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STATISTIQUE INDUSTRIELLE

DU DÉPARTEMENT DE L'AIN

Ce département comprend les pays de Bresse, Bugey, Valromey, Gex et la principauté de Bombes. Au temps des Romains, ces différentes provinces faisaient partie de la première Lyonnaise; plus tard elles furent enclavées dans le royaume de Bourgogne. Sa superficie est de cinq cent quatre-vingt-quatre millehuit cent vingt-deux arpents métriques; sa popu- lation est de trois cent quarante-six mille vingt-six âmes. Le Jura lui sert de borne à l'endroit du nord; à Test, la Suisse et la Savoie dressent leurs pics nei- geux et leurs glaciers éternels. Le Rhône, sorti tout grondant du lac de Genève, court au sud, le baigne par un côté et le sépare de Tlsère. Il s'épaule à l'ouest sur les départements du Rhône et de Saône-et- Loire. Jl touche par trois faces à la France et par une à l'étranger; il n'a qu'à tendre la main par-

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2 STATISTIQUE INDUSTRIELLE

dessus la frontière pour prendre et donner. Un grand nombre de routes, tant royales que départementales, le sillonnent en tous sens et se croisent à l'infini, comme les veines et les vaisseaux capillaires dans le corps humain, qui servent à faire circuler le sang, et à porter la vie jusqu'aux extrémités les plus éloi- gnées du cœur. Parmi ces routes, il y en a six de royales, dont une de première classe, qui va de Paris à Genève, de l'endroit les habitants s'appellent Monsieur à celui ils s'appellent Citoyen; les seize autres sont départementales et fort utiles encore, quoique d'une moindre importance. Une autre route qui n'est pas pavée et n'exige aucune réparation, une route qui n'est ni royale ni départementale, une route qui marche toute seule, c'est l'Ain qui traverse le département auquel il donne son nom du nord au sud depuis le Jura jusqu'au Rhône, prenant en chemin tout ce qu'il y a de bon et de vendable : et les belles pierres de Villebois, et les grands chênes et les grands sapins pour les remettre au Rhône qui les prend à son tour et les porte à Lyon la belle ville, et de dans tout le midi de la France.

Ces routes sont d'un intérêt plus haut encore qu'on ne le pense ; elles unissent le nord et le midi, Strasbourg l'Allemande, et Marseille la Grecque; l'est à l'ouest, Bordeaux la ville aux bons vins et Genève l'horlogère; Lyon est là, à vingt enjambées de poste, prête à mettre en œuvre tout ce qu'on lui enverra ; Genève à trente pas.

C'est par ces routes que s'acheminent vers la Savoie les bestiaux qu'elle nous demande ; c'est par que l'on porte à la Suisse et le vin et le grain qui lui manquent, c'est par que passe le beau blé doré que la chaude Afrique envoie à Marseille sur ses tartanes et ses brigantines, et que Marseille

DU D]ÉPARTEMENT DE L'AIN. 3

envoie à la froide Helvéiie, cette grosse fille aux yeux bleus et joues rouges, grande mangeuse qui n'en a jamais assez.

"Nous ne comptons pas, et cependant c'est un revenu très réel pour le pays, une rente qui est exactement payée à ses échéances : le passage périodique des Anglais, Français et autres touristes, soit malades, soit bien portants, artistes ou bour- geois, petites miss vaporeuses ou joyeuses créatures qui s'en vont en Suisse remplir leur album et vider leur bourse. Tous ces admirateurs de la nature qui vont mettre leur carte au mont Blanc et se font inscrire à la Yung-Frau, tous ces amateurs du pastoral qui boivent du lait et se pâment au ranz dés vaches, laissent après eux une longue traînée d'or et d'argent.

Bien que cet état de choses soit déjà très confor- table, cependant d'importantes améliorations ont eu lieu; d'autres sont projetées, d'autres. acceptées. Le halage de la Siaône a été rendu plus facile par la construction de deux ponts, l'un sur le bief de Fromans, l'autre sur le bief de Genay ; les travaux du port Saint-Laurent sont en pleine activité ; on va jeter un pont au passage de la Veyie; celui de Chaley en fil de fer suspendu est achevé; celui de Pont-d'Ain, également suspendu, se fait admirer pour sa hardiesse et sa légèreté. On a commencé un chenal à travers la perte du Rhône pour le flottage des bois ; l'on parle d'ouvrir un canal qui irait du lac de Nantua à la Saône près de Lyon ; on parle aussi d'un chemin de fer traversant la Dombe entre Lyon et Bourg, et passant par Servaz, Marlieux, Villars, Sathonay, etc.

On voit que le département de l'Ain n'est pas en arrière, et que toutes les idées progressives et civili-

4 STATISTIQUE INDUSTRIELLE

santés y débouchent des quatre points du vent par toutes ses routes. Le chemin de fer est aux routes anciennes ce que la poudre est au bélier, Timpri- merie à récriture, la vapeur à la voile, c'est-à-dire une de ces choses qui changent la face du monde, comme la poudre et Timprimerie Tout fait au temps de leur invention, et les améliorations qui doivent en résulter sont incalculables. Le chemin de fer supprime les chevaux, il est vrai, mais il fait naître les forges et fait creuser les mines de charbon; mais il diminue les frais de transport et fait une précieuse économie de temps, cet autre capital dont la perte est irréparable; mais il rend voisines et comme porte à porte des villes qui semblaient ne se devoir jamais dire un mot de politesse et faire ensemble le moindre échange : il est donc à souhaiter que le chemin de fer projeté s'établisse et que tous les autres départements suivent en cela l'exemple du département de l'Ain.

Après avoir fait comme les dessinateurs qui commencent par indiquer les muscles et les os des figures qu'ils veulent représenter, il serait bon de recouvrir de chair cette étude mythologique et de mettre une peau sur ces veines et sur ces artères. Après avoir parié des routes, je dois parler des pays qu'elles sillonnent et qu'elles alimentent.

Au nord-ouest, dans l'arrondissement de Bourg, s'étendent à perte de vue d'immenses prairies que la Saône côtoie tantôt en bonne tantôt en méchante voisine. En débordant, elle inonde et fait pourrir les foins. Pour la mettre à la raison, on avait conçu divers projets restés sans exécution, en sorte qu'elle continue à faire la mauvaise et à détruire ce qu'elle avait fait pousser. Sur ses bords, les villages, les hameaux, les bourgs se pressent les uns sur les

DU DÉPARTEMENT DE L'AIN. $

autres, gais, riches et peuplés. Tout ce pays est bossue, mammelonné, plein d'accidents de terrain et ombragé par de grandes forêts de chênes verts, noueux, vivaces, incorruptibles, capables de résister aux soleils et aux pluies de tous les mondes et qui sont d*une grande ressource pour notre belle marine française.

J'ai dit tout à l'heure que le pays était plein de montagnes ; n'allez pas croire qu'elles soient aussi hautes que l'Hymalaya ou le pic de TénérifTe; ce sont de bonnes bourgeoises de montagnes, et l'on n'a pas besoin d'être un autre Jacques Balmat pour les gravir ; en une heure on leur a mis le pied sur la tête. Leur direction est du nord au midi. Les montagnes, dit-on, sont les mamelles du globe; en tous cas, celles-ci sont mauvaises nourrices et n'ont guère de lait, car il n'y a que deux sources un peu considérables dans tout le canton : celle de l'ancienne Chartreuse de Sélignat et celle de la commune de Corveissiat. Aussi les habitants de la plaine de Suran souffrent-ils beaucoup du manque de fon- taines, et par les temps de sécheresse n'ont-ils pas d'autre ressource pour eux et leurs bestiaux que l'eau stagnante et échauffée qui s'amasse aux digues des moulins. Pour les puits, il n'y faut pas songer; à peine a-t-on égratigné la terre que l'on se heurte au roc vif. Peut-être le sondage d'après le procédé artésien seriait-il suivi de succès et rencontrerait-on une nappe d'eau intérieure ; mais c'est une expérience coûteuse et au moins incertaine.

Au nord-est, c'est-à-dire du côté de Nantua, le sol continue à être montueux ; mais les montagnes ont pour chevelure des forêts de sapin au lieu de forêts de chênes. Celle qui va voir les nuages de plus près se nomme la montagne de Chalame et se dresse

6 STATISTIQUE DmUSTRIELLB

entre les communes de Giron, Champ-Promier et Montage. C'est dans cet arrondissement que se trouvent les quatre lacs qui font une espèce de petite Suisse de cette partie du département; les quatre grands lacs de Nantua, de Silan, de Meyriat et de Génin dont les eaux bleues et poissonneuses occupent ensemble une superficie de cinq mille huit cent cinquante-neuf hectares. Rien nV manque, ni les convulsions du sol, ni les anfractuosités des vallées, ni les chalets aux toits de planches, ni les moutons, ni les chèvres surtout, ni les majestueuses solitudes ; TAin qui roule et gronde, profondément encaissé entre des rochers, complète le tableau. Mais les yeux sont plus satisfaits que Testomac dans ce bienheureux pays. Le sillon ne nourrit pas le labou- reur, et le peu de grain qu'on y récolte est du seigle de très médiocre qualité.

Au sud-est, dans l'arrondissement de Belley, qu'enferment par trois côtés les eaux du Rhône et de l'Ain, l'aspect du pays est beaucoup moins sau- vage; le Valromey, les environs de Belley et le bas Bugey offrent des parties agréables et fertiles, le sol est bien cultivé, et rend ce qu'on lui donne avec usure ; les grains, les fruits et les légumes s'accom- modent également de la qualité du terroir; on y recueille du vin, du chanvre et des noix ; on y trouve même des truffes noires qui, sans être aussi estimées que celles du Périgord et de Bologne; ne sont pas indignes du palais le plus gourmet. Aux environs de Belley, beaucoup de vignes sont plantées en hautains, à la manière italienne; les intervalles semés de blé, de menus grains ou de fourrages artificiels, offrent un charmant contraste de couleur et de floraison, et par leurs bigarrures font l'effet d'une grande robe de zèbre ; dans les rochers, ou trouve beaucoup de

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stalactites qui, étant sciées, servent à faire des murs et principalement des cheminées.

Le côté de sud-ouest, à l'endroit de Trévoux, présente une physionomie tout à fait différente. On se croirait, si le ciel était plus b]eu et plus ardent, transporté en Italie au plein cœur des marais Pontins ; les parties riveraines de la Saône ont cepen- dant Taspect un peu moins désolé que Tintérieur. Là, point de montagne, point de colline qui réunisse et dirige les eaux pluviales; de grandes plaines caillouteuses et décharnées jusqu'aux os, des flaques d'eau et des étangs de tous côtés, quelques rares taillis poudreux et hérissés, des habitations épar- pillées dans des pays perdus, de misérables fiévreux, au teint hâve et plombé, aux yeux ternes et morts. Le peu de sources qui traversent cette malheureuse contrée coulent en sens inverse de la rivière ils se vont rendre; quant aux eaux de la pluie, ]e sol les retient aussi exactement que ferait une citerne. Elles ne peuvent ni être absorbées, ni s'écouler par l'inclinaison. Sous une couche très mince de terre végétale se trouve un lit d'argile compacte que ne peut mordre la bêche, ni entamer la charrue, impé- nétrable à l'eau et aux racines des arbres. Ne pouvant s'écouler, ces eaux s'amassent, croupissent et, se résolvant par révaporation,remplissentratmosphère de miasmes pestilentiels. On a fait ce qu'on a pu pour atténuer l'insalubrité du climat. On a dirigé, contenu et ramassé les eaux dans différents réser- voirs ; les princes de Savoie avaient même pris sous leur protection spéciale et encouragé de tout leur pouvoir ces entreprises de dessèchement et de culture. Mais les travaux et les dépenses seraient trop considérables pour cultiver le terrain que couvre ces étangs, si on parvenait à les dessécher;

8 STATISTIQUE INDUSTRIELLE

il faudrait au moins une colonie de trente mille cultivateurs, la construction de douze cents fermes et dix-huit mille têtes de bétail, car le pays dévore ses habitants et serait bientôt désert si on Taban- donnait à ses propres ressources.

Maintenant que nous avons donné à peu près la physionomie générale et particulière du territoire du département, que nous avons décrit ses routes et ses rivières, ses bois et ses étangs, ses montagnes et ses plaines, nous allons dire quelles sont les villes qui en hérissent la surface et le rang industriel qu'elles occupent parmi les villes de France. La première que je dois nommer est Bourg, chef-lieu de préfecture ; elle est à cent quinze lieues de Paris ; six grandes routes viennent y aboutir ; la rivière de Reyssousse, dont l'eau est excellente pour les tanne- ries, la traverse du sud-est au nord-ouest; d'un côté, l'horizon est fermé par une ceinture de forêts; de l'autre, la vue s'étend sur une plaine variée par toutes sortes de cultures. Cependant, malgré <îette apparence fertile, les prés sont humides et froids, les arbres souvent rongés par la mousse. Bourg n'est pas très peuplé ; il n'y a guère que neuf mille âmes ; les loyers y sont chers à cause de la rareté des matériaux qui est telle que la plupart des maisons sont construites en bois, et l'on y vit assez mal avec beaucoup d'argent. L'aspect de la ville est, du reste, passablement triste; les rues sont en général étroites, tortueuses et sombres; et Bourg, par sa situation, n'est ni manufacturier, ni commer- çant. Chacun vit du revenu de ses terres; aussi la gêne est-elle générale quand les récoltes sont mau- vaises, et les capitaux manquent pour les spéculations et les entreprises. Le commerce et l'industrie se bornent à quelques fabriques de toiles peintes et de

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draps; on y file aussi du coton, on y fait des peignes en corne ; mais ce qu'il y a de plus important, ce sont les tanneries et les corroieries. L'air v est assez salubre, surtout depuis que l'on a desséché et trans- formé en courtils les fossés fangeux et bourbeux qui environnaient la ville; Ton n'y est pas sujet aux fié-, vres qui désolent la partie sud-ouest du département. C'est près de Bourg que s'élève ]a délicieuse église gothique de Notre-Dame-de-Brou. Il est impossible de rien voir de plus fantasque et de plus merveilleux que les arabesques et les ornements de sa façade à triple fronton ; c'est de la dentelle de pierre, du granit tissu et filé, un miracle perpétuel d'audace et de patience ; le goût de la Renaissance s'y fait déjà sentir et marie gracieusement ses belles fleurs clas- siques aux colonnettes et aux ogives; les vitraux brillent de tout l'éclat des vitraux gothiques, et se font remarquer par une perfection de dessin qui leur est inconnue. On a mis vingt-cinq ans à bâtir cette église, et l'argent qu'on y a dépensé est incal- culable ; avec le même temps et le double d'argent, on ne pourrait aujourd'hui rien édifier d'approchant ; le monde a désappris le secret de ces prodiges et, avec les grandes idées, les grandes choses s'en sont allées ; l'architecture n'est plus maintenant que le nom d'un art qui a été et ne sera plus ; de tous les arts, c'est assurément celui qui a le moins d'ave- nir.

