit dans ce phénomène d'une [irononciation /■' analogue au développement d'une sifflante après un It, sous la forme A«, sur lequel je me suis expliqué autre part ; en serbe, le patronymique -itch se prononce plus près de -itj que de -itch; le I du moyen persan, après une voyelle, brève ou longue, au moyen âg'e, est devenu rf; ,5, dans les provinces occidentales do l'Iran, tandis qu'il est resté d i dans le Khorasan et dans la Transoxiane, pendant qu'il devenait / en Asie Centrale. Bogra-t est une forme plurale de

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LA CONQUKTE lŒS KTAT8 NESTORIF.XS. 15

ment un descendant d'Ali; mais il est liors de doute que, quelques années avant le milieu du x" siècle, sous le règno du prince samanide Nasr il)n Alimad, dans la Transoxiane, on savait, d'une façon certaine, que le chef d'un clan turk d'Asie Centrale, ou de Sibérie, professait le Shiïsme et non le Sunnisme, ce qui ne pouvait manquer de scandaliser, les sujets des sou- verains de Samarkand.

Cette tradition vivait en Perse, dans les forteresses Ismaï- liennes, à la fin du \f siècle, à l'époque du célèbre révolution- naire Hasan-i Sabi)ah; l'auteur de l'étrange recueil de tableaux historiques et astrologiques, connu sous le titre de Dastour al- mounadjdjimin, raconte que Mohammad ibn Isma'il, petit-fils de l'imam Dja'far as-Sadik, s'enfuit daps l'Hindoustan, pour échapper à la poursuite du khalife Haroun ar-Rashid (1). Cette assertion est notoirement fausse; jamais Mohammad ibn Isma'il n'a passé dans l'Hindoustan; mais elle montre, ce qui est par- faitement dans la logique de l'histoire, dans la vraisemljlance, dans la réalité, que des descendants d"Ali vivaient sur les marches de l'Islam.

C'est un fait historique que des Ismaïliens ont vécu dans les provinces du Nord-Ouest de l'Inde, et il est probable que quelques- uns de ces sectaires prétendaient, ce qui était peut-être vrai, qu'ils descendaient de Mohammad, fils d'Isma'il, lequel serait venu dans cette contrée lointaine, et ce fait explique les affirmations de l'auteur du Dastour al-mounadjdjimin; Firishta, dans son Goulshan-i Ibrahimi, dit en effet, au commencement de l'histoire

boglira\jiy_ chameau »; la ti'ibu des Boghrat est celle dont sortirent les IliU-khans, dont l'ancêtre se nommait Satok Boghi-a Khan; ce Satok Boghra, d'après le ietherr. qui raconte sa légende, fut converti à la foi sunnite par le prince samanide de Boukhara,

(1) -Ils J^i.jJ! ^Iji ^j]\i iJ! J Jjis Ut -V-^y ,1 s'_;y ! ja*) ^i

^^' AJl Ij UU LJ! iiLo' ,,jli.y ajI Xa.. Uj s^m J UU sJ'I

LjJ •JiJ~.s3 ^_J= -M J„,i.!! Jj.; J-^v^' J' •• Plusieurs traditionnistes

ont montionnij qu'ar-Rashii le manda auprès de sa personne; on lui dit que l'imam était à Rayy; ar-Rashid marcha vers cette ville sur les traces do Moham- mad ibn Isma'il; quand il ne l'y eut point trouvé, lorsqu'on lui eut raconté que ce pei-sonnage était à Xishapour, ar-Rashid l'y poursuivit; quand on lui eut dit que ilohammad ibn Isma'il s'en était allé aux Indes, le klialife se détourna vers Tons, et il mourut dans cette ville. »

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16 REVUE DE L'ORIE^fT CHRÉTIEN.

de Mahmoud, fils de Séboktéguin (1), sultan de Ghazna, qu'en l'année 1005, le prince ghaznawide entreprit la conquête de la province indienne du Moultan, qui était alors gouvernée par Aboul-Fath Daoud ibn Nasr ibn Shaïkh Hamid, lequel appar- tenait à la secte des Ismaïliens sJo^bU.

C'est en ce sens que 'Aufi, vers la fin du premier tiers du xiii" siècle, dans son Djawami' al-hikayat, dit formellement que des 'Alides vivaient dans le Céleste Empire, et il est certain que, pour échapper aux persécutions des khalifes de la maison d"Ablias, les descendants du premier Imam allèrent demander un asile aux frontières les plus lointaines du monde de l'Islam, comme le firent les Idrisites sur la terre du Maghreb.

La légende de l'offensive des imams 'alides contre leTakla Makan vit dans l'imagination des Turks orientaux et des Sartes de la Transoxiane; les hal)itants du Tarim montrent le monument mazar de l'imam Dja'far as-Sadik, dans la plaine de sable qui s'étend au nord de Kéria (2), à cent vingt-cinq kilomètres de cette ville, légèrement dans l'est, à soixante- dix kilomètres au sud des ruines d'une cité ancienne, que les cartes allemandes ;iomment Karadoung (3).

C'est un fait certain que ni Mohammad Ghazali, ni Dja'far as-Sadik, ni Mousa al-Kazim, ni Hasan al-'Askari, n'ont jamais

(1) Mail, supplément persan 213, folio 37 recto; le grand-père do Daoud. Shaïkh llaniid, avait entretenu des relations cordiales avec Si'boUtéguin, son père, et Uii-mémo avec llalimoud; puis il s'était brouillé avec Mahmoud, sans songer à la vengeance que ce prince tirerait de sa désertion.

(i) Approximativement à l'intersection du Si" méridien E. de Greenwich et du 38° parallèle N.

(3) Le mazar de Bourhan ad-Din se montre encore aujourd'hui sur la rivière de Kéria; un mazar d'Imam Dja'far Ta'iran, c'est-à-dire de Dja'far Tayyar, frère de l'imam 'Ali, ûls d'Abou Talib, se trouve à Tchira, un peu dans l'est de Kliotan; le tombeau de quatre imams est vénéré dans l'oasis •• des Imams •» )"i! />UjI, au pied des .Monts, à Polour, à cinq bonnes journées de marche de

Kliotan; le nmzar de l'imam Aptar (= Abtar) se montre tout près de Khotan. Ces lieux sacrés reçoivent la pieuse visite des gens du Turkestan; ces ma:ars musulmans ont succédé aux stoupas du Bouddhisme, tout comme, en .Syrie, les sanctuaires de l'Islam s'élèvent sur les ruines de ceux des Chrétiens et des Juifs.

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIENS. 47

conduit des armées contre les possessions occidentales de l'em- pire chinois; aucune histoire musulmane ne parle de ces extravagances. Ilasan et Hosaïn, sous le règne d"Ali, ont servi dans l'armée de l'Islam, et ils ont marché avec elle jusque dans le Mazandaran; mais, après eux, aucun imam, à l'exception d"Ali ibn Mousa ar-Uiza, qui est allé jusqu'à Marw, et dont le tomlieau se trouve à Tous, ou Mashliad, n'a jamais quitté les provinces de l'Asie antérieure. Ils vécurent toujours à Médine, dans une position précaire, se terrant dans une retraite absolue, entourés de suspicions, sans garder aucun espoir de recon- quérir la puissance temporelle qui leur avait été ravie par les usurpateurs Omayyadeset Abbassides ; ils ne jouèrent aucun rôle politique sur la scène de l'Islam ; ils ne le tentèrent point, et ils ne quittèrent la ville du Prophète que lorsqu'il plut aux khalifes de Baghdad de les faire amener dans leur capitale, pour les tyranniser et les jeter dans leurs prisons.

Cette légende n'est point née chez les Turks de Khotan, de Kashghar, de Marguilan et de Namangan; les habitants de ces contrées ne furent jamais capables d'une telle invention; leur récit recouvre une forme d'une épopée shiïte qui n'a jamais été écrite, et qui s'est transmise dans la mémoire des peuples jusqu'au jour la tradition lointaine s'en est définitivement perdue. Cette légende veut qu"Ali, fils d'Abou Talib, gendre du Prophète, soit venu, comme un nouvel Alexandre, faire la conquête de l'Iran oriental, peut-être des terres de l'Extrême- Orient, et qui! ait trouvé le terme de son destin dans la capi- tale de la Bactriane. se dressait orgueilleusement le vihara buudilhique du Naubahar.

On chercherait en vain des traces de ces fantaisies dans les histoires des 'Alides : c'est par un pur hasard que l'on trouve quelques mailles de cette trame mystérieuse sous la plume d'écrivains tardifs, qui n'ont point saisi l'importance de ce qu'ils racontent (1).

(1) C'est de même que les légendes relatives à l'introduction de l'Islam en Chine sont notoirement apocryphes et de fort basse époque, loin de remonter à l'époque des Than.e; les livres chinois racontent que Thaï Tsoung, en 628, ■ut un Ion? entretien, sur les vérités du dogme islamique, avec trois envoyés du roi de Khamoul. Ivaïs, Owaïs, Kasim; mais en 628, Khamoul était certaine-

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48 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

Sharafad-Din 'Ali Yazdi, dans la continuation delà />/crw/'rt^- tawarikli deRashid ad-Din, rapporte en effet qu'en l'année 721 de l'hégire (1321), Témourtash, fils de Tchoban Noyan, qui était" originaire de la tribu mongole des Souldous, et qui se révolta contre l'autorité du sultan Abou Sa'id Bahadour Khan, prétendit être le Mahdi, c'est-à-dire le douzième imam, qui s'est évanoui, pour reparaître ;i la fin des temps.

Témour Keiirguen, dans l'inscription qui est gravée sur son cercueil, à Samarkand, a osé dire que l'on racontait que l'ancêtre mythique des Mongols, Bodontchar, fils d'Along-Goa et de la Lumière, <f était l'un des descendants du Commandeur des Croyants, 'Ali, fils d'Ahou Talib, et que, souventes fois, ses glorieux fils, à toutes les époques, ont proclamé qu'elle était parfaitement et absolument sincère, toutes les fois qu'elle avait revendiqué cette paternité pour Bodontchar » (1).

Khondamir, dans le Habib as-siyar (2), rapporte qu'en Tannée 885 de l'hégire (1480-1481), Mirza Baïkara gouvernait

ment IjouddUiste; Kasim y parle du Ivoi'an, dont la publication est postéripure, vers 635; et, ce qui est plus fort, il explique le nom que portent les Musulmans (pj [gj hoeï-hoeï par des allusions symboliques à un - retour ••, qui caractéi'i- serait l'Islam: .iji.^', il-U i,U u); mais cette explication ne vaut que pour l'époqiïe à laquelle [U [gl qualifie les Musulmans, laquelle est très basse, et se compte surtout à dater de la période mongole; |BJ [n| sous les Thang, cer- tainement, ne désignait pas les sectateurs du Prophète; c'est en 11-24, dans l'histoire des Liao, que cette expression parait pour qualifier les Musulmans, leur souverain étant nommé [ô] [Ë] ^ T lloeï-hocï koué wang; mais, dans le .sens de •• musulman », elle est une graphie arbitraire, du xir siècle, une trans- formation artificieUe, du nom des Ouïghours, originairement in ipiiOi' |M fei qui fut change en 788, en la forme [gl '§-,^, laquelle en est homophone, et se lisait Khouïkhout, ou Khouïghour, dans les domaines du Fils du Ciel. La pré- sence de ce nom |fi] [SJ hoeï-hoeï, dans un texte chinois, indique qu'il est postérieur au premier quart du xn" siècle, et qu'il n'a certainement pas été écrit sous les Thang.

(1) LiA~=J' U>,^ . ^J'Js -.'1 ,.wj , li fj-'«J' ...^t U)l ,,...= ij! Si.

,>ls-'^!t Uj''^_;' xi= ULc) ^S ^,; Inlmiluction à rhhloirc des Monrjols, p. (jO-G1.

(i) Le Messianisme dans V Hétérodoxie musulmane, Paris, 190S, p. 167 ; Habib ns-sitjar, man. suppl. persan 177, folios 256-257; cette histoire a été recopiée par l'auteur de l'histoire du Turkestan, Moharamad Amin ibn Mirza Zamau Bou- khari, man. suppl. persan 1518, folios 85-86, et par Amin Ahmad Razi, dans le Ilafl Iklim, man. suppl. persan 357, folio 231 recto.

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTOUIENS. 49

Ballvh au nom de son frère, Sultan Hosain Mirza, prince du Khorasan; un derviclie, nommé iShams ad-Din Mohammad, qui se disait l'un des descendants du ^-rand Saint soufi, Bayazid-i Bistami, arriva de Kaboul et de Ghaznin, apportant un traité d'histoire qui avait été composé sous le règne du sultan sal- djoukide Sindjar ( 1 1 ; il y était dit qu"Ali, fils d'Abou Talib, était enterré dans un village, nommé Khadja Kliaïran j'^ ^l^i à trois farsaklis de Balkli, Dôme de l'Islam. Mirza Baïkara se rendit en toute hâte dans cette localité, accompagné des 'Alides, des kadis, des nobles, de toute l'élite de la population; il y trouva im monument, dont la coupole abritait une tombe; on y pratiqua des fouilles, et l'on y mit au jour une pierre de marbre blanc sur laquelle étaient gravés ces mots : « C'est ici le tom- beau du Lion d'Allah, le frère de l'Envoyé d'Allah, "Ali, le Saint d'Allah (2) ». Mirza Baïkara avertit le prince de Hérat de cette découverte, d'autant plus extraordinaire que tout le monde, des grèves de l'Atlantique aux cimes de l'Hindoukoush, savait pertinemment que le Lion d'Allah dort du sommeil éternel à Koufa ou à Nadjaf, et le dernier souverain tiraouride du Kho- rasan fit élever au Prince des Imams un monument splendide, qui devint pour les Shiites de son empire le centre d'un pèlerinage aussi important que le mausolée de Nadjaf (3).

(1) Il s'agit ici, vraisemblablement, de la chronique intitulée Moudjmil al-ta- warikh, mais l'on n'y trouve rien do semblable; il y est simplement dit que les opinions ne s'accordent pas sur le lieu le khaltfe 'Ali fut inhumé : certaines personnes croient qu'il est enterré à Koufa. derrière la mosquée ses trois fils, Hasan, Ilosaïn et Mohammad, fils de la Hanéilte, cachèrent sa tombe. D'autres disent qu'ils mirent son corps sur un chameau, et qu'ils donnèrent la sépulture à leur père à l'endroit se trouve le Mashhad, à un farsakh de Koufa, à l'endroit même le chameau s'arrota et s'endormit inan. persan 62, foHo id'i recto).