Pont-de-Veyle, chef-lieu de canton, a changé son nom de Bourg-de-Veyle en celui de Pont-de-Veyle, depuis que son pont est bâti ; cette ville n'off're rien de bien remarquable.

Pont-d'Ain, les princesses de Savoie venaient faire leurs couches à cause de la salubrité de l'air, n'est plus qu'une ville assez malsaine ; les étangs de

10 STATISTIQUE INDUSTRIELLE

la Dombe se sont agrandis avec le temps, et l'air est devenu pestilentiel ; pendant l'été, il y règne une malaria comme à Rome, et les fièvres y sont fré- quentes. Le château seul échappe par son élévation à cette maligne influence. Quant au vieux pont qui a donner le nom à la ville, il est apparemment tombé dans l'eau, car on ne le voit point. Le brave généra] Joubert est à Pont-de-Vaux qui lui a érigé tout récemment une statue sur une de ses places.

Belley n'a de remarquable que son évêché. Nantua est une petite Genève ; elle a à ses pieds un Léman en raccourci dont les truites sont célèbres. Trévoux est plus connu par le monde et a plus fait parler de lui, en raison du Jowmal de Trévoux que l'on y a longtemps imprimé. Cette vDle s'appelle en latin Trivortium , comme qui dirait trois voies , parce qu'une voie romaine se partageait en trois branches à cet endroit.

Quant à Ferney, son nom lié intimement à celui de Voltaire qui en était en quelque sorte le roi et voulait l'ériger en ville, est à tout jamais célèbre.

Pour Gex, je ne sais rien sur son compte, sinon que c'est la ville aux fromages.

Le département de l'Ain, avec de grandes res- sources et de grandes facilités pour le commerce, comme le voisinage du. Rhône et de la Saône, tra- versé d'un bout à l'autre par une rivière navigable, à deux pas de Genève, n'ayant qu'à allonger le bras pour atteindre à Lyon, ne tient pas la place indus- trielle qu'il semblerait devoir occuper ; le caractère indolent, froid et généralement peu hasardeux des habitants, la médiocrité et l'éparpillement des for- tunes sont un obstacle presque invincible à un plus large développement ; et puis, la proximité de Lyon

DU DÉPAETEMENT DE L'AIN. 11

et de Genève qui, au premier coup d'œil, semble favoriser ses relations commerciales, Tempêche peut-être d'avoir une industrie à lui, comme un grand arbre qui empêche de croître les arbrisseaux placés dans son ombre. Mais s'il prend à ces deux grandes villes les objets de nécessité ou de luxe qu'il ne peut fabriquer chez lui, il les trouve toujours prêtes à recevoir ses produits agricoles et à vider leurs bourses de soie dans son tablier de peau, qu'il tanne et prépare lui-même pour le coup, car la mégisserie est une des plus importantes branches de son industrie, et le blanc de Bourg passe pour le plus beau de France. L'abondance des bestiaux, l'excellence des pâturages, la qualité particulière des eaux de la Reyssousseet de la Dorp offrent toutes les facilités désirables pour la fabrication ; et, outre l'exportation, l'habitude sont les gens au pays de Bresse de porter toujours devant eux un tablier de cuir, dont ils sont aussi inséparables que l'Espagnol de sa cape et ] 'Écossais de son plaid, assure à l'inté- rieur une consommation étendue et régulière. On y importe aussi, pour les façonner, de gros cuirs de Sens.

Quoique la toile dite de Saint-Rainbert soit la seule exportée, on fabrique, dans le département, beaucoup de toile de chanvre ; plus de trois mille métiers sont occupés à la tisser. On rencontre par- tout des tisserands qui travaillent tout l'hiver et les jours il pleutj ou quand ils manquent d'ouvrage à la campagne, ce qui fait que peu de gens achètent ou vendent de la toile. Chacun se fabrique ce qui lui est nécessaire. Cependant j la consommation qu'il en fait est si forte qu'ordinairement les fermiers assurent à leurs servantes et valets vingt à viùgt- quatre mètres de toile par année, ce qui est énorme;

12 STATISTIQUE INDUSTRIELLE

On évalue à trois millions cinq cent quatre-vingt- quatre mille trois cent quatre-vingt-quatorze mètres, ce qui se fabrique d'un an à l'autre ; trois millions (de) mètres sont consommés dans le département. Cependant, malgré cette grande quantité de toile fabriquée, il y a peu de blanchisseries, et personne n'a eu l'idée, quoique l'on ait pour cela toutes les commodités imaginables, d'établir une manufacture de toile à voile ; ce serait une spéculation à réussir immanquablement; rien au monde ne serait plus facile que d'en expédier les produits à Toulon par l'entremise du Rhône.

Il y a déjà longtemps que l'on file le coton à Nantua ", dans le principe , on le filait au rouet ; plus de quinze cents personnes vécurent de cette industrie jusqu'en 1764, époque un ouvrief de Lyon vint y établir des métiers, et les nankins de Nantua devinrent assez beaux pour soutenir la con- currence avec ceux de Rouen. Pour la laine, elle est entièrement consommée dans le pays à faire des matelas, en chapellerie et pour la fabrication des bas et des couvertures. A Nantua, vous trouvez quel- ques manufactures l'on fabrique des tiretaines grossières, de grosses serges tissues et des tapisse- ries, façon de Bergame, dont les gens de la cam- pagne garnissent leurs lits et font des linteaux à ïeiirs cheminées. Nantua, du reste, n'est pas le seul endroit l'on fabrique ; dans plusieurs pays de la Bresse, on tisse l'étoffe dont on a besoin, surtout pendant les longues veillées d'hiver; et, dans la vallée de Suran, chaque ménage, à la façon des temps anciens, fait faire patriarcalement, de la propre laine de son troupeau, la quantité nécessaire à son habillement. Plus de mille pièces sont fabri- quées de la sorte.

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Après ces industries humbles et populaires, je ne sais trop quelle transition employer pour vous dire qu'à Bourg on affineTor et l'argent de première main- d'œuvre, qu'on y tire l'or avec une si grande per- fection qu'il y a des traits plus minces qu'un cheveu scié en trois dans sa longueur, plus frêles qu'un fil d'araignée, plus flottants et plus souples que les écheveaux qui s'échappent de la quenouille de la bonne Vierge par les temps de ciel bleu et de soleil poudroyant ; que Trévoux est la seule ville de France et même d'Europe, à ce qu'on prétend, se fait le trait d'argent; renvoyées à Lyon et à Paris ces pelottes d'argent et d'or se contournent en graines d'épinards aux épaules des états-majors, reluisent aux dos des prêtres et se mêlent avec la soie dans la trame de ces riches brocards qui font l'admiration du monde, et dont Lyon seule a le secret entre toutes nos villes.

Élégantes petites-maîtresses, reines des bals et des soirées, hamadryades du bois de Boulogne, vous qui faites venir à si grands frais d'Italie le chapeau de paille qui doit mettre à couvert des baisers trop vifs de soleil de juin votre jolie figure, au coloris rose et blanc, vous ne savez pas qu'à Lagnieu on fait des chapeaux tout pareils à ceux qu'on va vous chercher par delà les monts ; la paille en est aussi bionde, la tresse aussi fine et serrée que si elle eût été faite par quelques contadine à l'ombre des murs de Florence. C'est à M. Dupré qu'on doit cela; le gouvernement Ta récompensé par une mention honorable et une médaille d'argent, et vous devriez bien, mes belles dames, lui donner aussi une récom- pense comme doit faire une bonne Française à ceux qui ont bien mérité de la toilette, je veux dire votre pratique, et vous le ferez, n'est-ce pas?

2

14 STATISTIQUE INDUSTRIELLE

Devéria, vous qui êtes le Gravelot et TEisen de ce temps, qui avez tant fait pour nos livres et nos albums! Camille Roqueplan, vous qui pouvez peut- être nous consoler de la mort de Bonnington, mort trop jeune! Vous, Charlet, vieux troupier qui avez à vous seul plus d'esprit que deux cents générations de vaudevillistes, ne demandez pas à Munich, à la patrie d'Aloys Senefelder, la pierre qui doit multi- plier vos gracieuses inspirations ; Belley vous four- nira des pierres lithographiques d'un grain aussi doux et aussi onctueux aussi fidèles à prendre et à rendre que toutes celles qu'on tire de l'étranger. Vous en trouverez à Paris tout autant que vous en aurez besoin, et cela, rue du Paon-Saint-André, nM.

Avant de terminer, il n'est pas hors de propos de descendre des généralités aux spécialités, et de citer expressément les noms d'hommes et de lieux les plus remarquables sous le rapport industriel. A Meilhonas, il y a une belle manufacture de faïences dont les produits ont valu, à M. de Meilhonas, son propriétaire, une mention honorable en 1823. A Montluel et Ambérieux, MM. Aynard frères dirigent une manufacture de draps spécialement destinés à l'habillement des troupes. A Ameysieux, se trouve une filature de soie, laine et cachemire, dirigée par M. le baron de Rostaing. MM. Doramaz d'Ojast et Flamand, Lardin frères, exploitent la même branche d'industrie et emploient environ cinq cents ouvriers chacun ; le dernier a obtenu une médaille d'argent en 1827* Tenay se distingue par une manufacture de duvet de cachemire, appartenant à MM. Doblet et Ronchaud, mentionnés honorablement en 1823, en 1827, et gratifiés de la médaille d'argent. A Naz^ près de Gex, ])JM. Girodj Montanier et de Jotemps

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élèvent de magnifiques mérinos dont Tamélioration toujours croissante leur a mérité, en 1823 et 1827, une médaille d'or.

Maintenant, si je vous dis que Ton fait, dans les montagnes du Bugey, beaucoup de petits ouvrages en os, en ivoire ou corne dont le produit est double de la dépense ; que la Balme possède une verrerie importante ; Meyriat, des fabriques de produits chi- miques ; Divonne, trois papeteries considérables ; qu'on a découvert, en 1795, dans la commune de Surjoux, une mine d'asphalte très productive dont on tire une huile minérale qui brûle dans les lampes, rend imperméables les cuirs qui en ont été frottés, et remplace le vieux oint dans les machines à grand frottement avec un avantage de cinquante pour cent ; qu'il y a des bancs de marne et des tourbières assez mal exploitées ; qu'on rencontre quelques filons de fer et de cuivre, des couches d'une certaine argile dont M. Racle, ingénieur, est parvenu, en 1780, à faire une espèce de stuc ou de marbre d'une solidité et d'un brillant singuliers; je crois que je me serai acquitté de ma tâche avec conscience ; je n'aurai plus grand'chose à vous conter, sinon que les grosses carpes de la Veyle font des matelotes déli- rantes, et que la chair fine et ferme des truites de la Versoix est on ne peut plus estimée des connais- seurs.

Vous savez tout aussi bien que moi que Lalande, l'athée, qui ne manquait pas une messe, le grand mathématicien qui avalait des araignées avec autant de plaisir que vous et moi un bonbon de Marquis ou de Bertheliémot; que Michaud qui a fait le Prin- temps (Tun proscrit et les Lettres sur r Orient; que Bichat qui est mort si jeune, et qu'on croirait un vieillard à voir tout ce qu'il a écrit; que Brillât-

Ifi STATISTIQUE INDUSTRIELLE DE L'AIN.

Savarin, Fauteur de la Physiologie du Goût, sont les fils du déparlement de l'Ain, et lui font tenir, entre tous les autres , une assez honorable place intellectuelle. Quant à sa place industrielle, nous devons avouer qu'elle pourrait être plus haute. Le département de TAin, malgré beaucoup de res- sources, est plutôt agricole que commerçant, pro- ducteur que manufacturier; mais il pourrait aisé- ment mettre en œuvre ce qu'il produit et donner plus qu'il ne reçoit ; avec le développement pro- gressif de l'industrie, il n'y a aucun doute que cela sera ainsi, et ce jour n'est pas loin.

{La France industrielle, n" 2, mai 1834.)

HISTOIRE DE LA MARINE

Par Eugène Sue

I

Un pauvre critique terrestre se trouve dans un cruel embarras quand il lui faut s'occuper d'un lit- térateur aussi exclusivement océanique que M. Eu- gène Sue. Avant de pouvoir lire ses œuvres cou- ramment, il est obligé d'apprendre par cœur le dictionnaire de marine et de se loger dans la tête le vocabulaire le plus formidable et le plus incongru qui se puisse imaginer.