("3) Cette légende est encore vivante en Asie Centrale; Ferrier raconte dans la relation de son voyage r, 39ji, qu'à .Mazar, près de Balkh, existe une mos- quée qui est l'objet d'une grande vénération do la part des Musulmans, et surtout des Shiites : on assure, dit-il, d'une manière très imprécise, qu'un prince tartare reçut en songe la révélatiojj qu"Ali y est enterré; cette mos- quée fut construit» par le prince timouride « 'Ali Shah - de Hérat (sic), et elle renferme le tombeau de - Shah Mardan, le roi des hommes •, c'est-à-dire d".\li; le même auteur rapporte (page 338) que la mosquée de Mussela », près de Hérat, fut commencée par Sultan Ilosaïn Mirza, pour recevoir les cendres de l'imam Riza, qu'il voulait faire transférer de Mashhad à lîérat: le

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ORIENT CUKÉTIEN. ' *

50 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN'.

Ces invraisemblances sont flagrantes, mais les prétentions étranges des Mongols et des Timourides, qui, à l'instar des Fils du Ciel, à Lo-yang ou àTchhang-gan, voulaient régner d'après l'ordre du « Mandat Divin », en même temps que l'orgueil fantas- tique des Turks et des Germaniques, avec lesquels ils eurent des accointances certaines dans l'Antiquité, expliquent pour- quoi et comment les Timourides, aux Indes, prétendirent à la divinité, comment Djalal ad-Din Mohammad Akbar Padishah eut comme ex-libris un sigle ^, qui n'est autre que le 0 initial

de 6ï:ç, ce monarque se targuant d'encyclopédisme, pourquoi Aurengzib est figuré la tète nimliée du cercle d'or des Saints.

plan de cet édifice était conçu dans des dimensions prodigieuses; on }■ tra- vaillait depuis vingt-cinq années, quand le prince de Hérat mourut; iLne fut jamais terminé; les dimensions de sa coupole dépassent ce que l'on peut imaginer, et suivant Ferrier, qui est quelquefois assez exagéré, plusieurs arceaux, soutenus par des piliers en briques, égalent par leurs proportions l'arc du palais de Khosrau II Parviz, à Ctésiphon, ce qui est l'impossibilité même. C'était manifestement pour se concilier les bonnes grâces de leurs sujets, les Turks sliiïtes, cousins de ceux qui allaient vénérer les moiars prétendus 'alides de la région de Khotan, que les princes timourides se livraient à ces manifes- tations religieuses, qui étonnent chez des Sunnites. Les Mongols convertis à l'Islam, même avant Kliorbauda, et les Timourides, quoique sunnites, éprou- vaient une grande inclination pour le Shi'isme: Jloula'i, en 69Û de l'hégire,, reprocha durement à un grand juriste do Damas que ses concitoyens, jadis, eussent assassiné Ilasan et Hosa'i'n, ce qui était une erreur grossière: Témour Keurguen, d'api'ès ce que raconte Ibn Arabshah, reprocha à ces mêmes gens^ de Damas que leurs ancêtres se soient laits les complices des meurtriers des deux imams, qu'ils aient promené ignominieusement leurs familles dans les rues de la capitale syrienne, en les couvrant de cendres. On sait, par 'Abd ar- Razzak Samarkandi, dans son Malla' as-sa'daïn, que les Timourides, sous Shah Rokh Bahadour, et sous Mirza Sultan Abou Sa'id, faisaient des manifestations shiites inattendues. Les Mongols et les Timourides, en Perse, régnaient sur des Shiïtes qui n'admettaient que le droit divin, tandis que les Sunnites, dans le choix du souverain, étaient partisans de l'élection, et tenaient pour elle; les Mongols et les Timourides se réclamaient jalousement du droit divin, et la doctrine shiïte leur inspirait une sympathie évidente et compréhensible pour ses adeptes; cela, sans compter que leur intellectualité, pour les Mongols et les premiers pi'inces de la maison de Témour, n'allait pas fort loin, et qu'ils se trouvaient assez naturellement portés à penser comme les peuples qu'ils pré- tendaient gouverner. Cela suffit à expliquer la faveur qu'ils témoignèrent toujours aux Shiïtes, ainsi qu'aux Soufis, qui étaient les favoris e.-cclusifs des Pereans, et qui finirent par être persécutés par les rois safawis, qui descen- daient, ou prétendaient descendre, de Soufis, parce que ces princes savaient pertinemment, et de première source, que le but non dissimulé de l'Ésotérisme était simplement la destruction de l'Islam.

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIEXS. 51

Ces impossibilités sont loin d'établir que les bandes shiïtes qui allèrent clierclier un refugv ultinii' à leur infiirtune dans les plaines de l'Asie Centrale n'étaient point commandées par des 'Alides authentiques, lesquels cherchaient à se faire passer pour des imams (1). Il ne faut point oublier aussi qu'en Perse, aux époques anciennes, beaucoup de personnes se prétendaient 'Alides pour faire des miracles, pour les simuler plutôt, et en tirer profit: le fait était assez général pour que les 'Alides véri- taldes se soient vus forcés d'imaginer un office spécial de véri- fication des généalogies, lequel fut confie à un magistrat, le nakib ^..^^^ . Ce censeur de la Noblesse joua un rôle considérable jusqu'à l'époque des Mongols, et, aux siècles qui suivirent, son importance déclina et s'évanouit.

Comme le Manichéisme, comme le Nestorianisme, l'Islam a pénétré en Chine par les routes de la Perse et de l'Asie Centrale; ce fut de même que le Bouddhisme, au premier siècle, entra en Chine par les voies de Khotan et des villes occidentales du Hsi-yu. Que la Chine ait été islamisée par la Perse, c'est un fait évident quanti l'on rétléchit que les Musulmans célestes, dans les mosquées de Pé-king et de Shang-hai, récitent en persan, rituellement, sans en comprendre le sens, la formule

namaz ba-youzaram liourbatan lillah xU i; J j. Jj_\i ;Lo « Je

fais la prière pour me rapprocher d'Allah » (2), que les inscrip- tions des oratoires, dans la capitale du Céleste Empire, sont écrites en nasta'lik, le nasta'lik étant une forme graphique née

(Il L'Imamat ne pouvait s'acquérir que par la collation de ce titre accordée par rimahi précédent ; il n'y a que douze imams chez les Shiïtes persans.

(2) LesTurks d'Asie Centrale récitent l'étrange formule tthétire rika'al ^uélirem kourbalan lillah u. 'L)j3 »j ^-Ji v.1j -»> , ^j~--?^ " Je fais une prière de quatre génuflexions pour me rapprocher d'.\llah -, ce qui traduit la formule arabe jjj ïj fj iJ\('-»J 1 «^i' . <~~=', avec le mot russe tchetire remplaçant le turk iorl; beaucoup de ïurks orientaux, dans la partie de l'Asie Centrale qui était sur les frontières des contrées soumises au sceptre des tsars, s'étaient convertis à un Christianisme grossier, aussi élémentaire que l'Islamisme desTurks qui avaient conservé la foi mahométane, aussi rudimentaire que le Bouddhisme et le Mani- chéisme du Tarim. de Tourlan à Kashghar. Le peu d'intelligence, le manque absolu de culture, des peuples qui vivent dans l'Asie Centrale et en Sibérie ne s'accommodaient que des principes, réduits à leur extrême minimum, des reUgions auxquelles ils se convertirent.

52 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

dans rOccident de la Perse, l'une des normes essentielles de riranisme.

Depuis la date à laquelle l'Iranisme est entré en Asie Centrale, le persan n'a jamais cessé d'être la langue littéraire des provinces les plus lointaines de la Transoxiane, comme de Kashghar, de Khotan, d'Aksou; les savants musulmans de ces contrées lointaines n'écrivent pas en turk-oriental, pas plus que les shaïklis soudanais ne composent leurs livres dans les dialectes parlés aux rives du Niger; mais l'arabe leur est trop difficile, et ils se contentent du persan, dont la connaissance leur demande moins d'efforts; la langue littéraire et religieuse du Bashguirdistan, du pays campent les restes de la tribu des Bashguirds, dans la steppe sibérienne, entre Orenbourg et Zlatooust, est le persan ; ces Turks lisent l'arabe, mais ils ne l'écrivent pas, car ils estiment que des hommes ne peuvent se servir d'un idiome qui est la langue du Paradis.

Le royaume de Tchaghataï poursuivait l'oulous de Perse d'une vindicte sanglante, sans avoir d'autre concept politique que de provoquer sa ruine, d'anéantir la puissance des ilescendants de Touloui sur leurs trônes de Tauris et de Khanbaligh ; il conserva la foi bouddhique beaucoup plus tard que l'Iran, et encore sa conversion fut-elle très superficielle.

L'islamisation des Mongols (1) se fit en trois fois, en trois

(1) Il s'agit de la conversion des Jlongols qui avaient envahi l'ancien monde, sous les ordres de Tchinkkiz Khaghan et de ses généraux, de la lanlille royale et des troupes; il ne s'agit point des peuples qu'ils avaient soumis, et au.xquels ils n'avaient jamais songé à imposer leurs croyances, ce dont ils se moquaient; le peuple persan, sous les gouverneurs mongols, puis sous les princes qui suc- cédèrent à lloulagou, était resté fidèle à l'Islam, et la conquête mongole ne provoqua dans l'Iran aucune conversion au Bouddhisme; les Turksqui habitaient le KiptcliaU avant l'invasion, eux aussi, étaient musulmans; il y avait des Musulmans, des Ortliodoxes, des Bouddhistes, dans le Kiptchak, avant l'invasion mongole; de même, au Tangghout, dans l'Occident de la Chine, vivaient des Musulmans, des Bouddhistes, vraisemblablement aussi des Chrétiens; Rasliid ad-Din, dans son Histoire des Mongols, t. II, p. 590, dit lormellement que la grande majorité de cette contrée était musulmane, mais que les propriétaires fonciers, malgré Ananda, y étaient demeurés bouililhisles. L'invasion mongole bouleversa de lond en comble le statut politique des royaumes qu'elle foula aux

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIENS. 53

étapes successives, sous l'inlluence occulte d'un besoin que rien n'explique, ni politiquement, ni militairement, dont la Chine des empereurs de la dynastie Yuan sut toujours se garder, tandis que le Céleste Empire, à l'époque des Han, n'avait pas résisté à l'influence du Bouddhisme, qui avait monté dans les steppes de l'Asie Centrale, à Kashghar, à Khotan, qui fut sa terre d'élection, qui finit par être chassé et expulsé de l'Inde (1). La première fut provoquée par Berkè, fils de Dsoutchi, dans le royaume de Toghmakh, dont la Russie était la vassale, au milieu du xiu* siècle (2); la seconde, avec Ghazan. en Perse, le 19 juin 1295 (1 Shaban 691); ce prince pouvait alléguer,

pieds de ses chevaux: elle fut poui- eux l'origine d'une orientation tout autre que celles qu'ils avaient jusqu'alors connues, le principe d'un monde nouveau ;- elle ne changea rien à leur équilibre religieux; ce furent, au contraire, les princes mongols et leurs soldats qui finirent par adopter l'une des formules religieuses dos peuples qu'ils avaient vaincus; les princes de la maison de Témoutchin, et leurs bataillons, qui pratiquaient un Bouddhisme élémentaire, se firent musulmans, par suite de cette raison évidente que l'Islamisme, en somme, traduit une série de concepts plus simples, plus accessibles, que ceux du Christianisme, que ceux mêmes du Bouddhisme, réduit à ses principes immé- diats, mélangé aux pratiques magiques des sorcière altaïques, ce qui formait une sorte de Taoïsme, et ce qui était encore trop complexe pour l'intellect des Mongols. Bien que les Mongols soient aujourd'hui bouddhistes, il est clair que, sauf les membres de leur clergé, personne, parmi eux, ne se donne la peine de lire les interminables feuillets du Kandjour, encore moins ceux des commentaires du raHrf/o»)-,- encore, les prêtres ne comprennent-ils pas grand'chose à ces décalques artificiels et mécaniques de la version tibétaine desécrituresbouddhiques, laquelle constitue souvent une traduction difficilement compréhensible des textes sanskrits.

(1) Le Bouddhisme triompha dans l'Inde vers la moitié du m' siècle avant notre ère, avec Açoka Priyadarçin; il fut introduit à Ceylan, à Lanka, vers la fin du m' siècle, et il connut dans cette ile une brillante fortune; il pénétra dans le Céleste Empire en l'année 6c>, sous le règne de Ming Ti des Han, mais il n'y prit de consistance qu'à une date voisine du commencement du iV siècle. Le Bouddliisme déclina rapidement dans l'Inde; au v siècle, il florissait en Asie Centrale; il déclinait alors dans le Pandjab et dans les plaines arrosées par le Gange et la Djamna, tandis qu'il connaissait à Ceylan une très grande prospé- rité: il fut banni de la péninsule durant une longue période qui s'étend du v'au vnrsiècle; cependant, il connut une renaissance dans certaines provinces de rilindoustan, il régnait encore au vin' siècle, conservant même une très grande supériorité numérique: il compta, à Bénarès, beaucoup plus de fidèles que les cultes vishnouïtes jusqu'au xi° siècle, jusqu'au xn°, dans le Goudjarate, tandis que ses disciples et ses fidèles avaient été chassés du Dekkan au vin' ou au ix' siècle.

(i) Berkè, troisième fils de Dsoutchi, était musulman du temps de son frère Batou, lequel mourut en IJ50 de l'hégire (1252).

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54 KKVUE DE l'orient CHRÉTIKN.

pour expliquer son abjuration et excuser son apostasie, qu'il résinait sur un pays musulman, tout ce qui revêt la moindre apparence (ropposition, de contradiction, avec la foi isla- mique, est suspect, et voué à riiostilité du peuple; la troi- sième eut lieu dans les contrées de l'Asie Centrale, dans le royaume de l'Oulough Ef, dans les domaines de Sartaghol, avec un souverain qui portait le nom auguste de Dharmaçri « la Sainte Loi », vers 1325; la tentative que fit, au ïanggliout, le prince Ananda, en Extrême-Orient, à une date un peu antérieure à 1200, d'islamiser les Mongols de la Chine, était vouée dès ses origines, en son principe même, à un échec certain; elle n'eut point, et elle ne pouvait avoir de suites.

On sait, par un document dont l'interprétation ne laisse place à aucun doute, que le Bouddhisme régna en maître dans les plaines de l'Asie Centrale, dans cette contrée qui, à l'époque mongole, des marches de la Chine, de Khotcho à la frontière de l'Iran, fui l'apanage des princes de la lignée de Tchaghataï, jusqu'au premier tiers du xn^ siècle.

Siiihab ad-Din Aboul-'Abbas Ahmad al-'Omari (1297-1349), dans la partie de son encyclopédie, le Masallk al-absar Ji mamalik wal-amsar, qu'il a consacrée à l'histoire de l'Extrême- Orient, dit, en parlant des princes de l'Asie Centrale : « Les souverains de ce royaume ne pratiquaient pas l'Islamisme avant une époque récente, dont la date est postérieure à l'année 725 (1 325). Le premier de ces monarques, qui fit profes- sion de la foi musulmane, fut Tarmashirin (11, qu'Allah lui fasse miséricorde! Il offrit à Allah un culte sincère; il défendit l'Islam avec une conviction irrésistible; il témoigna pour cette religion l'attachement le plus ferme. Il ordonna à ses généraux et à ses soldats de se convertir à la croyance musulmane; parmi eux, il se trouva des personnes qui avaient embrassé rislam avant qu'il ne le fit; d'autres obtempérèrent à ses

(1) Transcription du nom sansivrit Dharmacrî « la Sainte Loi «, avec le dur- cissement mongol du ç en six, et l'adjonction d'un -n paragogiqne, sur laquelle je me suis longuement expliqué à plusieurs reprises. U e.st assez inattendu que ce soit un prince portant ce beau nom bouddhique, et Ananda. qui portait celui du cousin du Bouddha, qui aient été les coi-yphécs de l'Islam en Asie Centrale.

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injonctions, et se fuvnt musulmans. L'Islam se répandit alors parmi eux, et son l'teiidard llotta au-dessus de leurs têtes, si bien -lue dix anni^es (vers 1335) ne s'étaient pas écoulées que les nobles et les gens du peuple, dans leur universalité, en cette contrée, se trouvèrent réunis au sein de l'Islam. Les imams, les juristes, les shadchs pieux, qui vivaient dans ce royaume, aidèrent puissamment à cette œuvre (li... Les sou- verains de cet empire, qui étaient les descendants de Djin- giz Khan, et leurs sujets, continue Shihab ad-Din al-'Omari,

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L.^ ^J^îk LpjiJ], ihid., folio 51 recto et verso; ce passage a été copié, ou plutôt aljrégé, par Kalkashandi, clans son Soubh al-a'sha, t. IV, p. 450 de l'édi- tion de Boulak, ce qui permet d'apporter quelques corrections au texte du manuscrit du Masa'ik al-ahmr, lequel est loin de briller par sa pureté.

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oliservaient scrupuleusement les prescriptions du Code de Djingiz Kiian, et ils avaient soigneusement gardé les pratiques religieuses courantes chez les princes de cette dynastie, telles l'adoration du Soleil (1), l'obéissance aux avis des prêtres bouddhistes (2), suivant en cela les coutumes traditionnelles qu'ils avaient trouvées chez leurs pères, et s'y conformant d'une façon rigoureuse, à la manière du Grand khan, et de ses sujets qui vivent dans son empire; cela, en contradiction avec les us des deux autres lignées de la famille de Djingiz, qui sont établies dans le Khwarizm (3) et dans le Kiptchak (1), et

(1) L'adoration du Soleil, chez les Mongols, est vraisemblablement une influence mazdéenne; le Mazdéisme, sous une forme élémentaire, s'était répandu dans les tribus des Turks et des Monyols: il avait été une mode à la cour chinoise, et tout ce qui était en faveur à Tchhang-gan l'était chez les barbares qui vivaient sur les frontières du Céleste Empire: c'est par cette voie que le mot Khormouzda, transcription du pars! Hormuzda, a passé chez les Altaïques, il désigne l'Imlra bouddhique, que tiUm en mongol est le grec oià5r)(ia, transcrit par l'intermédiaire d'une forme du moyen-persan, qui est devenue dihini dans la langue moderne, que le persan dehler •■ livre -, se retrouve dans les textes turks et mongols dans ce mOme sens, en mandchou sous la forme deblelhi.

(•-!) Bakhshi, en turk et en mongol, transcrit le sanskrit bhikshu ■■ moine mendiant », avec une altération vocalique analogue à celle que l'on remarque dans erdéni « joyau », qui est la forme courante dans ces idiomes du mot qui signifie ■■ joyau », le sanskrit raina, dont 4a transcription savante se trouve dans la langue mongole sous la forme araliia, avec un a préfixé, les langues altaïques ne tolérant pas un mot commençant par un r-, lequel est écrit en transcription persane sous la forme uj',1.

(3) Le Khwarizm, à l'époque mongole, était en effet un apanage de la maison de Dsoutchi, de l'oulous de Toghmakh, et il n'appartenait point au royaume de Tchaghataï, dont il aurait heureusement complété les possessions; cette steppe du bas Syr-Daria forma l'apanage d'Oridé, fils aine de Dsoutchi, qui y régna sur la Horde Blanche, et qui fut considéré comme le suzerain de tout l'oulous de Toghmakh, bien que son frère, Batou Khan, le chef de la Horde Bleue, fût le plus puissant de tous les fils de Dsoutchi. Jusqu'à l'époque de Témour Keurguen, le Khwarizm, la Horde Blanche, resta au pouvoir des descendants du prince Oridé, dont le dernier, Tokhtamish, l'adversaire du Conquérant, réunit sous son sceptre la Horde Bleue et la Horde Blanche, en 1378. Après l'extrême confusion qui caractérisa l'époque de la souveraineté des princes timourides, les Uzbeks de aïohammad Khan Shaibani s'emparèrent du Khwarizm, en même temps qu'ils occupaient la Transoxiane, et, aux environs de l'année 1515, un khanat uzbek se fonda à Khiva avec Vilbars Khan, dont les successeurs régnèrent jusqu'en 1872, date à laquelle ladite principauté fut annexée à la Russie par Temperour Alexandre 11.

(4) L'oulous de Berké, la Horde d'Or, dont le prince s'était converti à la foi musulmane.

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIEXS. 57

des gens qui vivent dans le royaume de l'erse. Bien que les quatre souverains de ces royaumes soient des descendants de Djingiz Khan, bien qu'ils Urent leur origine de sa lignée, bien qu'ils se soient élevés (comme des étoiles brillantes) au- dessus de riiorizon de sa race, c'est dans le royaume de Tchagha- taï et dans l'empire de Chine que ces princes sont restés le plus fidèlement attachés au Code de Djingiz, qu'ils ont observé avec le plus de ponctualité la foi dont il suivait les pra- tiques... Nous avons déjà averti le lecteur que des sujets de ce royaume de Tchagliataï. certains de ses habitants, qui vivaient dans les villes de cette contrée, étaient des Musul- mans de vieille roche, qui s'étaient convertis anciennement à rislam. Bien que leurs rois fussent bouddhistes, ils étaient honorés et respectés, et ils ne souffraient aucun dommage, aucune gène, ni dans leur religion, ni dans leur statut, ni dans leurs biens. (Juand le pouvoir échut à Tarmashirin, il se convertit à l'Islamisme, il le répandit dans son empire, il rétendit jusqu'aux deux frontières de sou royaume; il suivit les commandements de la Loi, et il se conforma à leurs préceptes (1). »

(1) C'est un fait certain que l'Islam s'était introduit dans les contrées de l'Asie Centrale à une haute époque, mais il était loin d'y avoir fait disparaître les autres formules religieuses qui l'avaient précédé dans les plaines à l'est de Ka«lighar; le Jlazdéisme y était venu de Perse à une date reculée, à l'époque des -ichéménides; le Bouddhisme y monta de l'Inde dès le premier siècle, peut-être à une date antérieure; Khotan devint sa terre d'élection, un paradis teiTestre pour les brahmanas et les sramanas; ce fut par Khotan qu'il entra dans le Céleste Empire: il se répandit dans toute la Sibérie, dans la Laponie, dans le nord de la péninsule Scandinave; les idoles des Samoyèdes, à l'embou- chure du fleuve Yénisseï, se nomment /m/van, et leurs prêtres s/iaman : « Comme je lui demandai un Russe), dit Nordensk joid (Lellres racontanl la découverte (lu passage Xord-Esl et du Pôle Xord, 1880, p. '.'9), comment les Samoyèdes pouvaient concilier ce culte lun Christianisme approximatif) avec leur croyance aux sorciers (chamanes), mon hôte me répondit qu'ils considéraient leurs holvanes (idoles) à peu près comme les saintes images (iciines) des Russes. Bolvan est l'aboutissement du mot mongol-turk hourkhan, qui désigne étymo- logiquement le Bouddha Sakyamouni, puis une divinité en général; hourkhan = boulkhan = houtfan, avec kh = f, comme dans le persan i^^à. «— soukhta devenu sofla étudiant en théologie -, en osmanli, dans le turk tagh « mon- tagne • devenu taw: boulfan a évolué en bolvrn par l'équivalence /" = v:, la- quelle est évidente. Shaman est le prakrit samana, le sanskrit sramana. qui désigne un prêtre bouddhiste, par opposition à bràhmana, qui désigne les

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Le Christianisme et le Bouddhisme ne disparurent point du royaume de rOuloiigh Ef aussi rapidement que le dit Shihab

bouddha», les pratyékabouddha, les arhat; des rives de la mer Arctique, le Bouddhisme, ou plutôt un aspect très abâtardi de cette forme religieuse, passa dans l'Amérique du Nord, comme le montre suffisamment le nom de shaman, que Curxvood donne aux sorciers des Indiens dans le pays aux environs du lac Athabasca.

Les vieilles églises norvégiennes d'Urnes, llitterdal, Borgund, des x°, xi", xu" siècles, les premiers sanctuaires chrétiens qui furent construits sous ces latitudes après la chute de r(Jdinisuie ( Dahl, Dcnkmale einer sehr aitsgebildetcn Hohbaukunst ans chn friiheslea Juhrhundcrlcn in den innern Landsckaflen Xonrcgens, Dresde, 1837; P. Victor, Sur d'anciennes cvnslruclions en bois sculpte de l'intérieur de la Norvège, Paris, 181-2), se présentent à la vue du touriste étonné sous des aspects étranges, qui lui rappellent involontairement, dans une forme diminuée, le galbe des temples de l'Extrême-Orient, des accumulations, (les superpositions, de toits triangulaires, qui rappellent les couvertures des édifices chinois, des temples japonais, des pagodes siamoises, birmanes, cam- bodgiennes, laotiennes, lesquelles reproduisent un type architectural sino- liindou, qui monta jusqu'aux rivages de l'Océan Arctique. Il fut créé, non dans les terres chaudes de l'Inde ou de la Chine du Sud, mais bien dans les contrées aux hivers rigoureux du Takla Makan, ou de la Chine du Nord-Ouest, comme le montrent suffisamment ses toits inclinés, qui devaient parera l'accumulation de la neige, en la faisant glisser jusqu'au sol glacé.

Les toits de l'église de Borgund sont liérissés de dragons situés comme les antéfixes de la technique extrême-orientale. Ces dragons sont l'une des carac- téristiques essentielles de la civilisation du Céleste Empire; des serpents, les nùija du Brahmanisme, des dragons, des chimères, dans de gros rinceaux ornés de fieurs, décorent le portail de l'église d'ilitterdal; cette décoration, comme j'ai eu l'occasion de le faire remarquer dans les Notices et Extraits, t. XI.I, p. 315, est l'ultime stylisation des ornements qui couvrent les stoupas hindous, laquelle est née de l'introduction dans un motif lloral d'origine hel- lénique, importé du royaume gréco-ljactrien dans les plaines du fijamboudvipa, de thèmes purement extrême-orientaux, le ndga hindou, le loung, le khi-lin, la licorne, de l'empire chinois; au second siècle de notre ère, les rinceaux helléniques se trouvent dans toute leur pureté oi'iginelle, sans ces superfétations écrasantes, dans une forme splendide, dans les sculptures délicates du stoupa (VAmM'AwsX'i.

Le serpent et le dragon figuraient sur les étendards des Francs; les navires des Northmans etdes Vai'ègucs portaient à leur poupe et à leur proue des têtes de dragons, qui leur avaient donné leur nom ; au siècle, les Saxons et les Bretons qui combattent en Angleterre portent sur leurs étendards, les premiers un dragon blanc, les seconds un dragon rouge; au milieu du xiu' siècle, l'enseigne du roi d'Angleterre se nommait le dragon; snake est {s)nàke, transcrivant le sanskrit nnga « serpent ■■ comme (sch)l(hig est le chinois long, transcrivant le sanskrit «rf^a. Le svastika hindou, que lesTurks musulmans de l'Asie Centrale dessinent encore sur leurs maisons, est un signe cabalistique jioui- les Germa- niques, et il est au xx" siècle remblème des nationalistes allemands; j'ajouterai que la lecture des bylines du xi° siècle montre que les Slaves avaient des

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LV COXQUI-.TE DES liTATS XESTORIENS. 59

ad-Din al-'Omari, et qu'on l'enseigne généralement, car Il)n 'Arabsliah, dans son 'Adjaïb al-rtutixdoxr. nous apprend que

boucles de ceinture formées do deux <lragoiis chinois îrornenientation des anciens manuscrits anglo-saxons fourmille de serpents, de dragons, de la stylisation de ces énormes rinceaux, qui a fini par aboutir à la technique des entrelacs, qui sont caractéristiques de cotte méthode germanique; la légende anglo-saxonne et allemande est encombrée du souvenir de ces dragons, des génies, des Niebelung. qui vivent sous la terre, ou au fond des eaux, qui y gardent l'Or, le Rhcingold, qui sont les descendants des Gryphons d'Hérodote, des TurUs, qui, aux époques anciennes, fouillaient, pour le compte des Avares, les lianes de l'Altaï, la montagne d'Or, pour en extraire le métal aux reflets rougeàtres. On montre au Tibet, dans les environs des sources du Kleuve Jaune, les orifices des chemins souterrains qui mènent au pays des dragons,"es nâya, qui sont les gardiens des trésors, et par lesquels les Hindous entendaient les TurUs de l'Altaï, qui, avec les Indo-Scythes, les SaUas, tirent la conquête du Kaslimir. les place l'épopée hindoue.