D'honnêtes écrivains de l'intérieur des terres sont parfaitement incapables de distinguer la proue de la poupe d'un vaisseau. Il en est même qui font avec la plus bourgeoise sécurité naviguer leurs poétiques embarcations la quille tournée du côté du ciel; car on ne sait guère en France de marine que ce que l'on apprend à l'Opéra-Comique et au Vaudeville : cela se borne à bâbord et à tribord, plus «quelques jurons nautiques réservés depuis un temps immé- morial à l'oncle marin, brutal et millionnaire. Il n'y a rien d'étqnnant à cela; la marine n'a jamais été en France un sujet de préoccupation nationale

a.

18 HISTOIBE DE LA. MABIKE

comme en Angleterre et en Amérique. Sans doute notre marine est belle et grande, comme tout ce qui appartient à la France, mais la véritable force et la véritable gloire du pays ne sont pas là. Le roman militaire, si de pareilles catégories étaient accepta- bles dans Tart, serait assurément plus possible en France que le roman maritime.

Pour moi, j'avoue dans toute Thumilité de mon âme, que je suis aussi ignorant à l'endroit des choses aquatiques qu'un rédacteur du Journal de la Ma- rine^ et que je ne suis pas en état le moins du monde de chicaner M. Eugène Sue sur aucun point de la manœuvre. Je conviens, et je ne pense pas que per- sonne me méprise pour cela, que j'avais vécu jus- qu'à présent sans soupçonner ce que pouvait être une itague de palan : je le sais maintenant, et je ne m'en trouve guère mieux.

Si M. Eugène Sue déploie les bonnettes hors de propos, s'il fait prendre un ris intempestivement, s'il place le tapecu et le foc ils ne doivent pas être, s'il entortille maladroitement de braves cor- dages qui sont incapables de réclamer dans les journaux, que puis-je faire à cela? Je n'ai pas la science qu'il faut pour stigmatiser convenablement de semblables énormités; mais j'aime à croire que M. Eugène Sue a trop de conscience pour tromper d'innocents lecteurs et de plus innocents critiques, dans une matière qu'il traite avec un acharnement spécial ; il faut s'en remettre à son exactitude et à son honnêteté là-dessus, à peu près comme pour ces dissertaùons d'érudits, hérissées de passages chal- déens, syriaques, hébreux ou chinois qu'on est forcé de croire et de trouver exacts sur parole. Quel est le feuilletoniste qui peut dire s'il y a des contre-sens ou non dans les traductions de M. Stanislas Julien ?

PAB EUGÈNE SUE. 19

Ce qui est accessible à toute critique c'est le style, le drame, Tintention philosophique, la donnée et le genre des ouvrages de M. Sue.

Je ne crois pas qu'il puisse y avoir une littérature proprement dite maritime; c'est une spécialité beaucoup trop étroite, quoiqu'elle ait au premier aspect, un faux air de largeur et d'immensité. La mer peut fournir quatre à cinq beaux chapitres dans un roman ou quelque belle tirade dans un poème, mais c'est tout. Le cadre des événements est misé- rablement restreint : c'est l'arrivée et le départ, le combat, la tempête, le naufrage; vous ne pouvez sortir de là.

Retournez tant que vous voudrez ces trois ou quatre situations, vous n'arriverez à rien qui ne soit prévu.

Un roman résulte plutôt du choc des passions que du choc des éléments. Dans le roman maritime l'élément écrase l'homme. Qu'est-ce que le plus charmant héros du monde, Lovelace ou don Juan lui-même sur un bâtiment doublé et chevillé en cuivre, à mille lieues de la terre, entre la double iounensité du ciel et de l'eau ?

L'Elvire de M. de Lamartine aurait mauvaise grâce à poisser ses mains diaphanes au goudron des agrès. La gondole du golfe de Baïa est suffisam- ment maritime pour une héroïne. Le drame n'est, du reste, praticable qu'avec des passagers. Quel drame voulez-vous qu'on fasse avec des marins, avec un peuple sans femmes ! Quand vous les aurez montrés jurant, sacrant, fumant, chiquant, dans l'ivresse et dans le combat, tout sera dit. Un roman- cier nautique, avec son apparence vagabonde et la liberté d'aller de Brest à Masulipatnam, ou plus loin, est en effet forcé à une unité de lieu beaucoup plus

20 HISTOmE DE LA MAEINB

rigoureuse que le poète classique le plus strictement cadenassé.

Un vaisseau à cent vingt pieds de long sur trente ou quarante de large et Técume a beau filer à droite et à gauche, les silhouettes bleues et lointaines des côtes se dessiner en courant sur le bord de l'hori- zon, l'endroit se passe la scène n'en est pas moins toujours le même, et la décoration aussi inamovible que le salon nankin des vaudevilles de M. Scribe; que l'on soit à fond de cale, à la cambuse, à l'entre- pont, aux batteries ou sur le tillac, c'est toujours un vaisseau.

Il est vrai que l'auteur peut mettre ses personnages à terre ; mais que voulez-vous que fassent des gens qui débarquent, si ce n'est d'aller au cabaret ou dans quelque endroit équivalent? On ne fait pas connais- sance avec le monde en cinq ou six jours et une action n'a pas le temps de se nouer et de se dénouer dans un si court espace. Ou si pour parer à cet in- convénient, l'auteur laisse ses personnages sur le terrain ordinaire de toute action dramatique, ce n'est plus un roman maritime, c'est un roman aussi ter- restre que le premier venu. Le pauvre vaisseau qui est dans le port ne demande qu'à partir, et bon- dit d'impatience comme un cheval qu'on tient en bride, et, en vérité, c'est péché de faire perdre une si bonne brise à ces braves matelots sous le prétexte que le héros n'a pas encore eu le temps d'attendrir sa divinité et de pousser son aventure à bout. Cette pointe obligée de mât qui perce toujours au-dessus de l'action produit l'effet le plus désagréable et Je plus impatientant.

A part ces impossibilités naturelles au genre, je ne pense pas que les habitudes excentriques et par- ticulières d'une profession puissent suffire à défrayer

PAR EUGÈNE SUE. 21

une branche de romans. cela s'arrêterait-il? M.Eugène Sue, fait des romans dont les personnages sont nécessairement des marins. Demain, un autre s'arrogera le monopole des romans en diligence; rintérieur, la rotonde, l'impériale remplaceront la dunette, l'entrepont et le hunier ; à la place du facé- tieux cambusier racontant l'histoire du voltigeur hollandais ou des trois cochons, vous aurez M. J. Prudhomme ou un commis voyageur parlant de ses bonnes fortunes. Les ports seront des auberges, et au lieu de sombrer on versera. Ce roman est aussi faisable que l'autre. Ni l'art ni le roman ne sont là, mais bien dans le développement des passions éter- nelles de l'homme.

Quant au mérite de l'idée première, elle n'appar- tient pas à M. Eugène Sue. Elle revient de droit à M. Fenimore Cooper, quoique Smolett eût déjà tracé dans ses romans des caractères de marins. Le Pilote le Corsaire rouge sont et demeuront je pense, les chefs-d'œuvre du genre. Cooper l'Américain, sur un sol vierge et à peine défriché, excelle à peindre la lutte de l'homme avec la nature ; il y a une admi- rable placidité de lignes dans les horizons de ses tableaux dont le charme est inexprimable et un austère parfum de plantes sauvages s'exhale de tous les feuillets de ses livres. Les plus beaux romans de Cooper sont composés avec des éléments d'une simplicité extrême. C'est habituellement une pour- suite à travers une savane ou une forêt vierge. Une intelligence surmontant des obstacles matériels ; la barbarie qui cède avec regret et pied à pied ses lar- ges solitudes à la civilisation. Les personnages n'ap- paraissent que comme des points blancs ou rouges sur le fond d'outre-mer des lointains, ou sur le vert sombre et dur des ébéniers centenaires. Cependant,

22 HISTOIRE DE LA MARINE

malgré leur petitesse relative, par leur énergie et leur résolution, ils dominent cette gigantesque na- ture, et c'est la source.de Tintérêt sublime et pro- fond qui s'attache au Dernier des Mohicans, à la Prairie. L'orgueil humain est intimement flatté de cette victoire et s'en réjouit par esprit de corps. Cette disposition rendait Fenimore Cooper plus propre que tout autre à réussir dans le roman maritime. Son pinceau, sobre de teintes, rend avec une justesse admirable ces effets de ciel et d'eau quelques petits filaments noirs se dessinant à l'horizon, plus minces et plus frêles que des fils d'araignées, annon- cent seuls la présence de l'homme. L'idée qui éclate à chaque page est celle exprimée par le proverbe breton : « Ma barque est si petite et la mer est si grande! » De vient tout l'intérêt. Le style effaré et forcené où, si l'on veut, tumultueux et brillante de M. Eugène Sue, est bien loin d'attein- dre à l'émotion que produit cette tranquillité de. couleur et cette sévérité de touche presque puri- taine.

M. Eugène Sue, comme il le dit lui-même, à tenté de mettre en relief des prototypes dans Kernok le pirate, dans Gitano \e contrebandier, dans Atar Gull le négrier, dans la Salamandre le marin mili- taire. Ces romans ne seraient d'après lui que les pro- légomènes d'une histoire maritime qui embrasserait toute la marine française depuis le seizième siècle jusqu'au dix-neuvième siècle et leur but serait de familiariser les lecteurs avec ces types principaux avant de les lui montrer agissant au milieu d'événe- ments historiques.

Avec toute la complaisance imaginable et malgré l'amour un peu platonique parfois que M. Eugène Sue professe pour la vérité vraie^ il est difficile d'ad-

PAB JSU6ENE SUE. 23

mettre le Gitano comme le type exact du contre- bandier réel; ce marin équestre, avec son petit che- val Ikar, me semble avoir de bien singulières allures. Il sent diablement son Conrad et son Giaour, et j'ai peine à allier son lyrisme effréné à son com- merce frauduleux de soieries ; il est vrai que la scène est en Espagne, et, s'il faut en croire nos ro- manciers, TEspagne est un pays privilégié du ciel l'on se poignarde continuellement, et la plus mince fille amoureuse rendrait des points pour la férocité à la plus sauvage tigresse; ce brigand très lettré déclame contre la société et fait de superbes raisonnements. Il a bien quelques légères peccadilles à se reprocher; mais qu'est-ce que cela? Une dou- zaine de meurtres tout au plus; à peu près autant de sacrilèges; il a conspiré je ne sais combien de fois. Vous conviendrez que la société se montre bien insociable en repoussant un pareil homme de son sein. Notre poétique contrebandier, éperdûment épris d'une jeune religieuse, se laisse maladroitement surprendre et finit par subir le supplice du garrot en place publique. La-dessus un certain Fasillo qui rem- plit l'office de Kaled auprès de ce Lara, indigné du sup- plice de son vertueux maître, jure une haine mor- telle à l'espèce humaine, s'en va à Tanger, charge sa tartane de marchandises pestiférées et l'échoué devant Cadix elle est pillée par la populace. Une affreuse épidémie se déclare, vingt-cinq ou trente mille personnes meurent de la contagion* N*est-ce pas un récit bien déduit et parfaitement lo- gique?

Assurément ce n'est pas nous qui inquiéterons tili estimable romancier pour quelques douzaines de meurtres et de viols de plus ou de moins. Nous savons la difficulté de tenir éveillé le public d'au-

24 HISTOIRE DE LA MARINE

jourd'hui, ce vieux sultan usé et cacochyme, dont il faut agacer les nerfs détendus et chatouiller la fan- taisie dépravée. Nous ne voulons pas réduire un auteur aux pâturages d'épinards et aux moutons poudrés à blanc de Tidylle Pompadour et nous per- mettrons volontiers à M. Eugène Sue des choses que l'on n'eût certainement pas passées à M. le chevalier de Florian d'innocente mémoire. Cependant il con- viendra lui-même qull abuse légèrement de la tuerie, et, sans être précisément de Topinion de Candide, et, sans voir tout en beau, il nous permettra de croire que les hommes, même les plus scélérats, ne sont pas aussi scélérats qu'il nous les représente. Le capitaine Kernok, pour récréer son équipage met le feu à un vaisseau qu'il a capturé et fait griller dedans trois ou quatre douzaines d'Espagnols dû- ment ficelés et garottés : ceci me paraît exorbitant. Kernok, il est vrai, est pirate, et les pirates se per- mettent des choses qui ferait saintement horripiler notre conscience bourgeoise. Néanmoins, sans exi- ger d'eux une innocence de jeune pensionnaire se préparant à sa première communion, j'aime à croire qu'il ne se livrent pas aussi facétieu sèment à des atrocités gratuites. Je yeux bien encore passer à Kernok, attendu que c'est un homme un peu violent et dont l'éducation à été visiblement négligée, sa plaisanterie hasardée des trois douzaines d'Espa- gnols rôtis teut vifs. Mais que le capitaine Brulart qui a été comte et homme du monde fasse jeter un pauvre diable à la mer sur une cage à poulets avec deux négresses mortes, et commette à tort et à travers une multitude d'assassinats, le tout parce que sa femme l'a trompé, je soutiendrai, dussé-je passer aux yeux de M. Eugène Sue et du monde entier pour l'optimiste de M. Colin d'Harle ville,

PAR EUGENE SUE. 25

que c'est une misanthropie au moins exagérée et . que si tout homme mystifié se livrait à de pareils massacres, le monde serait dépeuplé depuis bien longtemps.