Les bois de charpente qui entrent dans la construction de ces étranges sanc- tuaires du Fils de Dieu sont recouverts la chinoise d'un vernis d'une puissante couleur vermillon, ou d'un brun chaud. Les églises du nord de la Roumanie, à C'uctinia Maramures, à Tiurea (1750), reproduisent ce type norvégien, sous une forme diminuée, qui est le souvenir d'une technique que les Hongrois apportèrent d'.\sie en Europe; des portes, surmontées d'un auvent à la chinoise, paraissent à Oltenie ; ce style n'est nullement, comme on le prétend, l'aboutis- sement de l'ogival que Villard de Honnecourt, au xni" siècle, aurait apporté en Roumanie.

Les Francs et les Varègues, les Gei'maniques, aux temps lointains, vécui-ent en Asie Centrale, dans la vicinité de la civilisation chinoise, mélangés aux Altaïques, Turks et Tonghouzes. avec lesquels ils révèrent l'anéantissement des royaumes de la terre chinoise, la destruction de la Perse et des civilisa- tions méditerranéennes; l'ambiance extrême-orientale, à la fin de l'Antiquité, et au moyen âge, s'avança jusqu'aux marches européennes, campaient leurs clans, lorsque leur marche vers l'Occident les eut transportés sur les confins du Saint Empire et de la civilisation romaine; ces faits expliquent l'innuence extrême-orientale qui s'exerça sur la pensée germanique, et que l'on retrouve, sous des formes étranges, dans les vieilles églises Scandinaves, dans la légende héroïque des Goths, dans les Niebelungen, dans la Baiaille de Havenne, dans les poésies danoises, les déesses du Walhalla sont peintes des couleurs des divinités indiennes, dans l'ornementation des livres anglo-saxons.

Le Manichéisme vint de Perse en Asie Centrale, quand le roi sassanidc Bahram II fit massacrer les adeptes de la secte dans toute l'étendue de son empire; c'est à tort que le Fihrisl dit que ce fut Khosrau (Anoushiruan. ^,-0 (man. arabe 44.!i8, folio 209) qui fit tuer Mani; c'est une erreur absolue : Shahristani (man. arabe 1 lOG, folio 75 versoj dit formellement que Jlani parut sous Sapor, fils d'.\rdashir, et fut massacré par Bahram, fils d'Ilormazd, fils de Sapor; .\nou- shirwan anéantit la secte de Zaradousht ibn Khourragan, qui était un Mazdéen hérétique, et celle de Jlazdak, qui était également un hétérodoxe zoroastrien; rien ne dit, d'ailleurs, que les Jlanichéens, qui ne valaient pas mieux que les sectateurs de Zaradousht et de Mazdak, n'aient pas été pris dans la bagarre; il est plus que probable qu'ils le furent, et il ne serait pas très surprenant

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60 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

Témour Keurguen « avait dans son armée des Turks qui ado- raient des idoles (des Bouddhistes), des Persans qui proles-

que les Nestoriens aient été, à cette date, jusqu'à un certain point, compris dans cette persécution; Slialiristani dit fomiellenient (i6id., folio 77 versoi que les doctrines des Mazdakites ressemblaient aux théories des Jlanichéens. Kisra, au .\° siècle, désigne très généralement Khosrau Anoushirwan et Khosrau Parwiz; mais ce nom est souvent un terme collectif s'appliquant, sous le kalam des auteurs arabes, surtout au pluriel Jw—i 1, par antiphrase avec ij.^L3 '. les empereurs grecs », pour désigner un souverain sassanide quelconque; il se peut que j'aie mal interprété la pensée d'ibn an-Nadim dans les Peintures des Manuscrits orientaux de la Bibliothèque nationale, p. 205. Les persécutions des Abbassides, au x< siècle, forcèrent les descendants des Manichéens, qui avaient réussi à échf^per à Bahram II, à aller se réfugier en Asie Centrale. Le Nestorianisme pénétra dans le Tarim, venant également de Perse, au vi' siècle, quand l'évêque de Xisibe, Barsauma. répandit dans tout l'Iran cette forme inférieure du Christianisme; l'on sait qu'a l'époque mongole, le Nestorianisme, protégé, ou tout au moins largement toléré, par les descendants de Témoutchin, fut solidement organisé en Asie Centrale, sous les espèces d'une administration savante, par Mar Danha, patriarche de Baghdad, en 12(55 (Wieger, Textes historiques , 1981), avec les archevêchés de Samarkand, Namangan, Almaligh, Kashghar, les évèchés de Toghmakh, Yarkand, Ouroumtsi (Besh-baligh). Même dans le Céleste Empire, l'esprit de réaction contre les cultes étrangers est un dogme national, le Nestorianisme, introduit en Chine, vers 6'35, par la voie de la Perse, persécuté en 698, 699, 712, condamné en 845, sous Wou Tsoung des Thang. officiellement anéanti vers 987, ce qui n'empêche qu'en 878, il y avait encore des Nestoriens à Canton, quand le rebelle Hoang Tchao s'en empara, rétabli par les Yunn, le NestorianisuK' ne disparut qu'avec leur dynastie; il est certain qu'il continua à vivre dans les plaines de l'Asie Centrale, ses ministres se chamaillaient avec les Bouddhistes et les .Musulmans; même en Chine, le Alanicliéisme, proscrit en 843, par Wou Tsoung, se maintint jusqu'au commen- cement du \m" siècle, aux « Trois Montagnes •, en amont de Nan-king; la secte du > Nuage Blanc », fondée en 1108, à llang-tchéou, par un certain Khoung Thsing-kio, reconnue par un rescrit de l'empereur mongol Ayourparibhadra Bou}-antou Khaghan. est une variante, l'héritière, des doctrines de la .secte manichéenne; c'est en vain que les Ming et les Taï-Thsing proscrivirent et excommunièrent les adeptes du « Nuage Blanc ».La lecture des traités composés à la Chine par les .Jésuites, au xvi' siècle, montre que les lettrés célestes qui les documentèrent avaient une pleine conscience de l'existence des Manichéens, à cette date, dans l'Empire du Milieu, elles Boxers, au commencement du xx' siècle, eurent des accointances avec ces sectaires. A plus forte raison, le Manichéisme se maintint-il en Asie Centrale; l'histoire de la dynastie des Soug nous apprend que des Manichéens vivaient tranquillement à Tourfan en 981-984 (Wieger, ibid., 1742); un voyageur persan, très bien informé, a signalé leur présence en Asie Centrale, sous la domination des officiers mandchous en 1801 {Études sur le (Inosticisme musulman, p. 165); il serait plus qu'imprudent, je m'expli- querai plus tard sur cette question, de soutenir que leurs descendants ont disparu de la cité de Khotcho, qui vit encore à quelques lieues de Tourfan. L'Islam était si peu le maiti-e de l'Asie Centrale qu"Ala ad-Diu 'Ata .Malik al-Djouwaini a osé écrire dans le Djihanijousha (édition do Mirza Mohammad Kazwini, I,

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTOIUIONS. 61

saient le Magisme et qui, à ce titre, vénéraient le Feu, des

p. 9, lignes 10-18) que l'un des bienfaits de la conquête nion^'ole. le plus grand à ses yeux, do toute évidence, fut d'avoir réiiandu l'Islam jusqu'aux provinces les plus lointaines des pays d'Orient, il n'avait jamais pénétré; ce qui a conduit llamd Allali Mostaufi Kazwini à écrire, sous une forme véritablement singulière, dans son Xui/tal at-kouloub (p. -^tj-'i, en l.'i30, qu'avant son époque, dans les provinces de la Transoxiane, les hommes étaient doués de grandes qualités militaires, et qu'ils avaient besoin détre constamment sous les armes, pour lutter contre les Bouddhistes. C'est un fait certain, qu'en la cinq cent quai-ante-troisiome année de l'hégire (1148), le Khwarizmshah Atsiz, (ils de Kotb ad-Din Mohauimad, s'en alla faire une expédition contre les Turks infidèles

j~, à Djand, à dix jours, environ trois cents kilomètres, dans le nord de Khwarizm.sur le Syr-Daria (Ijjihanyousha, t. II, p. 10); à l'époque de Djouwaïni et de Rashid, à la lin du xui" siècle, et au commencement du xiv. le terme do

.La désigne d'une far-on certaine les Bouddhistes, et non les Chrétiens.

C'est vers l'iôô, ou à une date postérieure, dans le xin" siècle, que se place la copie d'un livre ou'ighoui-, intitulé Tishastoonslik, lequel a été publié, traduit et commenté par W. KaiUof et A. von Staél-Holstein ( Tisa^iMislik ein in liirfiischer Sprache bearhHles Imddhislisches .Su(ra, Hihliolheca Iiidica, xii, Saint-Péters- bourg, 1910). Radlof ifiilroduclion, u) fait reujarquer que l'écriture de ce ma- nuscrit est identique à celle d'un autre livre dont la date ne peut se placer avant le XV' siècle; mais l'affirmation suivant laquelle la graphie ouïghoure n'aurait subi aucune évolution depuis le iv ou le \- siècle jusqu'au xv", est purement gratuite; c'est un postulatum, qui ne sera admis par aucune pei-sonne tant soit peu au courant des modalités de toutes les paléographies, grecque, latine, française, allemande, arménienne, indienne, arabe, persane, turque; deux inscriptions cunéiformes monumentales, sur pierre, non les graphies rapides avec une aiguille sur brique, distantes d'un millénaire, présentent des variantes d'exécution notables, au moins pour les personnes qui lisent le cunéiforme; la graphie hiéroglyphique elle-même, la plus figée, la plus conservatrice de toutes, la plus immuable, ne lais.se pas de présenter à un œil exercé certaines variations fatales au cours de dix siècles; une inscription gravée sous le régne de Darius, fils d'Hystaspe, calque volontairement une épigraphe de Ramsès II, mais mille années ne passent pas sur une habitude, sur une tradition, sans en modifier l'aspect, sans altérer les espèces sous lesquelles elle se présente, et ses apparences. En fait, l'écriture de la Tis/uislvouslik n'est point le caractère ouïghour, mais bien la graphie mongole, comme le montre la notation des voyelles, qui discrimine a ■" de e A, et écrit «", o, u, o, ii, qui distingue a> A de ^ k et kh, comme l'écrituredu MiradJ (IVX) et du Koudatkou-bilik (1439), ce qui est essentiellement mongol; Ibn 'Arabshah (Histoire de Tamerlnn, man. arabe 1900, folio 167 recto) dit formellement que l'écriture des Ouighours, au xv siècle, est la graphie mongole, et cette affirmation se trouve confirmée par les termes dans lesquels s'exprime l'auteur qui, quarante années plus tard, écrivit l'histoire du .second empire mongol; dans son Malla' as-sa'dain, 'Abd ar-Ra/zak de Samarkand, parlant des lettres que le Daï-Ming écrivit à son vassal. Shah Kokh Bahadour, prince de Perse, vers 1419, dit ilntroduclion à l'histoire des Moiu/ols, p. ii'ù) qu'elles se présentaient sous les espèces de trois répliques, l'une « rédigée en langue turke, écrite dans la graphie mongole, qui est 'ce qu'on a l'habitude de

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62 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

sorciers et des magiciens, des ministres des cultes d'erreur

nommer) l'écriture ouïghoure ■. C'est un fait patent cpe la grapliie des livres dits ouïghours, au xv° siècle, est radicalement différente de l'écriture dos Ouighours qu'Ibn 'Arabshali avait \'ue Ue ses jeux au commencement de ce siècle, et dont il note, comme caractéristique essentielle, cette particularité qu'elle confond sous le même signe des articulations <i et e, k, k, kh, lesquelles sont discriminées par la graphie mongole, par celle du Miradj, du Bukhtiyar- nama, du houdatkou bilik, à une date très postérieure à l'époque mongole.

Le fait est évident quand l'on compare la graphie de la Tishaslvoustik à celle de tous les documents ouïghours, ou plutùt turks-orientaux, écrits dans les caractères dits ouïghours, dont Radlof a donné des reproductions dans son édition du Koinlatkou-liiliki la graphie ouïghoure est essentiellement fine; elle est tracée cursivement, rapidement, par lignes horizontales, avec un kalam délié et taillé très fin; l'écriture du Miradj-nama en est le type achevé; l'on en trouvera des exemples caractéristiques dans plusieurs des planches des Peintures des Manuscrils orientaux de la Bihliuthèque nationale et dans la reproduction zincograiihique ilu Tazkiral al-aulia; l'écriture mongole possède des caractéris- tiques absolument différentes: ses cléments sont de trois à quatre fois plus gros, écrits lourdement et lentement, avec un style taillé très large, très lentement, en ligues verticales et non horizontales, ainsi que le mandchou, qui en est une variante diacritisée, inventée au xvir siècle.

Cette énorme variante de la graphie ouïghoure a été créée sur les ordres de Témoutchin, tout au commencement du xni" siècle, comme on le sait par l'aflirmation des historiens orientaux; les points diacritiques de l'écriture ouïghoure sont certainement, d'une façon indubitable, un emprunt au système graphique arabe et persan, lequel n'a pu être effectué avant les dernières années du \" siècle, peut-être même au commencement du xi°; la présence de ces signes dans la Tishaslvoustik empêche d'y voir une graphie du V siècle, ou du vr', du vir-, alors que ces poi-nts n'avaient pas encore été inventés en Jlésopotamie.

La gaucherie, la maladresse des Mongols, qui savaient mieux manier une lance qu'un Ualam, chez lesquels tous les gens qui exerçaient un métier il faut écrire furent des Ouïghours, expliquent qu'ils aient transformé la finesse de l'écriture ouïghoure en la lourdeur, on l'épaisseur de la graphie mongole, et que les Ouïghours, qui inventèrent cette écriture poui' Témoutchin, l'aient faite aussi grosse que possible pour que ses cavaliers ne soient pas embaj'rassés par sa lecture. Encore aujourd'hui, les Tatars de Kazan tracent lentement leurs lettres énormes, et n'en font pas beaucoup dans leur journée.

Cette énorme grapliie mongole, appliquée au turk, au tchaghataï, a disparu dans le pays de l'Oulough Ef, de Kashghar à Tourfan, Sha-tchéou, avec les princes de la lignée de Tchinkkiz, qui se convertirent à la foi islamique, vers la fin du premier tiers du xiV siècle, si bien que la copie de la Tishaslvoustik se place entre 1230 et 1330; le manuscrit a été restauré une date inconnue, vers 1410, avec de petits m-orceaux de papier, sur lesquels l'un de ses possesseurs a écrit, dans une lirahmi très cuisive, des gloses conçues en langue sanskrite; c'est un fait curieux que certains manuscrits, en Orient, s'abiment très vite, et demandent une réfection complète; l'un des meilleurs exemples en est fourni par une 'spJcndidc copie de l'un des masnavis de Nizami (man. supplément persan 985), qui fut enluminé vers 1540, à Roukhara, en Asie Centrale, pour le sultan shaïba- nide 'Abd al- 'Aziz; quatre-vingts ans ne s'étaient pas écoulés que, par suite d'un

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LA CONQUÊTE DES KTATS XESTORIENS. 63

et des infidèles (1). Les Clirétiens portaient leurs croix; les sorciers récitaient leurs incantations en prose assonnée; ils mangeaient de la chair d'animaux qui n'avaient pas été abattus suivant les formes légales, et du sang qui avait jailli de leurs plaies ci) ».