La vengeance est le mobiJe de tout les héros de M. Eugène Sue. Le précepte du Christ n'a jamais été très littéralement suivi : rendez le bien pour le mal, est aussi une maxime par trop évangélique, plutôt faite pour des anges que pour des hommes et des héros de roman, surtout dans le temps de tueries litté- raire où nous vivons. Néanmoins, les héros de M. Sue dépassent dans leurs vengeances toutes les proportions humaines.

Je sais vivre comme un autre, j'ai de l'indulgence et personne à coup sûr ne m'accusera d'être prude et petite - maltresse ; mais les hommes pâles de M. Sue ne s'arrêtent pas à de pareilles simplicités et ne s'amusent pas aux bagatelles de la porte. Ils sont si prodigieusement excessifs que je ne puis m'empêcher de me hérisser un peu et de réclamer en faveur de l'humanité, dont je ne suis cependant pas éperdument épris.

Le nègre Atar Gull, avec ses grosses lèvres bouf- fies et ses grand yeux blancs est aussi faux dans son genre que le berger Némorin avec sa culotte vert pomme et sa houlette garnie de roses pompons. C'est l'exagération inverse, voila tout; encore la haine d'Atar Gull est-elle à la rigueur explicable, mais Szaffye ! mais le capitaine Brulart I mais la du- chesse d'Alméidal M. Szaffye, non moins féroce sous des airs doucereux que ses anthropophages devan- ciers, imite trop visiblement ses prédécesseurs de l'école satanique; il a de plus le défaut d'être bête comme une oie et d'être annoncé comme un aigle; c'est un brave fils de famille qui sans

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doute a lu la traduction des -œuvres de Lord Byron par M. Amédée Pichot, qui va à Smyrne pour faire de la couleur locale, et s'amuse chemin faisant à désillusionner de petites filles et de petits gar- çons.

Si toutes ces ogreries étaient représentées comme des légendes et avec le frisson de terreur supersti- tieuse qui saisit le lecteur dans Han d'Islande ou dans Melmoth et non pas comme des reproductions exactes d'une vérité absolue, je les admettrais sans sourciller, et j'aurais examiné tout d'abord la valeur de l'exécution poétique, car, de ce que l'on s'égorge avec un acharnement incroyable dans les romans de M. Eugène Sue, je n'inférerai pas comme beau- coup de critiques bénévoles que M. Eugène Sue, s'est reflété dans ses personnages et que c'est un homme systématiquement sanguinaire; je lui ac- corde de plus toutes les vertus sociales et domes- tiques.

Dans tous les romans de M. Sue, il y a deux styles bien distincts ; le style parlé et le style écrit, l'un bon et l'autre mauvais, l'un chaud, vif, libre, natu- rel; l'autre inégal, boursouflé, emphatique et ba- riolé des plus pitoyables oripeaux, style détestable de tout point, tantôt tendu jusqu'à romprCj tantôt gauchement et prétentieusement naïf et qu'on pren- drait pour la traduction en prose de quelque mau- vais poète étranger. C'est de ce style que sont écrits les morceaux descriptifs, les réflexions de l'auteur, une grande partie du récita les conversa- tions des héros et en général toute la partie soignée de l'ouvrage. Les figures secondaires, les dialogues des matelots et tous les endroits auxquels M. Sue n'a pas l'air d'attacher autant d'importance sont exécutés dans la seconde manière. Dans ces pas-

PAR BITGèNB SUE. 27

sages, la vérité même du fond commande impérieu- sement la vérité de forme. M. Sue, malgré tous ses efforts pour y atteindre, n'a pas le moindre lyrisme. On sent le soleil des Orientales derrière toute cette splendeur factice. Ce qui démontre victorieusement qu'il n'est pas coloriste, c'est la crudité des tons qu'il emploie et le défaut d'harmonie générale. Il manque presque partout de finesse et de transparence. Les descriptions, les marines proprement dites, les mers, ressemblent à celles de Gudin; ce sont des mers de convention, beaucoup trop coquettement écheve- lées avec des vagues qui ont l'air de feldspath ou de cristaux irisés, une écume d'ouate et des navires d'un ton beaucoup trop bitumineux. Rien n'est plus fatigant à relire, surtout depuis que sont venus les imitateurs, que cette phraséologie à la fois maniérée et brutale, les plus précieuses paillettes sont cousues aux jurements les moins précieux et aux trivialités les plus réelles.

Maintenant passons à l'éloge. Nous avons été bien sévère, comme on doit l'être envers tout artiste d'un talent supérieur. M. Eugène Sue peint parfai- tement, surtout lorsqu'il ne veut pas peindre. Il a du talent par les côtés il ne croit pas en avoir. 11 possède à un degré assez haut le sentiment co- mique. S'il voulait tourner cette puissance vers le théâtre, il y réussirait, je n'en doute pas. Le mar- quis de Longetour est une vraie création, c'est un type. Ce brave débitant de tabac, forcé par sa femme, acariâtre et ambitieuse, d'accepter le com- mandement d'une frégate et ne sachant comment s'y prendre, est plaisamment présenté; il est dom- mage qu'à la fin ce portrait dégénère en caricature. Cette peinture ne manque pas de profondeur et résume assez bien les premières années de la Res-

28 HISTOIRE DE LA MARINE

tauration. Beaucoup d'autres physionomies sont fermement indiquées : Maître Buyk, Daniel le philo- sophe et son chien, le lieutenant Thomas, le docteur Gédéon, le mousse Grain-de-sel, le maître canonnier Kergouet ont le piquant et la finesse des pochades de Gharlet. Us vivent bien, ne se ressemblent pas et font rire. Il n'y a guère que les héros et les per- sonnages importants qui soient ennuyeux chez M. E. Sue, défaut qui lui est commun avec bien d'autres romanciers et que Walter Scott lui-même n'a pas toujours évité.

Outre cette haute qualité, M. E. Sue en possède encore une autre non moins importante : il a de la vie, une vie un peu turbulente et un peu fouettée, mais enfin c'est de la vie et n'en a pas qui veut. Ces deux choses suffisent pour le séparer du commun des faiseurs de romans. Ses contes maritimes ont eu du succès et ont encore des imitateurs. Son Histoire a-t-elle les mêmes chances de réussite, et M. E. Sue est-il capable, avec les défauts et les mérites qu'il a, de nous donner un résumé complet de la marine française? C'est une question grave pour lui et pour nous, que nous examinerons dans un autre article. Mais il n'était pas inutile, avant d'en venir à l'his- torien, de jeter un coup d'oeil rétrospectif sur la carrière déjà parcourue par le romancier pour voir s'il a gagné ou perdu à changer de rôle et de public.

II

M. E. Sue, ennuyé de demander à l'invention le type de Brulart, de Szaffye, et de tous ces manne- quins démoniaques dont il fait tirer les fils par une

PAR EUGENE SUE. 29

fatalité aveugle, ennuyé aussi de s'entendre accuser d'un pessimisme systématique, s'est jeté du roman dans l'histoire.

Mais au lieu d'échapper à cette obsession d'idées sombres et sanglantes, il trouva au contraire dans ses nouvelles études de quoi corroborer sa conviction première, c'est-à-dire que le crime n'était pas tou- jours puni et la vertu récompensée, aussi réguliè- rement que dans les mélodrames du beau temps de la Gaîté, aux jours florissait le patriarcal M. Marty, découverte tout à fait neuve et du plus grand intérêt. M. E. Sue, et ceci démontre une âme belle et généreuse, s'indigne outre mesure de ce que les faibles soient écrasés par les forts, que la corrup- tion effrontée et cynique l'emporte sur la vertu simple et modeste; mais ce n'est pas d'hier qu'est écrite la fable du Loup et de r Agneau , et il y a fort longtemps déjà que Gain a tué Abel. Qu'y faire? il n'est à cela qu'un seul remède, la rémunération, après la mort, du bien et du mal, dans l'enfer ou dans le paradis. La moralité de la comédie humaine ne se joue pas 'dans le monde et le quatrain sen- tencieux n'est pas toujours gravé au bas de l'apo- logue.

M. E. Sue était plus que tout autre à même de faire une bonne histoire de la marine, et par ses connaissances spéciales et par ses relations avec de hauts personnages, qui ont mis complaisamment à sa disposition des matériaux de la plus grande im- portance, entièrement inédits, matériaux si com- plets qu'ils rendent pour ainsi dire le travail de M. E. Sue inutile et qu'il eût suffi de les transcrire et de les coordonner.

« Que puis-je écrire, comme il le dit lui-même assez étourdiment, qui vaille les naïfs récits de

30 HISTOIRE DE LA MABINE

Jean-Bart sur ses combats? trouvera-t-on plus d'éclat et d'éblouissant esprit que dans ces lettres si gaies, si brillantes, confidences moqueuses de M. le marquis de Grancey et de M. le chevalier de Valbelle, à propos de chaque action leurs vaisseaux ve- naient d'assister? Qu'y a-t-il de plus noble que ces mémoires de M. le vice-amiral comte d'Estrées, pages toutes empreintes du grand langage du dix- septième siècle?

« Aussi est-ce avec une singulière émotion que je touchais et que je lisais ces feuilles manuscrites, jaunies par tant d'années, en songeant que tout cela avait été écrit à bord, après le combat, à l'odeur de la poudre brûlée, sur un canon renversé et fu- mant encore, ici sur un tronçon de mât criblé par la mitraille; et, je l'avoue, j'éprouvai quelque chose de saisissant lorsqu'après avoir déplié cette admira- ble lettre du chevalier Desardent, un des héros et l'une des victimes du combat de Sol-Bay, je remar- quai au bas de cette feuille épaisse et dorée sur les tranches une large tache de ce généreux sang qui venait de couler si noblement.

« Et que dire encore de ces précieux bulletins adressés par le duc d'York à Charles II son frère, et de ces relations du prince Rupert, et de ces mé- moires de Colbert, de Terrore et d'Infreville, rem- plis de tant de faits et d'inappréciables détails sur la législation et la construction maritime de cette époque?»

Avec tout cela, M. E. Sue a trouvé le moyen, du moins autant qu'on peut juger d'un ouvrage dont un seul volume a paru, de faire une Histoire qui promet d'être fort mauvaise et, si je dis Histoire, c'est pure indulgence de ma part, car c'est plutôt une espèce de roman historique qu'autre ^hose.

PAB EUGÈNE SUE. 31

Walter Scott est mort; Dieu lui fasse grâce, mais il a introduit dans le monde et mis à la mode le plus détestable genre de composition qu'il soit possible d'inventer; le nom seul a quelque chose de difforme et de monstrueux qui fait voir de quel accouplement antipathique il est ; le roman historique, c'est à dire la vérité fausse ou le menjgonge vrai.

Cette plante vénéneuse qui ne porte que des fruits creux et des fleurs sans parfum, pousse sur les ruines des littératures; elle est d'aussi mauvais présage que l'ortie et la ciguë au bas d'un mur ; car on ne la voit jeter à droite et à gauche ses rameaux d'un vert pâle et maladif que dans les temps de déca- dence et aux endroits malsains. Gela prouve tout simplement qu'un siècle est dénué de jugement et d'invention, incapable d'écrire l'histoire et le roman ; deux choses aussi ennemies ne peuvent se recher- cher et se lier ensemble qu'à la dernière extrémité ; on dirait de deux vieillards, autrefois rivaux, qui aiment encore mieux se donner le bras et s'épauler réciproquement dans la rue que de tomber à plat le nez dans le ruisseau.

C'est une imagination aussi heureuse que celle des vers prosaïques et de la prose poétique. Sommes- nous donc en eff'et tombés à ce point de frivolité et d'insouciance que nous soyons hors d'état de comprendre et d'admirer un ouvrage fait sérieuse- ment et consciencieusement? Ne sommes-nous donc bons qu'à écouter des contes bleus ou rouges? et ne regardons-nous que les livres il y a des images? Avons-nous en effet le goût si horriblement blasé et faussé que nous ne prenions goût et ne soyons sensibles qu'aux vins frelatés, mêlés d'alcool, et aux épices les plus irritantes ?

Il n'y a pas besoin en quelque sorte de lire le

32 HISTOIRE DE LA MARINE

volume de M. Sue pour le juger; il suffît de regarder les gravures qui raccompagnent.

Au lieu de ces beaux portraits au sourire calme et doux, dont la chair semble vivre et Toeil étinceler sous le burin large et ferme dés Nanteuil et des Ede- linck, vous avez de misérables vignettes dessinées au hasard et égratignéees sans art sur de mauvais cuivres ou des aciers*mal trempés, de pauvres petits vaisseaux qui dansent la sarabande au bout d'une vague, quelques scènes prétentieuses, dues au crayon banalement spirituel de Tony Johannot, et qui figureraient convenablement en tête d'un roman de M. Lottin de Laval; mais rien de véritablement achevé et qui ait ce cachet digne et authentique qu'on est en droit d'exiger de tout dessin attaché à une Histoire et qui doit être lui-même une espèce de document qu'on puisse consulter un jour.

La maladie littéraire du siècle apparaît tout en- tière dans ces malencontreuses gravures, et l'idée qui a présidé à la composition du livre s'y montre clairement; c'est la manie pittoresque, manie détes- table et stupide qui causera la ruine de l'art si l'on n'y met bon ordre.

L'amour du pittoresque, comme on l'entend au- jourd'hui, n'est pas l'amour intelligent des beautés de la forme, qui est presque une religion ; ce n'est pas ce sentiment fin, élevé, délicat et choisi qui faisait mettre le genou en terre devant une statue de Praxitèle ou une madone d'André del Sarte ; on est bien loin maintenant des extases de Winkelman. Que l'on admire l'or, le marbre, les tableaux des maîtres, les riches palais, les jardins peuplés de déesses nues, tout ce qui est éclatant et beau, les verdures sévères de Poussin, la blonde lumière de Claude Lorrain, à la bonne heure : de telles amours

PAR EUGÈNE SUE. 33

font la gloire d'une nation; mais qu'on s'arrache par les rues de méchants papiers à deux sous, maculés de mauvais style, et interrompus çà et par de gros pâtés d'encre grise qu'on appelle des vignettes sur bois, vignettes dessinées par des artistes vétérinaires et gravées par des menui- siers en bâtiment, voilà qui est honteux et déplo- rable.

M. Sue, qui n'est pas un des moins infectés de cette gangrène littéraire, comme on a pu voir par la suite de romans beaucoup trop pittoresques qu'il a publiés jusqu'à ce jour, a voulu appliquer ce pro- cédé de coloration àl'histoire, mais ce qui est à peine supportable dans un roman fait à plaisir, l'est en- core bien moins dans un récit qui devrait être avant tout sérieux et sobre.

Animer et colorer, telle a été l'intention de M. E. Sue; faire ressortir le côté pittoresque de l'histoire, c'est-à-dire donner aux détails caractéristiques une importance si grande que le trait primitif disparait presque complètement : procédé réprouvé de tous les grands maîtres, et qui n'est en vogue que depuis quelques années. Il faut une main ferme pour tenir le burin historique et les doigts les plus inexpéri- mentés suffisent pour promener au hasard le pin- ceau d'enlumineur pittoresque.

J'aimerais autant voir farder des statues et leur mettre des perruques que de voir l'histoire traitée de cette façon.

L'auteur a choisi la vie de Jean-Bàrt pour le début de son ouvrage. Jean-Bart, en 1630, mort en 1702, a pris part à toutes les grandes actions maritimes sur l'Océan, et sa biographie est un cadre naturel les figures de Tourville, de Grancey, de Forbin-d'Estrées et de Duquesne trou-

34 HISTOIEB DE LA MABINE

vent place chacune à leur tour et se dessinent à leur plan.

Le vocabulaire maritime de cette époque ne diffère pas assez complètement de celui en usage de nos jours pour être tout à fait inintelligible; cependant il contient assez de mots inaccoutumés pour pouvoir servir de transition au langage nautique du seizième siècle, qui est entièrement autre, ainsi qu'on peut le voir par l'admirable scène de la tempête de Rabe- lais, dans Pantagruel. Cette considération a engagé M. E. Sue à commencer par la fin au lieu de com- mencer par le commencement; je ne sais pas jus- qu'à quel point il est commode d'entreprendre une maison par le toit et de l'achever par la cave. Cela le regarde. Cependant de cette manière on voit les résultats avant de voir les causes, et la suite logique des faits est singulièrement intervertie. Mais ces considérations devaient céder à cet inconvénient majeur de la plus ténébreuse inintelligibilité. En effet, si le vocabulaire actuel est compréhensible pour si peu de personnes, que sera-ce donc quand, à la science d'un officier de marine, il faudra joindre la science d'un archaïste spécial?

Est-ce une Histoire ou un romati historique que M. E. Sue a voulu faire? Le premier chapitre du livre a plutôt l'air d'un début de roman, comme la Salamandre ovi Atar Gull, que d'une histoire sé- rieuse, ou même d'une chronique familière; on y voit une mise en scène tout à fait mélodramatique et inutile de l'intérêt que les bourgeois de Dunker- que portaient à maître Cornille Bart, le père de Jean, des descriptions à n'en plus finir de costumes et de meubles, comme dans le roman le plus minu- tieusement détaillé de l'école de Walter Scott ; le tout entremêlé de récits héroïques sur les prouesses du

PAB EUGENE SUE. 35

Renard de la mer et de quolibets interminables du vieux matelot Haran Sauret, type grimaçant et gro- tesque, qui serait beaucoup mieux placé dans l'en- trepont ôe la Sylphide,

Le reste du volume est rempli par l'inventaire des curiosités du cabinet de Lyonne et de Golbert, des facéties de Gavoye, des procès-verbaux et des mé- moires qui n'ont pas la moindre liaison avec le reste du texte et c'est à peine si la figure du grand roi, qui devrait dominer tout l'ouvrage, apparaît une seule fois, sous un aspect frivole, caressant des chiennes épagneules et respirant des parfums comme une petite-maîtresse vaporeuse, au risque de donner la migraine à son ministre.

M. E. Sue promet, dans sa préface, de dévoiler les véritables causes de la guerre, inconnues jus- qu'ici, et de faire toucher au doigt les motifs mes- quins en apparence, qui ont eu de si grands résul- tats. Il donnera peut-être plus tard les explications qu'il tient en réserve; mais, quoique j'aie lu son volume fort attentivement, il m'a été impossible d'y voir autre chose que des tripotages diplomati- ques qui prouvent que la clé d'or de M. Viennet ou- vrait en ce temps-là autant de consciences qu'au- jourd'hui» et que les gouvernants qui comptent sur la corruption humaine comptent rarement sans leur hôte.

Ce qui manque surtout à cette composition, c'est l'ordre et la clarté ; les pages ont très souvent un rez-de-chaussée d'annotations si considérables que les étages de lignes supérieures sont réduits à une proportion beaucoup trop restreinte et que le texte réel n'a l'air que de la glose des notes. Tous ces détails rejetés au bas des pages ou à la fin du vo- lume devraient être harmonieusement fondus dans

36 HISTOIRE DE LA MARINE

le récit; car des documents entassés pêle-mêle ne sont pas plus une histoire qu'un tas de moellons n'est un palais; avec des moellons et des documents on peut faire un palais ou une histoire, à cette condition toutefois d'être historien ou architecte. M. Sue est peut-être bon architecte.

Sans approuver complètement les gens qui font de l'histoire à vol d'oiseau et contemplent les siè- cles du haut des pyramides, je ne suis pas non plus partisan de ces infatigables déterreurs de chartes et de mémoires, de ces hyènes scientifiques qui vont, exhumant du tombeau des archives les sque- lettes poudreux des personnages les plus insi- gnifiants. Je pense que le procès-verbal n'est pas du domaine de l'histoire et que l'on doit se contenter d'en extraire le sens général des événements.

M. E. Sue, avec un laisser-aller qui n'est pas sans quelque fatuité littéraire, dit en finissant son intro- duction, que son travail n'a été qu'un travail de longue patience et d'oisiveté, un de ces labeurs in- dolents où l'imagination s'engourdit, une de ces occupations presque mécaniques qu'on est si heu- reux de se créer pour échapper à la lourde mono- tonie des heures ou à l'impuissante irritation de la pensée. Il me semble qu'une Histoire complète de la marine française ne doit pas être un de ces labeurs indolents l'imagination s'engourdit , et que ce ne serait pas trop de toute la puissance d'esprit d'un homme bien éveillé pour en venir à bout.

Et, continuant ces modestes dépréciations, il ajoute que c'est une œuvre, en un mot, toute res- semblante à celle de ces artistes florentins qui co- pièrent en mosaïque les admirables pages de l'école italienne ; à force de petits morceaux de pierre de toutes couleurs, de toutes nuances, ils finissaient

PAR EUGÈNE SUE. 37

par fondre et harmoniser des teintes qui, vues de loin, reproduisaient assez naïvement Faspect du tableau.

Une mosaïque bien exécutée a son prix, quoique nous préférions une toile touchée au pinceau.

Malheureusement, M. Ë. Sue n'est pas un artiste florentin ; il a bien rassemblé des milliers de petites pierres de différentes couleurs, mais il a oublié de les mettre en place, ou il les a disposées dans un linéament vicieux et incorrect, qui ne reproduit pas l'aspect du tableau original. Nous verrons s'il ne prendra pas sa revanche dans les autres volumes ; nous le souhaitons de tout notre cœur.

{Chronique de Paris ^ 28 février et 3 mars 1836.)

III

Cependant, avec tous ses défauts, V Histoire de la marine^ curieuse dans ses détails, a le mérite d'ouvrir la voie. Attacher le grelot est en toute chose une action périlleuse, et l'on ne peut que louer M. Eugène Sue d'avoir essayé de porter la lumière dans ce côté si peu exploré de nos annales. Une revision sévère, une fonte plus homogène des matériaux dans le texte pourraient rendre V Histoire de la marine un livre vraiment utile et remarquable.

Dans ses dernières années, M. Eugène Sue a quitté l'océan, les vaisseaux et les marins pour les salons, le grand monde et le high life de Paris : Arthur a été le premier roman de cette nouvelle série qui promet d'être nombreuse, ou du moins fort volumi- neuse, car depuis le succès des Mémoires du Diable^ de Frédéric Soulié, les romans ne se permettent

38 HISTOIRE DE LA MARINE

guère d'avoir moins de quatre ou six tomes in- octavo : Clarisse Harlowe et le Grand Cyrus vont bientôt être dépassés. Arthur se fait remarquer par une analyse extrêmement vraie et très fine d'un caractère odieux, mais malheureusement trop fré- quent, celui d'un jeune homme élevé par un père misanthrope, qui lui donne à vingt ans toutes les défiances soupçonneuses d'un vieillard. Ainsi mis sur ses gardes, Arthur ne voit dans l'amitié, l'amour et le dévouement le plus sublime que des attaques indirectes à sa position ou à sa fortune ; il cherche et trouve à tout des motifs honteux et bas dont il s'autorise pour rendre malheureux et briser les cœurs qui se trouvent sur son passage. Ce portrait est tracé de main de maître, et Larochefoucauld, cet implacable analyste de Tégoïsme humain, n'a pas un scalpel plus tranchant et plus aigu.

lu Art de plaire a eu le triple succès du journal, du livre et du théâtre.

Quant à Matkilde, sa vogue même nous dispense d'en parler; depuis longtemps aucune publication n'avait obtenu une telle faveur. Le pessimisme de M. Eugène Sue a cette fois admis quelques anges pour contrastes aux démons en gants blancs et en bottes vernies qu'il fait agir. Mathilde possède assez de vertus pour contrebalancer les vices de Lugarto. Chose inouïe! Mathilde qui n'a pas moins de six volumes et qui a paru d'abord par feuilletons dans la Presse, a tenu pendant six mois la curiosité pari- sienne en éveil !

Les Mystères de PaiHs n'ont point valu moins de succès au Journal des Débats,

M. Eugène Sue, qui pourrait disputer à M. de Balzac le titre du plus fécond de nos romanciers, s'il modérait un peu sa plume toujours au galop pour-

PAR EUGÈNE SUE. 39

rait obtenir, dans la littérature, une place plus haute que celle qu'il occupe. Son succès près du public ne serait pas plus grand, car il n'a rien à désirer de ce côté-là ; mais il gagnerait aussi le suffrage de tous ceux qui ne lisent pas seulement par curiosité, et qui regrettent que les qualités d'imagination et d'observation qui n'ont jamais fait défaut à M. Eugène Sue, ne soient pas enchâssées dans un style plus pur, plus ciselé, plus littéraire enfin. L'approbation des artistes n'est pas moins néces- saire à un écrivain que celle du public.

(Musée des familles. Juillet 1842.)

LES CONTES D'HOFFMANN

Hoffmann est populaire en France, plus populaire qu'en Allemagne. Ses contes ont été lus par tout le monde ; la portière et la grande dame, l'artiste et l'épicier en ont été contents. Cependant il semble . étrange qu'un talent si excentriqu'e, si en dehors des habitudes littéraires de la France, y ait si i promptement reçu le droit de bourgeoisie. Le Fran- i çais n'est pas naturellement fantastique, et en vérité il n'est guère facile de l'être dans un pays il y a f tant de réverbères et de journaux. Le demi-jour, I si nécessaire au fantastique, n'existe en France ni/ dans la pensée, ni dans la langue, ni dans les mai- sons; — avec une pensée voltairienne, une lampe de cristal et de grandes fenêtres, un conte d'Hoffmann est bien la chose du monde la plus impossible. Qui pourrait voir onduler les petits serpents bleus de l'écolier Anselme en passant sous les blanches arcades de la rue de Rivoli, et quel abonné du National pourrait avoir du diable cette peur intime qui faisait courir le frisson sur la peau d'Hoffmann lorsqu'il écrivait ses nouvelles, et l'obligeait à réveil- ler sa femme pour lui tenir compagnie? Et puis que viendrait faire le diable à Paris? 11 y trouverait des gens autrement diables que lui, et il se ferait

A.

42 LES CONTES D'HOPPMANN.

attraper comme un provincial. On lui volerait son argent à l'écarté ; on le forcerait à prendre des actions dans quelque entreprise, et s'il n'avait pas de papiers on le mettrait en prison ; Méphistophélès lui-même, pour lequel le grand Wolfgang de Goethe s'est mis en frais de scélératesse et de roueries et qui effectivement est assez satanique pour le temps et l'endroit, nous paraît quelque peu enfantin. Il est sorti tout récemment de l'université d'Iéna. Nos revenants ont des lorgnons et des gants blancs, et ils vont à minuit prendre des glaces chez Tortoni; au lieu de ces effroyables soupirs des spectres allemands, nos spectres parisiens fredonnent des ariettes d'opéra comique en se promenant dans les cimetières. Gomment se fait-il donc que les contes d'Hoffmann aient été si vite et* si généralement compris, et que le peuple de la terre qui a le plus de bon sens ait adopté sans restrictions cette fantaisie si folle et si vagabonde? Il faut écarter le mérite de nouveauté et de surprise, puisque. le succès se soutient et s'accroît d'année en année. C'est que l'idée qu'on a d'Hoffmann est fausse comme toutes les idées reçues.