En l'année 840 de l'hégire (1 I3G de J.-C). date à laquelle cet auteur, d'une très grande précision, écrivit son histoire de Témour, il y avait encore des Bouddhistes dans le Kiptchak, ce qui n'a rien d'extraordinaire, quand l'on songe qu'il'y en a encore do nos jours à Kazan, et dans ces contrées au delà de

accident, l'on fit refaire, à Isfalian, vers 1620, par Riza-i Abbassi, ou l'un de ses émules, le tableau initial de cette merveille. La protendue séclieresse d'hypogée égyptien qui, dans le Turkestan, conser%-erait indéfiniment le papier des ma- nuscrits est un mythe (Journal of llie Royal Asialic Society, 1914, pp. 163-16î>). Kadlof place cette restauration de la Tishaslvouslik, et ces additions, vers le xi" siècle, ce que je crois impossible pour les raisons données plus haut ; mais il n'en reste pas moins certain que cette date du xi" siècle est infiniment pos- térieure à celle, arbitraire, du vui", que l'on est convenu d'assigner à l'extinction de l'écriture dite brahmi {Les Peintures des Manuscrits orientaux de ta BUMo- Ihèiiue nationale. 215, 21G, et Note additionnelle! . Dans son commentaire sur le texte de cet ouvrage, ]). .50, Radlol' explique le turk erat •■ l'ensemble des hommes qui vivent sur la terre - par un dvaudva signifiant homme-cheval », er étant homme, et at cheval, et il prétend que ce mot turU a été emprunté par le mongol sous la forme arat; le sémantismc qui expliipierait l'évolution du concept ■■ homme-cheval » en humanité •■ est au moins étrange, même chez des peuples l'on mettait les enfants, garçons et filles, sur une selle à trois ans, comme dansles clans cosaques; si l'on tenait à comprendre « homme de cheval », ou homme-cheval, il faudrait at-er et non er-al; ar-at, en fait, est le pluriel mongol régulier en -al de 'ar- homme -, qui est le sanskrit nara, avec la chute de l'"- initial, qui devint er, en turk, par suite d'une évolution de l'harmonie vocalique dont il y a de nombreux exemples; erat, arat est une l'orme tonghouze introduite dans les dialectes turks, et mieux, une forme altaïque, sans présumer davantage si son aspect est tonghouze ou turk, avec le pluriel altaïque commun cn-at, qui signifie - les hommes ».

(1) 11 s'agit ici des sorciers charaanistes des Turks fétichistes, qui n'étaient ni chrétiens, ni bouddhistes, ni musulmans, qui étaient un peu chrétiens, un peu bouddhistes et un peu fétichistes, comme le sont encore aujourd'hui les Lapons et les populations misérables qui vivent sur les bords de l'Océan Arctique.

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61 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

la \'olga : « Le pays de la steppe, dit-il, se nomme Dasht-i Kiptchak et Dasht de Berké; dasitt, en langue persane, signi- lie la steppe; Berké, dont le nom lui a été appliqué pour la désigner, est le premier monarque de ce pays qui ait fait pro- fession d'Islamisme, qui y fit flotter les étendards de la foi musulmane; les habitants de ce pays adoraient seulement les idoles, ou ils étaient Chrétiens, ne connaissant ni la foi musul- mane, ni le culte du vrai r>ieu; il s'y trouve encore de ces gens, jusqu'aujourd'hui, qui adorent les idoles (1). »

Et cela n'était point pour scandaliser Témour, ni les princes de sa famille, ni ses généraux, car, comme nous l'apprend Ibn "Arabshah,dans V'Adjaib al-makdoiir, le conquérant de l'Inde « était extrêmement respectueux des principes qui formaient le grand Yasak de Tchinkkiz Khaghan, lequel lui tenait lieu du code de jurisprudence islamique, et auquel il donnait le pas sur les traités de la loi musulmane, comme en usaient tout le Tchaghataï, les gens de la Horde, les habitants du Khita, un ramassis de lirigands qui faisaient passer les préceptes édictés par Tchinkkiz, qu'Allah le maudisse! bien avant les enseignements de l'Islam;- le shaïkh Hafiz ad-Din Mohammad al-Bazari et le shaïkh 'Ala ad-Din Mohammad al-Boukhari ont rendu des arrêts témoignant de l'infidélité de Témour, et de tous ceux qui donnaient leur préférence aux décisions édictées par Tchinkkiz, et dédaignaient les principes de la Loi musulmane. Un dit que ce fut Shah Rokh qui abolit le Code de Tchink- kiz et les instructions de ce prince, qui ordonna que, désor- mais, on se conformât dans son empire aux enseignements de la Loi de l'Islam » (2).

(1) ^si.jwM_j ^ify, c^u:.:i_; (jW" ^ji^i.^ ^Ai" ,j:,vijJ! ^%. I o' ' ^ -- ■• ' j-^ -j \ . ■■ J

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ibid., folio 35 verso.

('2) Djihangousha, t. I, préface de Mirza Mohammad Kazwini, p. ^~=, note. La partie de cette préface qui contient la biographie d'"AIa ad-Din 'Ata Malik a été copiée par Barthold dans VEncyclojiédic de l'/slam.

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LA CONQUETE DES ETATS XBSTORIENS. 65

Ce fut également à une date voisine du milieu du xv'' siècle que l'Islam triompha d'une façon officielle dans les provinces d'Europe qui avaient jadis fait partie du royaume de Toirh- makii, et qui n'ftaient point encore soumises au sceptre des tsars de Moscou: son triomphe dans ces pays fut délinitif, et il en fit disparaître jusqu'au .souvenir des anciennes confes- sions qui y avaient vécu. Les Tatars de Crimée s'étaient bien convertis à la foi musulmane, à l'époque à laquelle Berkè, souverain de la Horde, avait eu la singulière idée d'abjurer le Bouddhisme; mais ils demeuraient de très mauvais adeptes de la foi islamique; jusqu'aux environs de 1 100, ils pratiquèrent un Islam sommaire, réduit à ses éléments essentiels, forte- ment mélangé de ce chamanisme, qui, avec des influences bouddhiques évidentes, était la formule primitive de la religion des Altaïques, dans laquelle prédominait, comme chez les Samoyèdes et les Lapons, le n'tle et l'office des sorciers, des magiciens, des devins.

11 fallut attendre le règne de Hadji Ciuiréï, fils du célèbre Tokhtamish, qui avait eu l'héroïque audace de tirer l'épée contre Tamerlan, pour que l'islamisation de la Crimée fût définitive; Hadji Guiréï (14-20-1 16Gi i-égna aux mêmes heures que .Shali Rokh Bahadour, fils de Tamerlan; avant lui, des Chrétiens, en Crimée, vivaient au milieu des Tatars chamanistes, et ils véné- l'aient une sainte Vierge, près de Bakhtchiséraï.

Encore, les édits de Shah Rnkh Bahadour n'eiigageaient-ils que les princes timourides, leurs troupes, leurs fonctionnaires, dans l'étendue de leurs domaines; ils ne pouvaient porter une atteinte sérieuse au statut des populations qui vivaient dans les provinces orientales de la Tran.soxiane, encore bien moins prévaloir contre les halùtudes et les coutumes traditionnelles des Turks d'Asie Centrale, sur les frontières du Kan-sou, et faire disparaître les formes religieuses qui disputaient à l'Islam la conscience des Altaïques dans le royaume de Sartaghol.

En l'année 1 120 '1), les ambassadeurs que Shah Rokh Baha- dour envoya au Fils du Ciel passèrent par les villes lointaines tle Tourfan et de Khotcho, qui constituèrent deux des étapes

(1) Xotices et Extraits, xiv. p. 389.

;G3] okiem ciiréticx. 5

66 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

du long chemin qui les conduisait à la Chine; ils y trouvèrent une population composée en grande majorité d'idolâtres, qui révéraient Sakyamouni dans des temples ornés de fresques splendides, vivant dans une tranquillité relative en la vici- nité de Musulmans, qui, avec plus ou moins de raison, se prétendaient d'authentiques descendants du Prophète. L'auteur de la relation de cette ambassade ne parle pas des Manichéens, qui, à cette époque, vivaient sur ces marches du Khita, au même titi'e que dans les provinces du Céleste Empire; soit qu'il n'ait pas eu l'oceasion de connaître leur existence dans des loca- lités où ils étaient aussi mal vus par les sectateurs de Mahomet que par les fidèles de Sakyamouni; soit, ce qui est assez vrai- semblable, parce qu'il ne les distingua pas des Bouddhistes, avec lesquels les confondaient leur type ethnique, leur façon de se vêtir (1), jusqu'au style et à la manière des peintures qui décoraient leurs églises.

C'est un fait certain qu'en l'année 1801 de notre ère, Ibn Iskandar Za'in al-'Abidin Shirwani rencontra dans les parties les plus occidentales du Takla Makan. tout au fond du Tarim, dans ces districts que les auteurs musulmans des temps anciens regardent comme la fm du pays de Sin, des Manichéens j^yL» et des Bouddhistes .Ulxi., mi'langés à des personnages affiliés à toutes les sectes de l'Islam, qui vivaient tranquillement dans cette contrée hospitalière (•2). Il en faut m'cessaireiuent conclure qu'à l'Ouest, comme dans l'Est, à Khotan et Kashghar, comme à Tuurfan, à Khotcho, à Ourouintchi, au \i\'' siècle, comme

(1) Voir page 18.

(2) J'ai déjà eu autre part l'occasion de faire remarquer qu'il n'y a aucun motif plausible de mettre en doute la bonne foi de cet excellent géographe, dont toutes les assertions se trouvent exactes, quand on peut les vérifier; il raconte dans son traité de géographie (man. suppl. persan 13013, folio loi recto) qu'en 1801, il passa dans l'Hindoustan, poussa jusque dans le Dekkan, qu'il vit dans ce pays les adorateurs des idoles et les Zoroastriens, puis qu'il remonta dans le Sind, puis dans le Kashmir, traversa les montagnes, il eut beaucoup de mal, et il vit les Kalandars, les Pandj-piran, les » Vêtements noirs - ; il passa par Kaboul dans le Tokharistan, dans le Touran et le Turkestan, qui sont l'e.xtrème fond du Tarim, dans le liadakhshan, et, au cours de ces pérégrinations sur les marches de l'Iran et de l'Asie Centrale, il rencontra des Nakshbandis. des Tcliishtis, des « Habits blancs », des Ismaïliens, des Manichéens, des Chinois, des Mazdakiles, et même des Khourramis.

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIENS. 67

au xv% comme dans les années du haut moyen âge, le statut de toute l'Asie Centrale n'avait subi aucune altération, que les variations politiques et religieuses de ses maîtres étaient des fantaisies sans portée, que le peuple ignorait sagement, et dont il ne tenait aucun compte. En l'année 1865, les Tounganis musulmans de l'Altaï se soulevèrent contre la domination des empereurs mandciious, dans les villes de la ligne du Nord, àlvutché, àKarashahr, à Ouroumtchi; la province de Tlli, l'an- cienne patrie des Turks occidentaux, se révolta, et toute la partie occidentale du TaklaMakan suivit le mouvement :Khotan et Yarkand furent prises, et des milliers de Bouddhistes tom- bèrent sous les coups des sectateurs du Prophète. Cette formi- dable insurrection menaça la sécurité du Céleste Empire; les Musulmans s'y donnèrent carrière, de Tourfan et Khotcho à Khotan et Yarkand; ils pillèrent les biens des gens qui ne pensaient pas comme eux, et ils les passèrent au til de répéé(l) ;

(1) Ya'koub Khan, le Badaulat, souverain de Kashehar, en 1867, battit les Tounganis, et soumit à son autorité tout le Turkestan, jusqu'à ses frontières les plus lointaines, jusqu'à Khamoul, Tourfan, Ouroumtchi; les Célestes ne tar- dèrent pas à reprendre l'offensive pour récupérer l'Asie Centrale; en 1S7G, ils se rendirent maîtres d'Ouroumtclii, après l'avoir assiégée, et ils poursuivirent les fuyards jusque dans Mana*, ils les massacrèrent, en mène temps que, pro- bablement, la population de cette ville; la fortune du Badaulat se termina à Tourfan, dans une grande bataille, au cours de laquelle les Célestes lui inlligè- rent une défaite complète iBoulger, The life of Vakoob Beg, Alhalik Ghazi, and Biidaulat, 1878); les détails et les particularités de cette histoire sont peu connus, faute de textes. Les Jlusulmans, à cette époque, crurent bien que leur triomphe était délinitif, et que c'en était fait pour l'éternité du pouvoir de la Chine en Asie Central*; ils commirent tous le^ excès, et saccagèrent les biens des Boud- dhistes et des communautés chrétienni's qui vivaient dans ce pays lointain, à Tourfan. Khotcho, et autres villes. La ruine de certaines, tell^ Khotclio, fut consommée. Khotclio, anciennement Kao-tchhang, est une Gotclian-Outchen, au même titre qu'uno autre ville qui porte ce même nom, aunorddu Thian-shan. sur la ligne Barkul Tchi-tei-siang Gutchen San-taï Ouroumtchi. La théorie suivant laquelle les monuments bouddhiques, chrétiens et manichéens, de la ville de Khotcho auraient été détruits lors de la prétendue conversion de l'Asie Cen- trale, immédiatement après 715,, que la ville elle-même fut anéantie par les Kirghizes vers 8W (voir sur ce point les Peintures des Manuscrits orientaux de la Bibliothèque nationale, 1914-1920. page 210), est une simple hypothèse dont le second aspect est notoirement controuvé par ce que racontent les livres chinois, seule source de l'histoire de ces contrées du Ilsi-ju. Les archéologues qui ont visité cette localité admettent que tous les papiers que les habitants de la Khotcho actuelle tirent de leurs ruines, et dont ils se servaient jusqu'aux envi-

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la Russie y trouva son compte, et annexa l'Ili, que l'empereur Alexandre III rétrocéda à son voisin de Pékin, lequel lui paya une bonne somme en roubles, pour le remercier d'avoir admi- nistré en son nom durant treize années cette province lointaine du pays tuik.