Arrêtez délicatement un littérateur ou un homme du monde par le bouton de son habit et acculez-le dans un angle de croisée ou sous une porte cochère, et, après vous être informé du cours de la Bourse et de la santé de sa femme, mettez-le sur le compte d'Hoffmann par la transition la plus ingénieuse que vous pourrez imaginer. Je consens à devenir cheval de fiacre ou académicien de province s'il ne vous parle d'abord de la grosse pipe sacramen- telle en écume de mer et de la cave de maître Luther à Berlin; puis il vous fera cette remarque subtile qu'Hoffmann est un grand génie, mais un génie

LES CONTES D'HOFFMANN. 4 3

malade, et qu'eflPectivement plusieurs de ses contes ne sont pas vraisemblables. La vignette qui le représente assis sur un tas de tonneaux, fumant dans une pipe gigantesque qui lui sert en même temps de marchepied, et entouré de ramages chimé- riques, de coquecigrues, de serpenteaux et autres fanfreluches, résume Topinion que beaucoup de personnes, même parmi celles qui sont d'esprit, ont acceptée toute faite à l'endroit de l'auteur allemand. Je ne nie pas qu'Hoffmann n'ait fumé souvent, ne se soit enivré quelquefois avec de la bière ou du vin du Rhin et qu'il n'ait eu de fréquents accès de fièvre ; mais cela arrive à tout le monde et n'est que pour fort peu de chose dans son talent ; il serait bon, une fois pour toutes, de désabuser le public sur ces prétendus moyens d'exciter l'inspira- tion. Ni le vin, ni le tabac ne donnent du génie; un grand homme ivre va de travers tout comme un autre, et ce n'est pas une raison pour s'élever dans les nues que de tomber dans le ruisseau. Je ne crois pas qu'on ait jamais bien écrit quand on a perdu le sens et la raison, et je pense que les tirades les plus véhémentes et les plus échevelées ont été composées en face d'une carafe d'eau. La cause de la rapidité | { du succès d'Hoffmaun est assurément personne / ne l'aurait été chercher. Elle est dans le sentiment .' vif et vrai de la nature qui éclate à un si haut degré ' dans ses compositions les moins explicables.

Hoffmann, en effet, est un des écrivains les» plus habiles à saisir la physionomie des choses et à donner I les apparences de la réalité aux créations les plus './ invraisemblables. Peintre, poète et musicien, il saisit tout sous un triple aspect, les sons, les couleurs et les sentiments. Il se rend compte des formes extérieures avec une netteté et une précision admi-

44 LES CONTES D'HOPFMANN.

rables. Son crayon est vif et chaud ; il a Tesprit de la silhouette et découpe en se jouant mille profils mystérieux et singuliers dont il est impossible de ne pas se souvenir, et qu'il vous semble avoir connus quelque part.

Sa manière de procéder est très logique, et il ne chemine pas au hasard dans les espaces imaginaires, comme on pourrait le croire.

Un conte commence. Vous voyez un intérieur allemand, plancher de sapin bien frotté au grès, murailles blanches, fenêtres encadrées de houblon, un clavecin dans un coin, une table à thé au milieu, tout ce qu'il y a de plus simple et de plus uni au monde; mais une corde de clavecin se casse toute seule avec un son qui ressemble à un soupir de femme, et la note vibre longtemps dans la caisse émue; la tranquillité du lecteur est déjà troublée et il prend en défiance cet intérieur si calme et si bon. Hoffmann a beau assurer que cette corde n'est véri- tablement autre chose qu'une corde trop tendue qui s'est rompue comme cela arrive tous les jours, le lecteur n'en veut rien croire. Cependant l'eau s'échauffe, la bouilloire se met à jargonner et à siffler; Hoffmann, qui commence à être inquiet lui- même, écoute les fredonnements de la cafetière avec un sérieux si intense, que vous vous dites avec effroi qu'il y a quelque chose là-dessous qui n'est pas naturel et que vous restez dans l'attente de quelque événement extraordinaire : entre une jeune fille blonde et charmante, vêtue de blanc, une fleur dans les cheveux, ou un vieux conseiller aulique avec un habit gris de fer, une coiffure à l'oiseau royal, dçs bas chinés et de boucles de strass, une figure réjouis- sante et comique à tout prendre, et vous éprouvez un frisson de terreur comme si vous voyiez appa-

LES CONTES D'HOFPMANN. 45

raître lady Macbeth avec sa lampe, ou entrer le spectre dans Hamlet; en bien regardant cette belle jeune fille, vous découvrez dans ses yeux bleus un reflet vert suspect, la vive rougeur de ses lèvres ne vous paraît guère conciliable avec la pâleur de cire de son col et de ses mains, et au moment elle ne se croit pas observée, vous voyez frétiller au coin de sa bouche la petite queue de lézard ; le vieux conseil- ler lui-même a de certaines grimaces ironiques dont on ne peut pas bien se rendre compte; on se défie de sa bonhomie apparente, l'on forme les plus noires conjectures sur ses occupations nocturnes, et pendant que le digne homme est enfoncé dans la lecture de Puffendorf ou de Grotius, on s'imagine qu'il cherche à pénétrer dans les mystérieuses profondeurs de la cabale et à déchiffrer les pages bariolées du grimoire. Dès lors une terreur étouffante vous met le genou sur la poitrine et ne vous laisse plus respirer jusqu'au bout de l'histoire; et plus elle s'éloigne du cours ordinaire des choses, plus les objets sont minutieu-/[ sèment détaillés; l'accumulation de petites circon-rjf stances vraisemblables sert à masquer l'impossibilité I / du fond. Hoffmann est doué d'une finesse d'obser-' vation merveilleuse, surtout pour les ridicules du corps ; il saisit très bien le côté plaisant et risible de la forme, il a sous ce rapport de singulières affinités avec Jacques Gallot et principalement avec Goya, caricaturiste espagnol trop peu connu, dont l'œuvre à la fois bouffonne et terrible produit les mêmes effets que les récits du conteur allemand. C'est donc ' à cette réalité dans le fantastique, jointe à une rapidité de narration et à un intérêt habilement soutenu qu'Hoffmann doit la promptitude et la ; durée de son succès. En art, une chose fausse peut être très vraie, et une chose vraie très fausse ; tout

I

46 LES COUTES D'HOPFMANN.

dépend de rexéculion. Les pièces de M. Scribe sont plus fausses que les nouvelles d'Hoffmann, et peu de livres ont, artistement parlant, des sujets plus admissibles que les contes du Majorât et du Violon de Crémone, Puis, on est très agréablement surpris de trouver des pages pleines de sensibilité, des morceaux étincelant d'esprit et de goût, des disser- tations sur les arts, une gaieté et un comique que Ton n'aurait pas soupçonnés dans un Allemand hypocondriaque et croyant au diable et , chose importante pour les lecteurs français, un nœud habilement lié et délié, des péripéties et des événe- ments, tout ce qui constitue l'intérêt dans le sens idéal et matériel du mot.

Du reste, le merveilleux d'Hoffmann n'est pas le

merveilleux des contes de fées; il a toujours un pied

dans le monde réel, et l'on ne voit guère chez lui de

palais d'escarboucles avec des tourelles de diamant.

Les talismans et les baguettes des Mille et une

Nuits ne lui sont d'aucun usage. Les sympathies et

'i les antipathies occultes, les folies singulières, les

^ visions, le magnétisme, les influences mystérieuses,

et malignes d'un mauvais principe qu'il ne désigne

que vaguement, voilà les éléments surnaturels ou

., extraordinaires qu'emploie habituellement Hoff-

11 mann. C'est le positif et le plausible du fantastique;

f'i et, à vrai dire, les contes d'Hoffmann devraient plu-

i j tôt être appelés contes capricieux ou fantasques, que

1 contes fantastiques. Aussi les plus rêveurs et les plus

nuageux des Allemands préférent-ils de beaucoup

Novalis, et considèrent-ils Hoffmann comme une

nourriture pesante et bonne seulement pour les plus

robustes estomacs littéraires. Sa vivacité et l'ardeur

de son coloris, tout à fait italien, offusquent leurs

yeux habitués aux mourantes pâleurs des clairs de

k

LES CONTES D HOFFMANN. 47

lune d'hiver. Jean-Paul Richter, bon juge assuré- ment en pareille matière, a dit que ses ouvrages pro- duisaient l'effet d'une chambre noire et que l'on voyait s'y agiter un microcosme vivant et complet. Ce sentiment profond de la vie, quoique souvent bizarre et dépravé, est un des grands mérites d'Hofî- mann et le place bien au-dessus des nouvellistes ordinaires, et, sous ce rapport, ses contes sont plus réels et plus vraisemblables que beaucoup de romans conçus et exécutés avec la plus froide sagesse. Dès que la vie se trouve dans un ouvrage d'art, le procès est gagné, car il n'est pas difficile de pétrir de l'argile sous toute espèce de forme ; le beau est de ravir au ciel ou à l'enfer la flamme qui doit animer ces fantômes de terre : depuis Prométhée on n'y a pas souvent réussi.

La plupart des contes d'Hoffmann n'ont rien de fantastique, Mademoiselle de Scudà^y^ le Majorât, Salvator Bosa, Maître Martin et ses apprentis, Marino FdUtero, sont des histoires dont le merveilleux s'explique le plus naturellement du monde, et ces histoires sont assurément les plus belles de toutes celles qui lui font le plus d'honneui». Hoffmann était un homme qui avait vu du monde et de toutes les sortes ; il avait été directeur de théâtre et il avait longtemps vécu dans l'intimité des comédiens : dans sa vie ambulatoire et agitée, il dut voir et apprendre beaucoup. Il passa par plusieurs conditions; il eut de Targent et n'en eut pas ; il connut l'excès et la pri- Tation; outre l'existence idéale, il eut aussi une exis- tence réelle, il mêla la rêverie à l'action, il mena enfia la vie d'un homme et non celle d'un littérateur. ■^-'-** "ne chose facile à comprendre et qu'on devi- si sa vie était inconnue^ à la foule de physio- lUffirentes^ évidemment prises sur nature ^

48 LES COKTES D'HOPFMANN.

de réflexions fines et caustiques sur les choses du inonde et à la connaissance parfaite des hommes qui éclate à chaque page. Ses idées sur le théâtre sontd'une singularité et dune justesse remarquables, et prouvent une grande habitude de la matière; personne n'a parlé comme lui de la musique avec science et enthousiasme ; ses caractères de musiciens sont des chefs-d'œuvre de naturel et d'originalité ; lui seul, musicien lui-même, pouvait dépeindre si comiquement les souffrances musicales du maître de chapelle Kreisler, car il a un excellent instinct de comédie, et les tribulations de ses héros naïfs provoquent le rire le plus franc. Nous insistons longtemps sur tous ces côtés humains et ordinaires du talent d'Hoffmann, parce qu'il a malheureuse- ment fait école, et que des imitateurs sans esprit, des imitateurs enfin, ont cru qu'il suffisait d'entasser absurdités sur absurdités et d'écrire au hasard les rêves d'une imagination surexcitée, pour être un conteur fantastique et original; mais il faut dans la fantaisie la plus folle et la plus déréglée une appa- rence de raison, un prétexte quelconque, un plan, des caractères et une conduite, sans quoi l'œuvre ne sera qu'un plat verbiage, et les imaginations les plus baroques ne causeront même pas de surprise. Rien n'est si difficile que de réussir dans un genre tout est permis, car le lecteur reprend en exigence tout ce qu'il vous accorde en liberté, et ce n'est pas une gloire médiocre pour Hoffmann d'y avoir obtenu un pareil succès avec des lecteurs si peu disposés pour entendre des légendes merveilleuses.

Hoffmann ne s'est pas, il faut le dire, présente en France avec sa redingote allemande toute chamar- rée de brandebourgs et galonnée sur toutes les cou- tures, comme un sauvage d'outre-Rhin; avant de

LES CONTES D'HOFFMANN. 49

mettre le pied dans un salon, il s'est adressé à un tailleur plein de goût, à M. Loëve-Weimar, qui lui a confectionné un frac à la dernière mode avec le- quel il s'est présenté dans le monde et s'est fait bien venir des belles dames. Peut-être qu'avec ses habits allemands il eut été consigné à la porte, mais maintenant que la connaissance est faite et que tout le monde sait que c'est un homme aimable et seule- ment un peu original, il peut reprendre sans danger son costume national. Nous commençons à com- prendre qu'il vaut mieux laisser au Gharrua et à rOsage leur peau tatouée de rouge et de bleu que de les écorcher pour les mettre à la française. Le temps n'est plus des belles infidèles de d'Ablancourt, et un traducteur serait mal venu de dire qu'il a re- tranché, transposé ou modifié tous les passages qui ne se rapportent point au goût français ; il faudrait plutôt suivre dans une traduction le procédé préci- sément inverse, car si l'on traduit, c'est pour en- richir la langue de pensées, de phrases et de tour- nures qui ne s'y trouvent pas.

M. Massé Egmont a parfaitement compris son rôle de traducteur et n'a pas cherché à substituer l'esprit qu'il a à celui d'Hoff'mann ; il a traduit en conscience le mot sous le mot et dans un système de littéralité scrupuleuse. J'aime beaucoup mieux un germanisme de style qu'une inexactitude. Une tra- duction, pour être bonne, doit être en quelque sorte un lexique interlinéaire ; d'ailleurs c'est une fausse idée de croire que l'élégance y perde, et quand elle y perdrait, c'est un sacrifice qu'il faudrait faire. Un traducteur doit être une contre-épreuve de son auteur; il doit en reproduire jusqu'au moindre petit signe particulier, et comme l'acteur à qui l'on a confié un rôle, abdiquer complètement sa personna-

5

50 LES CONTES D HOFFMANN.

lité pour révêtir celle d'un autre. Outre la connais- sance profonde des deux langues, il faut toujours de Tesprit et quelquefois du génie pour être un bon traducteur; c'est pourquoi il y a si peu de bons traducteurs. M. Massé Egmont a traduit tous les passages difficiles passés ordinairement par les tra- ducteurs et plusieurs contes inédits, ce qui fait de cette traduction une œuvre entièrement nouvelle.

Les vignettes de M. Camille Rogier complètent admirablement bien le travail de M. Egmont. Après avoir lu l'un et regardé l'autre, on peut dire que l'on connaît Hoffmann. M. Camille Rogier semble avoir dérobé à Jacques Callot le spirituel caprice de sa pointe, et à Westall tout le moelleux et le vapo- reux de ses plus délicates compositions. Ces vignettes entourées d'un encadrement assorti font de ces deux volumes deux véritables bijoux que tout le monde voudra placer dans sa bibliothèque.

Deux volumes d'une exécution aussi parfaite et qui vont bientôt paraître couronneront dignement cette belle publication.

{Chronique de Paris, 14 août 1836.)

A PROPOS DU BÉNÉFICE

DE M"*^' ELSSLER A L'OPÉRA

Mademoiselle Fanny Elssler tient dans ses blan- ches mains le sceptre d'or de la beauté ; elle n'a qu'à paraître pour produire dans la salle un frémis- sement passionné plus flatteur que tous les applau- dissements du monde ; car, il s'adresse à la femme et non pas à l'actrice, et l'on est toujours plus fier de la beauté qui vous vient de Dieu que du talent qui vient de vous-même.

L'on peut dire hardiment que mademoiselle Fanny Elssler est la plus belle des femmes qui sont maintenant au théâtre ; d'autres ont peut-être quel- ques portions d'une perfection plus achevée, des yeux plus grands, une bouche plus heureusement épa- nouie, mais aucune n'est si complètement jolie que Fanny Elssler ; ce qui est séduisant chez elle c'est l'harmonie parfaite de sa tête et de son corps ; elle a les mains de ses bras, les pieds de ses jambes, des épaules qui sont bien les épaules de sa poitrine ; en un* mot, elle est ensemble ; qu'on nous passe ce terme d'argot pittoresque ; rien n'est beau dans elle aux dépens d'autre chose. On ne dit pas, en la voyant, comme de certaines femmes : « Dieu I les

52 A PROPOS DU BÉNÉFICE

beaux yeux! ou les beaux bras, » On dit : quelle désirable et charmante créature! Car, tout étant élégant, joli, bien proportionné, rien n'accroche rœil impérieusement, et le regard monte et descend comme une caresse au long de ses formes rondes et polies que Ton croirait empruntées à quelque divin marbre du temps de Périclès ; c'est le secret du plaisir extrême que Ton éprouve à considérer Fanny Elssler, la danseuse Ionienne qu'Ai cibiade eût fait venir à ses soupers, dans le costume des Grâces, aux ceintures dénouées, une couronne de myrte et de tilleul sur table, et des crotales d'or babillant au bout de ses mains effilées.

L'on a comparé souvent Fanny Elssler à la Diane chasseresse. Cette comparaison n'est pas juste; la Diane, toute divine qu'elle soit, a un certain air de vieille fille revêche; l'ennui d'une virginité immor- telle donne à son profil, d'ailleurs si noble et si pur, quelque chose de sévère et de froid. Quoique des mythologues à mauvaise langue prétendent qu'elle ait eu cinquante enfants d'Endymion, son bleuâtre amoureux, elle a dans le marbre neigeux elle est taillée un air de vierge alpeetre e cruda^ comme dirait Pétrarque qui ne se retrouve nullement dans la physionomie de mademoiselle Elssler ; d'ailleurs, la grande colère qu'elle montra contre Actéon qui l'avait surprise au bain fait voir qu'elle avait quelque défaut caché, la taille plate ou le genou mal tourné ; une belle femme surprise n'a point une pudeur si féroce : mademoiselle Elssler n'aurait pas besoin de changer personne eri cerf. Les jambes de Diane sont fines, sèches, un peu longues, comme il sied à des jambes de divinité campagnarde faites pour arpenter les taillis et forcer les biches à la course; celles de mademoiselle Elssler sont d'un

DE MESDEHOIBELLES ELSSLER A l'OPÉRA. 53

contour plus nourri, quoique aussi ferme, et à la force elles joignent une rondeur voluptueuse de lignes dont la chasseresse est dénuée.

Si mademoiselle Elssler ressemble à autre chose qu'à elle-même, c'est assurément au fils d'Hermès et d'Aphrodite, à l'androgyne antique, cette ravis- sante chimère de l'art grec.

Ses bras admirablement tournés sont moins ronds que des bras de femme ordinaire, plus potelés que des bras de jeune fille ; leur linéament a un accent souple et vif qui rappelle les formes d'un jeune homme merveilleusement beau et un peu efféminé comme le Bacchus indien, l'Antinous ou la statue de l'Appoline; ce rapport s'étend à tout le reste de sa beauté que cette délicieuse ambiguïté rend plus attrayante et plus piquante encore. Ses mouve- ments sont empreints de ce double caractère ; à tra- vers la langueur amoureuse, la passion enivrée qui ploie sous le vertige du plaisir, la gentillesse fémi- nine et toutes les molles séductions de la danseuse, on sent l'agilité, la brusque prestesse, les muscles d'acier d'un jeune athlète. Aussi, mademoiselle Elssler plait-elle à tout le monde, même aux femmes qui ne peuvent souffrir aucune danseuse.

La représentation annoncée pour son bénéfice et celui de sa sœur, ne saurait manquer d'être extrê- mement fructueuse, car c'est Tactrice la plus aimée du public, et c'est justice. Si la somme d'argent qu'elle retirera de cette soirée était égale à la somme de plaisir qu'elle a causé, Fanny Elssler serait plus riche que tous les banquiers ensemble. La pre- mière, elle a introduit à l'Opéra le sanctuaire de la pirouette classique, la fougue, la pétulance, la pas- sion et le tempérament, c'est-à-dire, la vraie, danse bien comprise. L'enthousiasme qu'excite toujours 5.

64 A PHOPOS du BÉmÊPIOE, ETC.

sa fameuse cachucha^ qu'elle dessine chaque soir avec une hardiesse de plus en plus espagnole montre combien l'ardeur méridionale est supérieure aux inventions contournées de Tart chorégraphique.

Le Mariage de Figaro^ mademoiselle Mars fera Suzanne, madame Damoreau remplira le rôle de Chérubin et chantera un air italien; la première représentation de la Volière, ballet de mademoiselle Thérèse Elssler ; la Lucia diLamermoor^ par Duprez ; le Conce7*t à la Cour, par madame Damoreau et mademoiselle Déjazet , seront intercalés des tableaux vivants, genre de spectacle fort goûté en Allemagne, feront de cette représentation une des plus amusantes soirées du monde.

Ces tableaux seront : la Corinne, de Gérard, par mademoiselle Fanny Elssler , qui n'aura pas de peine à être d'un meilleur dessin et d'une plus belle couleur que l'original. Le Décaméron, de Winterhalter, par mesdames Anaïs, Plessy, Mayer, Balthazar, Pauline Leroux et les plus jolies femmes de tous les théâtres ; Judith et Holopherne, d'Horace Vernet, par mademoiselle Thérèse Elssler et Simon, premier diable vert ; le Bon et le Mauvais Ménage, de Pigal, par Lepeintre jeune, et Arnal, Vernet et Odry, ces princes du commun et du bouffon.

Nous applaudissons beaucoup à cette idée de couper une représentation par des intermèdes dont l'attrait consiste dans la contemplation de belles jeunes femmes habilement groupées; ce serait un moyen de faire l'éducation du public moderne, si mauvais juge en fait de forme, et que les arts plas- tiques intéressent si peu.

(Le Messager j 4 mai 1838.)

SHAKSPEARE AUX FUNAMBULES

Autrefois, il y a dix ans, il était de mode, parmi les peintres et les gens de lettres, de fréquenter un petit théâtre du boulevard du Temple, ou un pail- lasse célèbre attirait la foule. Nous occupions habi- tuellement une baignoire d'avant-scène assez sem- blable à un tiroir de commode, et Pierrot s'était si bien habitué à nous voir, qu'il ne se faisait pas un seul festin sur la scène, qu'il ne nous en donnât notre part. Que de tartines de raisiné il a taillées ponr nous! C'était le beau temps, le temps du Bœuf enragé^ cette admirable pièce si fort goûtée du bon Charles Nodier, et de Ida Mère VOie, autre chef- d'œuvre dont l'analyse a plus coûté de peine, d'esprit, d'intelligence, et de style à Jean-Jacques que les comptes rendus de tous les vaudevilles passés, présents et futurs. Quelles pièces, mais aussi quel théâtre, et surtout quels spectateurs ! Voilà un pu- blic ! et non pas tous ces ennuyés en gants plus ou moins jaunes; tous ces feuilletonistes usés, excédés, blasés ; toutes ces marquises de la rue du Helder, occupées seulement de leurs toilettes et de leurs bouquets; un public en veste, en blouse, en chemise, sans chemise souvent, les bras nus, la casquette sur l'oreille, mais naïf comme un enfant à qui l'on conte

66 SHAKSPBARE AUX FUNAMBULES.

la Barbe bleue, se laissant aller bonnement à la fic- tion du poète, oui du poète, acceptant tout, à condition d'être amusé; un véritable public, com- prenant la fantaisie avec une merveilleuse facilité, qui admettrait sans objection le Chat botté, le Petit chaperon rouge de Ludwig Tieck, et les étincelantes parades du Vénitien Gozzi, fourmille et grimace ce monde étrangement bariolé de la farce italienne, mêlé à ce que la féerie a de plus extravagant. Si jamais Ton peut représenter en France le Songe d'une nuit d'été, la Tempête^ le Conte d'hiver de Shakspeare, assurément ce ne sera que sur ces pauvres tréteaux vermoulus, devant ces spectateurs en haillons. Si nous avions l'honneur d'être un grand génie, nous essayerions de faire une pièce pour ce théâtre dédaigné, mais une telle hardiesse nous irait mal. V. Hugo, A. de Musset pourraient tout au plus s'y risquer dans leurs bons jours. Mais, nous direz- vous, quel est donc l'auteur ou les auteurs qui tra- vaillent à ces chefs-d'œuvre inouïs? Personne ne les connaît, on ignore leurs noms, comme ceux des poètes du Romancero, comme ceux des artistes qui ont élevé les cathédrales du moyen âge. L'auteur de ces merveilleuses parades, c'est tout le monde ; ce grand poète, cet être collectif qui a plus d'esprit que Voltaire, Beaumarchais etByron; c'est l'auteur, le souffleur, le public surtout, qui fait ces sortes de pièces, à peu près comme ces chansons pleines de fautes de mesures et de rime qui font le désespoir des grands écrivains, et pour un couplet desquelles ils donneraient, avec du retour, leurs strophes les plus précieusement ciselées.

L'autre jour assommé de grands chanteurs, de grands tragédiens, de grands comédiens, j'entrai dans ce bouge dramatique qui m'avait laissé de si

SHAKSPBARB AUX FUNAMBULES. 67

joyeux souvenirs, hésitant un peu, comme cela arrive toujours lorsque Ton va revoir quelqu'un ou. quelque chose qui vous a plu jadis. Le théâtre avait été repeint, il était presque propre» cela m'ai arma. Il régnait dans la salle un certain parfum de vaude- ville assez nauséabond ; il me passa par la tête de vagues appréhensions d'opéra-comique, en voyant l'orchestre renforcé de cinq ou six cornets à piston. Je me préparais à sortir, heureusement la toile, en se levant, mit fin à mon anxiété et me démontra victorieusement que les Funambules se soutenaient à leur hauteur primitive, et que les saines traditions de l'art y étaient religieusement conservées.