L'existence simultanée dans les contrées de l'Asie Centrale du Bouildliisme et de l'Islamisme (I), jusqu'à une date récente, donne la solution d'un des problèmes ies plus obscurs qui se posent dans l'histoire de l'évolution du Soufisme persan, en montrant les origines de la doctrine de l'anéantissement absolu de la créature après la mort, de son extinction défini- tive dans le vide du néant (-2).

l'ons de 1900, pour faire des réparations de fortune à leurs misérables maisons, sont du vni° ou du ix' siècle; mais il faudrait qu'il en ait existé un stock incommensurable pour avoir suffi à cet usage durant plus de dix siècles.

(1) La coexistence du Christianisme et de l'Islam dans ces régions n'a pas été sans laisser des traces tangibles; l'on trouve, dans le récit en turk-oriental de l'Ascension de Jlahomet, qui fut illustré en 1436, l'image d'un ange musulman qui a quatre têtes; chacune de ces têtes est celle d'un des animaux qui sont les attributs des Évangélistes (man. suppl. turc 190, folio 32 verso); c'est un moine nestorien de Chaldée, ou peut-être un missionnaire catholique, qui s'en vint au Tibet, au xv° siècle, et qui donna des leçons au bonze Tsong-ka-pa de Lliassa (né en M17), lequel fonda la secte réformiste des bonnets jaunes, contre les bonnets l'ouges do Ilphags-pa; Tsong-ka-pa eut deux disciples, dont le plus connu est Dalaï-lama; dalaï-lama signifie l'Auguste Lama » ; datai est une forme mongole, dérivée, par certains intermédiaires, du persan daryù •• mer » ; daryù, sous une forme plus ancienne daryûh, est en pehlvi darydio; c'est une forme perse 'darl-àpa, sanskrit hari-âpa, zend 'zairl-àpa, d'où le pehlvi :rtii l'eau verte, la mer, la (mer; immense, l'immensité (de la mer) »; ce sens évolué'se retrouve dans la terminologie des Mjstiques, lesquels, par daryà » mer », entendent signifier l'essence de la Divinité, qui est infinie et indéfinie, comme les fiots azurés de l'Océan. C'est par un phénomène sémantique analogue qu'en arabe les mots ^srf , j^iXs et j>Lii*3 , qui signifient tous les trois > mer », s'emploient, sans

autre détermination, pour désigner, le premiei', un homme d'une générosité infinie, les autres, des personnages d'une science profonde; il e.st inutile d'in- sister sur le non-sens qui résidterait d'une traduction « lama de la mer •■, dans un pays de montagnes, qui ignore absolument les grandes étendues marines. Les auteurs chinois donnent au frère de Dalaï-lama le nom de Pan-shan-lama, ce qui, avec l'échange n = r, est Barshàm-lama « le lama intelligent », barshàm, en persan, signifiant l'acuité visuelle; voir les Notes additionnelles.

(2) U3 n anéantissement » est la traduction aussi littérale qu'on le iieut imaginer du sanskrit nirvana <• anéantissement, extinction ••.

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTOHIKNS. 69

Cette théorie présente de telles similitudes avec celle dii nirvana des Bouddiiistes qu'il est à peu près impossible que les deux concepts, l'idée musulmane et la pensée liindoue, soient indépendants.

C'est dans les livres relativement tardifs du Soufisme persan, chez les Mystiques outranciers de la troisième période, sous la plume des auteurs qui ont vécu dans les contrées orientales de riran, chez les Ésotéristes qui ont parcouru les provinces au delà du Grand Fleuve, lesquelles furent sous l'influence complète du Bouddhisme jusqu'au xv" siècle, ou chez leurs disciples, que l'on truuve ces doctrines qui étonnent, même très atténuées et déformées, dans les livres de l'Islamisme, adaptées de celles du samsara (1) et du nirvana, lesquelles forment la base du Bouddhisme, et elles se présentent sous une forme d'autant plus nette que leurs auteurs ont vécu dans les contrées les plus orientales du monde islamique.

'Les premiers .Soufis, non seulement les plus anciens, mais ceux qui vécurent dans l'Islam sunnite, loin des atteintes de

(1) Dans le samsara, chacun doit être son propre rédempteur, la créature ne recevant aucune aide supra-naturelle pour sortir et se tirer de l'Océan sans fin des existenc'^s: il n'\' a point de divinité agissante dans le Bouddhisme: l'homme est livré seul, réduit à ses moyens, à cette tache infinie et impossible, au- dessus de ses forces ; aussi, n'est-ce qu'après un temps incalculable qu'il arrive à accumuler, un par un. dans une série d'existences, au prix de vies multiples, les mérites qui purifient son àme des souillures, des imperfections de l'hu- manité, qui la tendent digne de rentrer dans le néant de l'Esprit suprême. La supériorité de la foi clirétienne sur le Bouddhisme est qu'elle connaît un Rédempteur, qui a pitié de la faiblesse humaine à la faveur du moindre repen- tir; dans l'Islam, rien de pareil; l'Islam est tout entier sous la domination sémitique du Jéhovah terrible et implacable, La Rédemption est un concept étranger à l'Inde, qui lui est hostile : ridée de la charité, de l'amour du prochain, de la séi-énité dans la paix aux hommes de bonne volonté, est peut-être venue du l'jamboudvipa en Occident, prochée par les missionnaires qu'Açoka entretenait dans les états d'Antiochus, de Ptoléraée, chez les rois grecs de Bactriane, chez le yabghou des Iluns: la Rédemption n'est venue, ni de la Grèce, ni de Tlnde, elle fut complètement ignorée, elle représente un concept antinomique avec le Paganisme et la doctrine du fils de Souddodhana; sous une forme poétique, elle proclame l'immense supériorité delà valeur morale, qui reconnaît sa laute, s'en accuse, et implore une aitle contre sa faiblesse, sur l'efl'ort indéfini de l'àme qui a erré, mais qui ignore la nature exacte de son erreur, que des événements qu'elle ne souhaite, qu'elle ne provoque pas, dont elle ne saisit pas l'cnchai- nement, qui sont produits en dehors d'elle, amènent au mérite et conduisent au salut.

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70 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

l'esprit shiïte (1), Koshairi, par exemple, vers 1046, Sohra- vardi, l'auteur de YWwarif al-maarif, vers 1382, au

(1) Les Soufis, dans le monde de langue arabe, précédèrent les Mystiques, qui précédèrent les Ésotéristes, les Théosophes; ils s'occupèrent de ramener les mœurs à leur simplicité, à leur pureté originelle, à renoncer aux promesses fallacieuses du monde, à vivre dans les principes de la vertu, pour mériter la clémence de Dieu au jour du jugement; ils restèrent dans le monde physique; ils ne cherchèrent jamais pénétrer les mystères du monde métaphysique qu'ils voulurent ignorer.

Les Mystiques leur succédèrent; ils passèrent dans le monde métaphysique, mais ils ne voulurent point sortir du psychisme; leur origine est l'Ismaïlisme, qui voulait renverser le Khalifat des Abbassides, pour les remplacer par les 'Alides; le Shiïsme ne put venir à bout de la souveraineté temporelle de Baghdad ; l'autorité des khalifes était basée sur l'intégrité de la foi musulmane, qui était l'origine de leur puissance, et elle s'appuyait sur la Loi; ne pouvant attaquer le trône de face, les Shiites cherchèrent à renverser l'autel; ils entreprirent de miner l'Islamisme par une sape profonde, en lui substituant une formule reli- gieuse basée sur la philosophie néo-platonicienne; leur tentative échoua, et les 'Alides appelèrent les Mongols, qui détruisirent le Khalifat.

Les Soufis leur empruntèrent leur philosophie et leur système de démolitîon de l'Islam ; ils prétendirent, par la surorogation, arriver à l'union avec l'Être absolu; ils voulurent le forcer, par un acte de leur volition, à leur accorder sa grâce, à les recevoir dans le sein de son Unité; leur doctrine est un singulier mélange, sous couleur, sous prétexte d'Islamisme, delà théorie néo-platonicienne des hypostases, des dogmes du Bouddhisme; les deux concepts s'excluent, puisque l'anéantissement du .Souli dans l'ipséité de l'Intégrale du monde pré- suppose l'anéantissement de la Divinité; la solution de leur thèse a dépassé ses prémisses, sans qu'ils s'en soient aperçus. Leur orgueil, comme la vanité de tous ceux qui dédaignent une contingence, parce qu'ils la jugent inférie'ure à leurs mérites, fut indéfini ; ils professent cette doctrine incroyable, monstrueuse, que le moindre d'entre eux, cordonnier à Shiraz, scribe à Mashhad, derviche tour- neur ou hurleur à Konia, peut, par un acte de sa volition, arriver à un stade supérieur à celui de Mohammad, l'Élu d'Allah, à gouverner la volonté d'Allah, à l'égir les mondes; ils nient la prédestination et veulent forcer la grâce.

Les Ésotéristes sont des métapsychistes; ils vivent dans la Transcendance ; ils se meuvent dans un espace dont les constantes sont dilïérentes des dimensions de l'espace phénoménal, en nombre dilïérent; leur espace et leur temps n'ont pas la même valeur que les nôtres; leur vie terrestre n'est pas limitée, comme celle de l'homme, à la naissance et à la mort physique; durant les heures de leur existence terrestre, ils explorent le temps, celui qui s'est écoulé avant leur naissance, celui qui passera quand ils dormiront sous la terre; ils sont les contemporains du passé et ceux de l'avenir ; leur vie parait multiple de la nôtre ; il semble que le temps ait changé de valeur, en même temps que l'espace, pour que leur multiplicité puisse tenir dans les années qu'ils ont passées parmi les hommes.

Les Ésotéristes ont poussé l'analyse de la Transcendance jusqu'à un point qui défie la raison ; ils ont parfaitement vu, au mojen âge, que la somme de l'énergie du xo<j(io? est constante, ce que démontra le xix" siècle; que l'unité est multiple.

LA CONQUÊTE DES KTATS XESTORIEXS. 71

commencement de l'époque timouride, n'ont rien connu de ces doctrines qui sont en contradiction absolue et formelle

la multiplicité, une: ce qui veut dire qu'il n'y a qu'une matière, la matière primordiale, la û>.r, des Hellènes, qui est polymorphe; que l'infini est une fai;on de parler de variables qui croissent au delà des limites de l'entendement; qu'il ne faut attribuer à ces concepts qu'une valeur toute conventionnelle, sans s'obstiner à y voir des réalités tangibles; que l'homme ne saura jamais rien des liuls physiques, métaphysiques, inétapsychiques, auxquels il tend, par ses moyens, par ses efforts, puisqu'ils en attendent la connaissance de la révélation.

Ces étranges doctrinaires, qui se rattachent aux Gnostiques, aux Hermétiques, ont eu d'indubitables presciences de la science moderne; mais la science n'est- elle pas uniquement laite des presciences, dos révélations, des intuitions, de quelques élus, que les hommes vont répétant, les prouvant ou les controuvant, sans les comprendre, sans y pouvoir ajouter, sans voir les relations métaphy- siques qu'elles ont entre elles?

Les extravagances qu'ils racontent sur les valeurs transcendantales des nom- bres, sur les cercles conjugués de l'existence, sur les aspects de l'unité trine, sur la Somme intégrale, montrent que, s'ils ont édifié une théorie des nombres entièrement fantaisiste, ils ont reconnu que les entités numérales possèdent des propriétés mystérieuses et inexplicables, qui en font presque des êtres doués d'une ipséité particulière, invariable, d'un caractère déterminé pour chacun d'eux, ou plutôt pour cliaque classe do multiples d'un même nombre premier, vivant d'une vie organique dans un milieu qui échappe à nos perceptions; qu'ils ont entrevu les principes du calcul dilïérentiel et du calcul intégral, de l'Analyse, comme l'avait fait Arcliiinèdo dans r,\ntiquité, peut-être d'après une tradition qui remonterait jusqu'à lui, de même que les Hermétiques et les Alchimistes devinèrent l'unité de la matière et pressentirent le rôle du plomb et du mercure dans les mystères de l'Hyperchimie, voir les Xotes additionnelles.

J'ai eu l'occasion de dire, à plusieurs reprises, dans des travaux qui remontent à une époque déjà lointaine, que beaucoup des particularités qui singularisent l'hétérodoxie islamique sont nées de la réaction de l'esprit iranien sur la lettre de l'Islam; on en a conclu que j'entendais parler d'une réaction voulue et systématique de l'Iranisme contre le Sémitisme; cette interprétation est insoutenalile; il est étonnant qu'elle ait été comprise; la réaction fut involon- taire, comme toutes celles qui se produisent dans le domaine religieux ou politique, quand l'on force une collectivité à adopter un ensemble de normes qui lui sont imposées, qui ont été élaborées sans que l'on ait tenu compte de ses besoins, de ses aspirations, de sa mentalité, de .son idios3'ncrasie, comme Von eut dit au xviei" siècle ; elle fut un réflexe ; elle ne fut pas un acte de volition, encore moins de volonté: un mathématicien qui s'inflige la peine de travailler dans le domaine littéraire, donne involontairement à sa pensée, à sa méthode, à sa forme, une tournure, une marche, qui no sont pas celles d'un littéraire. Par hétérodoxie, j'ai entendu le Shiisme, quoique j'aie toujours été persuadé que le .Shiisme, au point de vue politique, est l'Orthodoxie, le Sunnisme, l'Hété- rodoxie ; il n'y a pas à douter un instant que le Prophète, s'il revenait dans ce monde, regarderait comme .Musulmans ortliodoxes ceux qui reconnaissent les droits de ses descendants par Fatima, et nullement les autres; personne, ea Europe, n'eilt compris le terme d'Orthodoxie appliqué au Shiisme.

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72 REVUE DE l'oKIENT CHRÉTIEN.

avec les dogmes musulmans, qui font, de ceux qui les exposent dans leurs livres, des infldùles, au même sens que les Bouddhistes de Gutchen et de Kiianbaligli.

Ces premiers Soufis étaient uniquement des réformistes et des puritains, des jansénistes; ils s'occupaient surtout, avant toute chose, de l'amélioration de la morale de leurs disciples; ils s'inquiétaient uniquement de ramener la foi et la religion à leur simplicité primordiale et originelle, en les fondant sur la lettre non interprétée des passages du Koran, des tradi- tions du Prophète et des Imams, sur les sentences des com- pagnons de Mahomet et des premiers dévots. Ils ne cher- chaient en rien à résoudre le problème angoissant du sort de l'âme après la mort terrestre, pas plus que ses destinées aussi obscures durant la vie humaine; ils n'avaient en vue, comme des moralistes, et non comme des métaphysiciens, que le.s 1ms naturelles de l'homme ici-bas, au cours des quelques semaines d'années qu'il doit accomplir sur cette terre d'épreuves (I).

(I) C'est un l'ait remarquable, d'une importance capitale, et peu connu, que la doctrine soufio n'est pas née en Arabie, aux premiers temps de l'Islam, ni en Perse, ni même en Mésopotamie, mais qu'on la voit fleurir tout d'un coup, comme une création spontanée, en Egypte et en Syrie, dans la vicinité des couvents qui s'élevaient dans ces provinces, qui avaient été les plus brillants joyaux do la couronne bj-zantine, un ou deux siècles plus tôt; Djami, résumant le récit d"Abd AUali al-Ansari, nous apprend, dans la Kafahal al-mms (man. supplément persan 310, folios 1.Ô-18), que le premier sliaïkh qui porta le nom de Soufi fut le célèbre Abou llasliim a.s-.Souri ; ce saint personnage était originaire de ICoul'a,- mais il vécut ;i Damas; il fut le contemporain de Sofian ats-ïsauri, lequel mourut à Bassora en 777, et avait pour habitué de dire qu'il n'aurait jamais su ce qu'était un Soufi, s'il n'avait eu le bonheur de connaître Abou Ilashim; certes, dit Djami, répétant les paroles d''Abd Allah al-Ansari, il exista vivant Abou Ilashim de grands dévots qui vécurent dans l'ascétisme et dans la crainte do Dieu, se remettant à lui de leur destinée, et lui vouant un amour parfait, mais le premier Musulman que l'on nomma Soufi fut Abou Ilashim al-Kouli, et per- sonne avant lui ne lut honoré de ce titre. Le premier monastèi'e qui fut construit pour servir de retraite aux Soufis fut élevé en Syrie, dans des condi- tions particulières, que relate Djami, lesquelles ne laissent point de doute sur les rapports qui existèrent à l'origine entre les religieux chrétiens, qui conti- nuaient à vivre dans ces provinces, comme au temps de l'empereur Justinien, et les premiers Mystiques de l'Islam; cet édifice fut élevé à Ramla, à quelques lieues de Jérusalem, dans des circonstances essentiellement remarquables: un officier chrétien l-'J ^Ç^-' ' , étant sorti un jour pour aller prendre le divertissement de la chasse, rencontra sur son chemin deux personnes de la secte soufie, qui

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LA CONQUÊTE DES ÉTATS NESTORIEXS. ~3

La simplicité extrême du Propiiète et de ses compagnons était l'idéal suprême de ces puritains, dont les tendances

cheminaient de compagnie dans une intimité absolue, et qu"il vit mettre en commun les provisions qu'ils portaient; cette conduite plutii l'officier clirélicn; il appela l'un d'eux, et lui demanda qui était son compagnon de route. -Je n'en sais rien, lui lut-il répondu. Que possèdes-tu à toi ? continua le Cluélien. Rien, ditleSoufi. D'où vient ton camarade? Je ne sais point. —Mais quelleest cette intimité qui vous lie aussi étroitement? C'est, dit le derviche, notre règle. Avez-vous au moins un logis vous alliez ensemble"? Non •, répliqua le Soufi, et l'officier chrétien fit construire à l'intention de ces gens un couvent à Ramla de Syrie. Le cinquième et le sixième Soulis, cités par Djami, Aboul- Aswad .MaUUi et Aboul-Aswad Ra'i, furent des disciples du célèbre hermétique Zoul-Xoun al-.Misri. dans la doctrine duquel (p. 75) on retrouve des traces évidentes de l'inlluence des théories des Chrétiens coptes; le neuvième Soufi fut Abou Solaïman Darani, dont le véritable nom était 'Abd ar-Rahman ibn Ahmad ibu '.itiva al-'Ausi (ou al-'lsîy - le Chrétien -, man. SU) ; il fut unSyrien originaire du village de Dara I,)i, qui dépend deDamas:il mourut on l'année 83i> ^ folio 18 versoi; le dixième Souli cité dans la Safaltal al-ovns folio 19 recto). Ibrahim ibn .Vdham ibn .Solaïman ibn Jlansour al-Balkhi, originaire de Baikh, appar- tenait à la famille royale qui avait gouverné cette province orientale de l'Iran, c'est-à-dire à la lignée turke des Gotch, qui avaient professé le Bouddhisme ; cédant à l'atavisme de sa race, il abandonna, dès sa jeunesse, les vanités du monde, comme Sakyamouni ; il se rendit à la Mecque, il vécut dans la société (le Sofian-i Tsauri, de Kazil 'lyaz, d'Abou Vousouf Ghousouli; puis il alla se retirer à Damas, il mourut en 778; Abou Isliak Ibrahim ibn Sa'd al-'Alawi al- Hasani,le onzième Soufi cité par lijami, fut un "Alide de Baghdad. qui se retira également à Damas, comme le descendant des souverains bouddhistes de la Bactriane (folio 19 verso); le treizième, Abou Ishak Ibrahim Sitaba llarawi, originaire du Kirman, fut le contemporain de Bayazid al-Bistaniî, et le disciple d'Ibrahim ibn Adhaiu (folio iO verso), c'est-à-dire qu'il s'en vint recevoir la doctrine du maître en Syrie; puis, il s'en letourna terminer ses jours à Kazwin, après avoir formé un disciple célèbre, Ibrahim Uibati, lequel semble n'avoir jamais quitté l'Iran, et fut enterré près de llérat, dans le Khorasan.

C'est un fait visible que la Syrie joua un rôle prépondérant dans l'évolution du SoufiNme, que les premiers Mystiques parurent dans les pays de langue arabe, sur un terrain qui venait d'être chrétien pendant plus de six cents ans, que les Persans furent les disciples des Syriens qui leur apprirent la Loi, que le Soufisme, dans l'Iran, aux premiers siècles de l'hégire, fut aussi sporadique que le Shiïsme; le fait est important; il montre que l'Ésotérisme et le Mysti- cisme ne sont pas nés d'une évolution naturelle et spontanée de la pensée musulmane: que la doctrine soufie du renoncement et le monachisme des Mystiques est d'origine chrétienne, et non hindoue; que la somme de ces théories étranges a commencé à poindi-e, comme l'affirme Djami, à une date qui se place entre les années 73u et 7 10. Cette doctrine de Djami est amplement confirmée pai- ce que l'on peut inférer de l'élude des traditions authentiques, ou réputées authentiques, qui sont rapportées par les auteurs shiites, comme par les théologiens sunnites, tel le Ka/i de Abou Dja'iar Moharamad ibn Ya'koub al-Kolaïni (conunencement du x' siècle), et leSa/iih de Boukhaii (-1- 809,; on ne

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au monaehisme, à l'ascétisme, au renoncement, à la chanté, au sacrifice, complètement étrangères à l'esprit de l'Islam, à

trouve, dans ces immenses recueils, aucune allusion, ni à l'existence de la secte soufie, ni au nom de Soufi: et ce n'est point par prétorition qu'aucune des traditions colligées dans le Sahih et dans le Kafi ne parlent pas du Soufisme, ni de rien qui se rapporte aux Mystiques, car on trouve dans ces deux livres des réponses concernant toutes les formules religieuses qui avaient cours, et qui étaient connues, aux premiers âges de l'Islam; d'où il faut nécessairement conclure que la secte des Soufis n'existait pas plus que leur nom, à l'époque de Mohammad, des khalifes orthodoxes, d''Ali, de Dja'far as-Sadik, ou, si elle existait, qu'elle se réduisait à un nombre infime de puristes, de jansénistes, sans cohésion et sans importance. C'est seulement un peu avant l'année 732, exac- tement et justement aux environs immédiats de l'époque à laquelle Djami, dans la Xafahat al-ouns, place l'existence du premier personnage qui porta le nom de Soufi, que l'on voit apparaître, dans une tradition que Kolaïni met dans la bouche du cinquième imam, Mohammad al-Bakir, des pei-sonnages qui s'éva- nouissent en entendant réciter la parole d'Allah; c'est une allusion transparente aux Soufis qui se pâment en écoutant déclamer le Koran, mais Mohammad al-Bakir parle de ces exaltés en termes vagues, qui montrent jusqu'à l'évidence qu'ils n'avaient pas alors pris ce nom de Soufis.

Ces ])remiers Soufis eurent des accointances avec les Manichéens; ce n'est point sans raison que les juristes, les fakili, traitèrent Zoul-Noun .Misri et .Mohyi ad-Din ibn al-"Arabi de zandiks, d'hérétiques mazdéisés; les Jlanichéens, dit Djahiz, dans son Kitah al-hayawan, étaient tenus à cinq pratiques capitales : la chasteté, pour ne pas emprisonner une àme dans la matérialité d'un corps terrestre; ce précepte est absolument conforme aux enseignements du Boud- dhisme ; il est contraire au Christianisme, bien plus encore au Zoroastrisme, l'homme est tenu do prendre femme, de fonder une famille, pour multiplier le nombre des créatures destinées à lutter contre l'Esprit des ténèbres, la polj'gamie était légale, un Mazdéen pouvait avoir sept femmes, comme on le voit par les termes d'une tradition citée dans le Ka/i, vers 910; cette tradition authentique rapporte la .sentence d'un juge qui ordonna à un Guèbre, au moment il emlirassa l'Islamisme, de répudier, par voie de tirage au .sort, trois de ses épouses sur sept; le principe de la chasteté est tout aussi contraire au sentiment de l'Islamisme, dans lequel la vie continente i-a, est considérée comme une honte anti-naturelle; le silence; se garder de critiquer autrui, c'est-à-dire l'indifférence majeure et radicale en tout point, sur toute chose, sur toute espèce, le détachement absolu des contingences, le mépris intégral du monde; la défense de manger de la chair, pour ne pas mettre à mort les êtres vivants ; voyager à travers le monde. Ces quatre dernières prescriptions offrent des analogies frappantes avec les enseignements du Bouddliisme, et c'est un fait sur lequel je crois inutile d'attirer plus longtemps l'attention du lecteur; il me suffira de dire que, dans le princi|)e, les moines bouddhistes sahi/ha étaient tenus de voyager, non pour recevoir la Loi, mais, au contraire, pour ilonner aux fidèles l'occasion de leur faire du bien, et d'acquérir ainsi dos mérites qui leur permettent de se délivrer des entraves écrasantes du .samsara; le moine est on effet punyakhsétra, un » terroir qui produit le mérite . ; ce précepte valut surtout à l'origine du Bouddhisme; il s'imposa, alors que les moines étaient peu

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LA CONQUETE DES ETATS NKSTORIEXS. (.J

l'àpreté, h rimpitoyabilité du Sémitisme, ont été provoquées par rintluence de l'hermétiqui' Zoul-Noun al-Misri, de son véritable nom, Younan ibn Ibrahim, qui avait vu en Egypte les couvents des Chrétiens, dont le père d'ailleurs était un Grec chrétien ( 1 ). un Nubien chrétien, d'après d'autres autorités, qui lui ont toutes renié la qualité de Musulman {2).

Les étymologies du nom des Soufis J._j-^, que donnent les Musulmans, comme toutes celles qu'ils se permettent, sont plus inadmissibles, plus invraisemblables, plus impossibles, les unes que les autres (3); apn's un long examen du problème, je reste persuadé que Sofi est une transiTiption du grec asoi; « sage », que ce nom a été créé en opposition directe et abso- 'lue avec la matérialité des termes faki/i iJii, 'alini »)Li, ces deux titres désignant les juristes et les théologiens, lesquels n'ont point à faire œuvre philosophique ou intellectuelle, mais simplement à appliquer d'une façon automatique la réalité de la Loi, d'après le Livre et la Tradition, d'après la parole de Dieu et les sentences du Prophète.

nombreux, alors qu'il n'y en avait pas assez pour satisfaire aux besoins de sain- teté de tous les fidèles; la situation changea quand leur nombre se fut multiplié, lorsque l'on trouva assez de moines |)0ur contenter tout le monde, alors qu'il devint inutile qu'ils continuassent à se promener de la sorte. Les moines voyageaient de vihara en vihara, ils allaient de monastère en monastère, sauf à la saison des pluies varsha, ils demeuraient dans un vihara, occupés à étudier les livres de la Loi; dans les viharas, occupés à la méditation et à la lecture des soufras, vivaient les moines sédentaires, les vieux et les paresseux, qui avalent une tendance naturelle à se considérer comme les propriétaires du vihara, ce qui était absolument contraire à l'esprit de la Loi, le monastère ayant été fondé par le roi à l'intention de tout le monde, et non d'une poignée de bonzes, qui pouvaient tout juste s'en considérer comme les usufruitiers, jusqu'au jour il serait urgent qu'ils transportassent leur fainéantise en d'autres lieux. 11 est inutile de souligner les rapports étroits qui existent entre les théories des Manichéens et les prescriptions de la Règle exotérique du Soufisme, telles que je les ai exposées dans le Muaéun, d'après la doctrine des meilleurs auteurs arabes et persans; sur les caractéristiques des .Soufis anciens qui vou- lurent faire œuvre personnelle, voir les Notes additionnelles.

(1) 'Aufi, Djawami' al-hikayal, man. persan 95, folio 19 recto.

(2) Les Peintures des Manuscrits orientaux de la Bibliothèque nationale, p. G4; j'ai fait remarquer, dans ce passage, que l'esprit et la lettre de cette partie ancienne du Soufisme, de cet aspect primitif de la réaction puriste et formaliste de l'Islam, sont très visiblement des emprunts aux livres des théologiens du Christianisme.

(3) Voir la notice de la Xafahat al-ouns (Xolices et Extraits, xu, 290).

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76 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

Et le fait se trouve confirmé par cette circonstance qu'il est certain que les Mystiques de l'Islam ont emprunté leur nom de Soufis aux moines chrétiens de Syrie et de Mésopotamie, chez lesquels ce nom ne peut dériver uniquement que du grec «o:;. Djahiz, qui mourut en 860, cité par Yakout al-Hama\vi, dans son article sur le Couvent des Vierges ^.\X»i\ ^o, un Diéwitchi monastir du viif ou du ix" siècle, près de Sourra man ra'a, raconte, dans son Kitab al-mo'allamin, une histoire singulière et peu édifiante. Quelques jeunes Arabes, de la tribu de Milas, des Tsa'liba, conçurent le projet de détrousser une caravane- qui passait non loin d'eux, près du Couvent des Vierges, que* Djahiz nomme des moinesses v-*ljj; le gouvernement abbas- side eut vent de leurs intentions, et il envoya de la cavalerie pour les' empêcher de mettre leurs desseins à exécution. Les- bandits, ayant appris ce fait, allèrent se cacher dans le cou- vent, et à peine y furent-ils arrivés qu'ils entendirent le galop des chevaux ; les soldats les cherchèrent en vain ; ils ne pai- vinrent pas à découvrir l'endroit de leur retraite; aussi aban- donnèrent-ils leur poursuite. Les fripons respirèrent à l'aise, et se dirent : « (Jui nous empêche d'empoigner le supérieur, de le ligoter, et chacun de nous, de prendre une de ces vierges; demain, quand l'aube se lèvera, nous quitterons le pays; nous sommes justement en nombre égal à celui de ces vierges. » lis firent ainsi, forcèrent les religieuses, trouvèrent qu'il y avait longtemps qu'elles avaient perdu leur honneur, et que le supé- rieur s'était chargé de leur ravir leur vertu. L'un d'eux exprima son dépit en ces vers :

•• Le Couvent des Vierges! La lionle soit sur elles 1 11 s'en passe de belles chez les moines !

" Nous avons couché avec vingt Soufies; eh bien! forniquer avec des moi- nesses vous réserve des surprises étranges ».

L'Ismailisme shiïte contamina cette simplicité et cette har- monie par la théorie fallacieuse lIo l'interprétation ésotérique des passages du Koran et des traditions, sur lesquels les

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premiers Soufis, Abou Talib al-Makki, Kosliaïri, a\aieiit éiabli la vérité du MysticisQie.

L'inlluence de la philosophie néo-platonicienne était cunsi- tlérable dans ces sectes outranciéres, qui avaient entrepris une guerre sans merci contre l'Islam des "Abbassides, dont le but avoué était de rendre aux 'Alides le Khalifat qu'avaient usurpé les souverains temporels qui régnaient à Baghdad; cette inlluence s'exerçait essentiellement par l'intermédiaire des Gnostiques (1), et on la trouve à chaque ligne de la philosophi-e 6t de la métaphysique du Soufisme. Les Ismaïliens, après eux les Souûs de la seconde époque, s'étaient empressés d'adopter la doctrine des hypostases, si éloquemment, si artistique- ment exposée par Plotin et par Porphyre; ils professaient que l'homme est Dieu, par son essence, en tant qu'il est l'émanation du Un primordial, et son hjpostase (-).

Les Soutis exaltés de la première époque n'en cherchaient pas si long ; ils se proclamaient tout simplement les équipollences de la Divinité par sa grâce efficiente; ils ne s'inquiétaient point de savoir par quel mystère transcendantal ils se trouvaient les égaux du premier Moteur : « Dans mon manteau, il n'y a que l'Être Unique » JJ' "^1 ^^^^ J, ^^}, avait coutume de dire Bayazid al-Bistami, qui avait osé prendre le surnom de Soub- hani J'-^^c-- « Celui à qui la créature doit dire : Louanges te soient adresséi-s. Seigneur! », qiji ne craignit point de répondre, un visiteur étant venu frapper à la porte de sa cellule et demandant : « Abou Yazid est-il dans sa demeure "i Est-ce qu'il y a dans ma maison une autre personne qu'Allah (3)! »

(1) .lecoaserve à ces énergumènes le titre de Gnostiques; ils no sont nullement <les Sabéens. comme on l'a prétendu à tort, et la meilleuro preuve en est que l'autorité des Juifs, des Chrétiens, des Sabéens, des Musulmans, est simultané- ment invoquée dans l'un de leurs traités (Arabe 6598), qui a été acquis par la Bibliothèque nationale bien après la date à laquelle j'ai imprimé dans laRivista 'ler/U stiidii orienlali un exposé de leur doctrine s.yncrétique; il est clair que si ces livres étaient ceux des Sabéens, l'autorité des Sabéens li'y serait pas invoquée pour établir la véracité de leurs auteurs.

(2) Cette théorie reçut dans rislamisme le nom de doctrine ilu J-W.

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Mansour al-IIalladj, un demi-siècle plus tard, qui était shiïte, ou plus exactement qui planait au-dessus des misé- rables dissensions des sectes, ne lui cédait en rien au point de vue de l'orgueil mystique le plus outrancier et le plus intransi- geant; à l'imitation intégrale de ce Persan, il déclarait à qui voulait l'entendre : « Je suis l'Être Unique » J^s^' Lit.

Et Mansour al-Halladj fut loin d'être une exception, le créa- teur d'un genre; il répéta un type connu, qui, à cette époque du commencement du iv" siècle de l'hégire, reflétait les aberrations de la pensée iranienne : Mohammad ibn 'Ali ash-Shalmaghani (1), qui fut un shiïte notoire, sous le règne d'ash-Moktadir, à Baghdad, comme Mansour al-Halladj, pro- clama qu'il était la Divinité, et enseigna la doctrine de l'hypostase jusqu'au moment Ibn Mokla (322 H. = 944 J.-C.) le fit mettre à mort.

Et Bayazid al-Bistami, à la fin du ix'' siècle, répétait les termes d'une erreur de l'Islamisme iranien, qui avait été proclamée, environ un siècle avant lui, par un hérésiarque célèbre, le Mokanna", de son nom, al-Hakim ibn "Ata. Le Mokanna" parut à Marw, dans le Khorasan, en 774; il préten- dit qu'il était le fils de Dieu, venu sur la terre sous les espèces apparentes de l'humanité; il affirma, au milieu de tours de passe-passe et d'escamotage, que ce n'était point la première fois qu'il se révélait sou^s la forme humaine, qu'au commence- ment du inonde, dans le principe des temps, il avait été Adam, puis Noé.

L'audace de cet imposteur mit en péril la puissance du khalife dans ces contrées lointaines de l'Iran, qui ne se sou- mettaient qu'à regret à rautorit(;' du pontife de Baghdad; il fallut aux troupes d'al-Mahdi huit années de lutte pour venir à bout de cette insurrection, et pour s'emparer de la cita- delle où le Mokanna' s'était retranché; plutôt que de tomber

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'Othivian al-Djoullabi, Aos/i/'(vY-;ï/o/((/yo((6, man. suppl. persan 108G, folio 149 verso. A1)0U Yazid Taïl'our ibn Isa ibn '.41i al-Bistami naquit en 261 de l'iiégire (874); son grand-père était zoroastrien, et il embrassa les croyances do l'Islamisme. (1) Ibn al-Atliir, C/ii-onique, man. arabe 149Ô, folio 330 verso.

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vivaçt aux mains de l'ennemi, al-IIakim ibu 'Ata se brûla vif sur un bûcher ardent, pour faire croire à ses fidèles, comme aux officiers du khalife, qu'il s'était évanoui dans les airs, et qu'il était remonté au Ciel, d'où il reviendrait au cours des siècles.

L'origine chrétienne de cette hérésie ne fait guère de doute : se dire le fils de Dieu est un non-sens absolu dans le Magisme, dans le Bouddhisme, dans l'Islamisme : Allah, proclame le Koran, est « Celui qui n'a pas été engendré, qui n'a pas engendré »; prétendre aux altriliuts divins est l'absurdité même dans la croyance zoroastrienne; se croire Dieu est un concept impossible et inadmissible dans la religion de Sakya- mouni, qui ne connaît point de divinité, tout au moins au sens concret et matériel des religions et des croyances de notre C>ccident; elle ne peut réellement naître dans la théorie moliammédienne, Allah, par sa définition même, étant l'Unité primordiale, qui contient tous les nombres, mais qui ne peut être égalée par aucune de ses émanations.

Cette doctrine étrange, les prétentions du Mokanna', les pro- clamations de Bayazid al-Bistami, d'al-IIaliadj, d'ash-Shalma- ghani, ne peuvent s'expliquer que par l'influence du Christia- nisme, parce que le Fils de Dieu, révélé sur la terre sous la forme humaine, est Dieu dans la Trinité, avec Dieu le Père, et l'Esprit de Sainteté; elles sont incompréhensibles dans toutes les formes religieuses qui étaient connues dans les vastes domaines du Khalifat abbasside; elles ne s'expliquent qu'au sein du Christianisme.

Mais il n'entrait nullement dans l'esprit de ces personnages de prétendre qu'ils étaient arrivés à l'union avec la Divinité, après un long voyage à travers les stades, qui représente une ascension douloureuse de la créature vers le Créateur, ni qu'ils étaient venus se fondre dans l'Unité mathématique et plurale de l'Ame du /.ctij.:?; ils étaient les égaux d'Allah, parce que leur ipséité avait été créée divine, par un fait de la volition de l'Être suprême, non par celui de leur volonté, par une grâce efficiente et une prédestination fatale, non comme la récom- pense d'efforts incessants dans la ^'oie ésotérique. Ils se sont crus Dieu, parce qu'ils se sont imaginé que les ascètes chrétiens,

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en Syrie et en Egypte, cherchaient par leurs austérités, par le renoncement et la surérogation, qui sont devenus les bases du Soufisme, ;i s'unifier avec le Christ, de même qu'ils ont cru que les Chrétiens adorent des idoles, parce qu'ils mettent des statues aux murs de leurs églises; comme tous ceux qui copient sans comprendre exactement le sens de ce qu'ils clier- chent à reproduire, ils ont déformé l'essence de la pensée qui inspira leur modèle : ils ont pris dans sa signitication rigou- reusement matérielle, dans son aspect strictemenl littéral, le symbolisme allégorique des mots « rentrer dans le sein de Dieu »: comme saint Hilaire (un du iv" siècle) (1), qui admet que l'homme, matériellement, par l'usage des sacre- ments, arrive à l'unité avec Dieu, ils ont exagéré le sens et la portée de ce qu'a dit saint Jean : « Vos autem me videbitis, quoniam ego vivo, et vos vivetis; quoniam ego in Pâtre meo, et vos in me, et ego in vobis (-2). »

Bayazid al-Bistami, Halladj, Shalgamani, furent des déments, des candidats à la paralysie générale ; leurs doctrines et leurs folies ne firent pas progresser le Soufisme; ces tendances auraient porté un coup fatal à l'Ésotérisme si elles avaient été encouragées et suivies; les Mystiques se rendirent très \ite un compte exact que la théorie de la divinité innée et congénitale est une absurdité, qui ne conduit à rien, ou plutôt qui mène devant le mur qui clôt une impasse, car la faiblesse, l'imper- fection, la fragilité humaines, sont réellement et absolument incompatibles avec l'essence et les attributs éternels de la Toute- Puissance.

Les Ésotéristes cherchèrent un moyen moins simpliste d'arriver à la divinité, et les Persans le trouvèrent dans les dogmes du Bouddhisme : Farid ad-Din 'Attar fut le grand maître de ce nouvel aspect du Soufisme, comme Zoul-Noun Misri avait été le protagoniste de l'aspect du Soufisme calqué sur le monachisme chrétien. Zoul-Noun Misri et "Attar sont les deux pôles de cette évolution, qui alla des couvents du désert égyptien aux viharas bouddhiques (3).

(I) Le Père, de TflnUatc, \i\vc viii, ;' 15.

(-2) XIV, 19.

^3) Les premiers Soulis, aux premiers siècles de la Conquête, en Syrie et en

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Les Soulîs do la troisième école, de date plus récente, en par- ticulier ceux qui vécurent à partir du milieu du xiii' siècle, professent une nouvelle théorie de la divinité de l'homme, établie sur des bases et des prémisses tout autres et essentiellement ditïérentes. Elle ne ressemble en rien aux thèses exposées dans les œuvres des Soufis antérieurs, ni aux doctrines qu'ils professaient: leurs idées ont été pro- fondément modifiées par des intluences qui ne s'exerçaient pas encore au cours des périodes durant lesquelles les règles du monachisme des Coptes, la philosophie néo-platonicienne, la Gnose, furent les seules sources étrangères de l'Ésotérisme musulman.

Dans son Maksad-i a/,sa (W. qu'il composa vers le milieu du xnr siècle, 'Aziz ibn Mohammad an-Nasati (v lHJo), origi- naire de la ville de Nasaf, en ïransoxiane (2), dans le Madjma

Egypte, l'taicat des Clirétiens iiui s'étaient convertis par force à l'Islam; continuèrent à penser exactement comme l'avaient fait leurs ancêtres sous It joug byzantin; ils vécurent dans le renoncement et l'humilité islamiques, comme ils auraient vécu quatre siècles plus tùt dans le spiritualisme chrétien; en acceptant le monachisme et l'ascétisme de Zoul-Xoun Misri, ils ne firent que •<* éprendre leur bien et rentrer dans leur tradition, puisque Zoul-Noun les tenait des Chrétiens; les Mystiques du xir siècle, dans l'Est de l'Iran, étaient des descendants de Bouddliistes qui avaient accepté l'islara, parce qu'il s'était présenté avec un sabre; eux aussi, dans l'Islam, continuaient à penser comme leurs pères, au ni«, au iv siècle, et aux mêmes choses; ils acceptèrent les nouveautés que leur apportait l'arid ad-Din 'Attar comme des formes connues, qui réveillaient en eux des pensées lointaines et des souvenirs anciens; au point de vue du Soufisme, exactement comme dans le domaine des mathématiques, le fond de la théorie et de la doctrine de l'Islam est un emprunt à peine déguisé aux thèses soutenues par l'Hellénisme, que vint légèrement modifier, sans rien lui enlever de son caractère, un apport hindou postérieur.

ilî Man. supplément persan 1-24. folios 278 et suiv.

(•2} Nasaf, dit Yakout. dans le Mo'djam al-houldan, IV, 707, est une grande cité de la Transoxiane: elle est située entre le Djaïhoun, l'.A.mou-daria, et Samar- kand; elle n'est autre que la ville de Nakhshab, laquelle se trouve à une égale distance de Boukhara ot de Baikh, à main gauche de la personne qui suit le chemin de Samarkand à Boukhara, à trois journées de route de Samarkand. Nakhshab est le sanskrit na-kshap-n . pure, sainte -, auquel on comparera ksliap-nna-ka - prêtre bouddhiste ou djaïna », avec une dérivation séman- tique obscure, comme Boukhàrà est le sansknt vifiâra monastère boud- dhique ». Xasaf et Xakhshab sont les deux aspects d'un même mot. Xakhshab est une forme iranisse, avec l'aspiration de la gutturale devant une consonne, du sanskrit ' na-kskap-a ; nakhshab est une forme iranienoe, tandis que la forme prakrito aurait été successivement, sur