Le théâtre représente une rue, une place publi- que, absolument comme dans une pièce de Molière. Pierrot se promène, les mains plongées dans les goussets, la tète basse, le pied traînant. Il est triste, une mélancolie secrète dévore son âme. Son cœur est vide, et sa bourse ressemble à son cœur ; Cas- sandre, son maître, répond aux demandes d'argent qu'il lui fait par un de ces coups de pied péremp- toires qui avivent si fréquemment le dialogue des pantomimes. Pauvre Pierrot, quel triste situation î toujours battu, jamais payé, mangeant peu, mais rarement, il n'est pas étonnant qu'il soit un peu pâli, on le serait à moins. Pour comble de malheur. Pierrot est amoureux, non pas du joli petit museau noir, de la jupe losangée de Golombine, mais d'une grande dame, d'une très grande dame, d'une Éloa, d'une duchesse ! qu'il a vue descendre de voiture pour entrer à l'église, à l'Opéra, nous ne savons plus où. Par suite de son amour et de ses jeûnes forcés. Pierrot craint que son charmant physique ne se dé- tériore, il palpe son nez qui a beaucoup maigri, et ses jambes qui sont devenues pareilles à des bras de

58 SHAKSPEABB AUX FUNAMBULES.

danseuse. Mais ce n'est pas cela qui Tinquiète sérieusement ; un amoureux maigre et pâle n'est que plus intéressant. Il voudrait aller dans le monde, pour voir celle qu'il aime, et Pierrot ne possède d'autre vêtement que ses grègues et sa souquenille de toile blanche; allez donc en soirée chez une duchesse accoutré de la sorte! Pas d'habits I pas d'argent! que faire? Gomment pénétrer dans ces mystérieux édens, tout éblouissants de cristaux, de bougies, de femmes et de fleurs, qu'il voit vague- ment flamboyer aux fenêtres lumineuses des hôtels? Gomme Pierrot est en proie à ces idées amères, qu'il accuse les dieux, la fortune et le sort, passe un marchand d'habits, portant toutes sortes de nippes, plus ou moins fripées. Oh ! si j'avais ce frac vert pomme, et ce superbe pantalon à la cosaque! se dit Pierrot, l'œil allumé parla convoitise, les doigts titillés par d'irrésistibles envies ; et en disant cela, il allonge et retire les mains à plusieurs reprises. Le marchand d'habits vient d'acheter la défroque civique d'un garde national, hors d'âge, dont il porte le sabre, placé sous son bras dans l'attitude peu belliqueuse d'un simple parapluie ; la poignée de cuivre de l'innocent bancal s'ofîre tout naturelle- ment à la main de Pierrot qui la saisit. Le mar- chand, sans prendre garde à rien, continue sa route. Pierrot reste immobile tenant toujours la poignée du sabre, dont la lame est bientôt tout entière hors du fourreau que le marchand d'habits entraîne avec lui. A la vue de l'acier flamboyant une pensée dia- bolique illumine la cervelle de Pierrot, il enfonce la lame, non pas dans sa gaine, mais dans le corps du malheureux qu'elle traverse de part en part, et qui tombe raide mort. Pierrot sans se déconcerter, choisit dans le paquet du défunt les vêtements les

SHÂKSPEABE AUX FUNAMBULES. 59

plus fashionables ; et pour faire disparaître les traces 'de son crime, il précipite le cadavre par le soupirail d'une cave. Sûr de n'être pas découvert, il va rentrer chez lui et faire sa toilette pour aller dans le monde voir sa duchesse adorée, lorsque tout à coup, soulevant la trappe de la cave, Tombre de sa victime surgit sinistrement, enveloppée d'un long suaire, la pointe du sabre passant par la poitrine, et dit d'une voix caverneuse : marrrchand d'habits! vous peindre l'effroi qui se lit sur la face enfarinée de Pierrot, en entendant cette voix de l'autre monde, est une chose impossible. Ce- pendant il prend son parti, et pour en finir une fois pour toutes avec ses terreurs et ses visions, il saisit une énorme bûche dans un tas de bois qui se trouve et engage avec le spectre une lutte terrible. Après plusieurs coups évités et parés, l'ombre ne peut s'empêcher de recevoir la bûche d'aplomb sur la tête ce qui la fait replonger dans la cave, Pierrot, pour surcroit de précaution, jette en toute hâte le bois coupé par les scieurs; et puis ajoutant l'ironie à la scélératesse, il penche sa tête vers le soupirail, et dit en contrefaisant la voix du spectre : marnxhand d'habits/

Ne voilà- t-il pas uiie exposition admirable, d'un haut caprice, d'une bizarre fantaisie, et que Shaks- peare ne désavouerait pas !

Le théâtre change. Pierrot rentré chez lui revêt avec une respectueuse admiration l'immense panta- lon à la cosaque et le miraculeux frac vert pomme ; il arbore un faux-col, s'ajuste des favoris noirs, et pour dissimuler la pâleur criminelle de sa physio- nomie, il pose sur sa farine deux petits nuages rouges, qui lui donnent l'air le plus coquet, le plus triomphant du monde.

CO SHAKSPEARE AUX FUNAMBULES.

Pierrot fait son entrée chez la duchesse; il a déjà saisi Tesprit de son rôle, il est plein de sang-froid, de dignité et de convenance ; il salue aussi bien qu'un maître à danser ou un chien savant ; il offre la main aux dames et fait tenir son lorgnon entre Tarcade sourcilière et Torbite de son œil comme un lion du boulevard de Gand. C'est surtout auprès de la duchesse qu'il faut le voir ! comme il se penche gra- cieusement au dos de son fauteuil ! comme il lui ga- zouille à l'oreille mille riens charmants et lui dé- peint en traits de flamme l'amour qu'il sent pour elle! Au milieu de sa plus belle période. Pierrot s'arrête subitement, ses faux favoris se hérissent d'horreur, son rouge tombe, son claque palpite d'épouvante, les manches de son frac raccour- cissent ; une voix sourde, étouffée comme le râle d'un mourant, murmure la phrase sacramentelle ; marrrchand (V habits! Une tête sort du parquet; plus de doute, c'est lui, c'est le spectre. Pierrot lui pose le pied sur le crâne et le fait rentrer sous le plancher, en lui disant, comme Hamlet à l'ombre de son père : Allons ! paix, vieille taupe ! Puis il continue sa dé- claration avec une résolution héroïque. Le spectre ressort de terre à quelques pas plus loin; Pierrot le renfonce une seconde fois d'un si vigoureux coup de talon de botte, que le fantôme se tient tranquille quelque temps.

Pierrot, se croyant définitivement débarrassé de l'apparition vengeresse, se livre à l'excès d'une joie convulsive. Il danse des galops frénétiques, exé- cute des cachuchas échevelées. Quand il a bien dansé, il a chaud, et veut prendre une glace; ô ciel ! le spectre se présente tenant un plateau de rafraî- chissements, et comme Pierrot avance la main, il lui murmure d'un ton plus sépulcral encore que les

SHASEPEÂBE AUX FUNAMBULES. 61

autres fois : marrrchand d'habits, Ici s'engage entre la gourmandise et la poltronnerie de Pierrot une de ces luttes si vraies et si profondément comiques, que Debureau excelle à rendre. Enfin, la gourmandise l'emporte, il choisit une superbe glace panachée de mille couleurs qui se change en feu d'artifice sous ses lèvres coupables, et lui cause un tel saisissement qu'il avale la cuil- ler.

Cette terrible soirée se termine enfin. Pierrot, malgré les apparitions importunes du spectre, a su toucher le cœur de la duchesse, et il espère devenir bientôt le plus heureux des mortels. Le souvenir du marchand d'habits si traîtreusement assassiné lui revient bien quelquefois à l'esprit, mais il le chasse au moyen d'une grande quantité de petits verres de diff'érentes liqueurs. Le frac vert pomme brille toujours d'une ineffable splendeur, le pantalon à la cosaque continue à faire l'envie des négociants de contremarques. Il faut i'avouer, à la honte de la morale et de la nature humaine. Pierrot est heureux; il obtient les plus grands suc- cès dans le monde, il gagne au jeu, ce qui lui per- met d'acheter des cigares à paille, des gants de filo- selle, et des favoris d'une autre couleur. Son oreiller n'est pas l'embourré par les épines du re- mords ; mais hélas ! rien ne s'écroule vite comme la prospérité qui n'a pas la vertu pour base. Pierrot en allant dans le monde en a pris les vices élégants. Son amour pour la duchesse ne l'empêche pas d'entretenir quelques danseuses de l'Opéra, et le pauvre diable se trouve bientôt réduit aux dernières extrémités. Il n'a plus d'autre ressource que de vendre ce délicieux frac couleur d'espérance qui lui a valu de si beaux succès, et ce prodigieux pantalon

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62 SHAKSPEABE AUX FUNAMBULES.

qui dissimulait si pompeusement ses jambes sans mollets.

Ici se trouve une situation dramatique de la plus haute portée, et d'une effrayante profondeur philo- sophique. Pierrot, tourmenté par le souvenir de son crime, n'ose pas appeler un marchand de peur de faire paraître l'effroyable vision. En effet, le fan- tôme, comme évoqué, passe dans la rue en râlant d'une voix enrouée comme quelqu'un qui aurait la bouche pleine de terre : marrrchand d'habits l Pierrot va bravement au spectre, et lui propose avec une hardiesse que n'aurait peut-être pas eue don Juan, d'acheter en bloc le frac, le gilet, le pan- talon et le chapeau ; le spectre fait signe qu'ils sont bien usés, et offre trente sols du tout. Pierrot, après l'avoir appelé voleur, consent au marché, et lui remet les hardes; alors le spectre prétendant que les effets sont à lui, ne veut pas lui donner les trente sols. La fureur de Pierrot ne connaît plus de bornes ;^ il détache un coup de pied superbe dans les jambes du fantôme, le coup de pied est suivi d'une série de coups de poing dan^ les yeux et l'estomac; l'ombre pour se défendre, retire le sabre qui lui traverse la poi4,rine, et s'escrime de son mieux, mais Pierrot se débat si vaillamment des pieds et des mains, qu'il reprend les habits et reste maître du champ de bataille.

Malgré cette victoire la position de Pierrot n'est pas sensiblement améliorée. 11 n'a pas d'argent; que faire ? Pierrot s'avise ici d'une ruse digne des Mascarilles et des Scapins de Molière. Il va trouver Gassandre et lui dit : Voyez, les corsaires barba- resques m'ont arraché la langue; donnez-moi un peu d'argent s'il vous plaît I Que diable, me contes-tu là? répond Gassandre surpris* Gomment

SHAESPEABE AUX FUNAMBULES. 63

peux-tu parler, si tu n'as pas de langue? Oh! Monsieur, je n'en ai que tout juste pour implorer la pitié des honnêtes gens. Gassandre, touché de cette réponse, donne quelque monnaie à Pierrot. Voyant que la ruse a réussi. Pierrot ne tarda pas à se repré- senter sous la forme d'un aveugle. Mon cher mon- sieur Gassandre, j'avais oublié de vous dire que ces mêmes corsaires barbaresques m'ont aussi crevé les yeux. Gomment fais-tu donc pour me suivre si exactement, si tu n'y vois clair ? Mon doux maître, j'y vois assez clair pour discerner les âmes sensibles. Allons, ta situation me touche, répond Gassandre, voici une pièce ronde, et va-t'en. Pierrot s'en va, mais il roule dans son esprit un dessein plus vaste, et digne du plus haut courage; il veut prendre la bourse tout entière. Pour exécuter ce louable projet, il ôte ses bras des manches de sa souquenille, de façon à imiter un amputé, et se pro- mène sur le théâtre en les faisant voltiger comme deux ailerons de pingouin. Monsieur Gassandre, monsieur Gassandre, les méchants Turcs m'ont aussi coupé les bras. Voilà qui est fâcheux, mais que veux-tu que j'y fasse? Pendant ce dialogue Pierrot insinue sa main dans la poche de Gassandre qui s'aperçoit de la manœuvre, et s'écrie : Gomment, canaille, tu dis que les Turcs t'ont coupé les bras, et en voici un dans ma poche ! Vous avez mon bras dans votre poche, mon pauvre bras que j'ai tant cherché! Vous êtes un fier drôle. Retenir comme cela les bras des gens ; avec cette mine hon- nête l'on ne vous aurait pas cru capable d'une pa- reille infamie ; voler des bras, vous allez me suivre chez le commissaire de police. Inutile de dire que Pierrot en retirant sa main de la poche de Gas- sandre, n'y laisse pas la bourse. Avec l'argent de

64 SHAKSPEAKE AUX FUNAMBULES.

Cassandre Pierrot redevient plus brillant que ja- mais, et déploie une telle amabilité qu'il obtient la main de la duchesse. Le mariage va se célébrer. Pierrot ivre d'Drgueil, s'avance en tête du cortège, tenant sa blanche fiancée par le bout effilé de ses jolis doigts ; tout à coup un long fantôme surgit par le trou du souffleur et repète d'une voix stridente la phrase fatale : marrrchand d'habits! Pierrot, hors de lui, quitte sa fiancée, s'élance sur le spectre, et lui donne ce qu'on appelle en style populaire un bon renfoncement, puis il s'asseoit sur le trou du souffleur pour boucher hermétiquement l'ouverture et contenir le spectre dans les régions caverneuses. La mariée est très étonnée de ces procédés étranges, car l'ombre n'est visible que pour le coupable Pierrot; elle vient le prendre par la main, l'oblige à se relever et à marcher vers l'autel. Aussitôt le spectre reparaît, enlace Pierrot dans ses longs bras, et le force à exécuter avec lui une valse infernale plus terrible cent fois que la célèbre valse de Méphi- stophèlès, si merveilleusement dansée par Frédéric Lemaitre. L'assassiné serre l'assassin contre sa poi- trine de telle sorte que la pointe du sabre pénètre le corps de Pierrot et lui sort entre les épaules. La vic- time et le meurtrier sont embrochés par le même fer comme deux hannetons que l'on aurait piqués à la même épingle. Le couple fantastique fait encore quelques tours, et s'abîme dans une trappe, au milieu d'une large flamme d'essence de térében- thine. La mariée s'évanouit, les parents prennent les attitudes de la douleur et de l'étonnenient, et la toile tombe au milieu des applaudissements.

Ne voilà-t-il pas un étrange drame, mêlé de rire et de terreur? Le spectre de Banquo et l'ombre d'Hamlet n'ont-ils pas de singuliers rapports avec

SHAKSPBABB AUX FUNAMBULES. 65

Tapparition du marchand d'habits, et n'est-ce pas quelque chose de remarquable, que de retrouver Shakspeare aux Funambules? Cette parade renferme un mythe très profond, très complet, et d'une haute moralité, qui ne demanderait que d'être formulé en sanscrit, pour faire éclore des nuées de commen- taires. Pierrot qui se promène dans la rue avec sa casaque blanche, son pantalon blanc, son visage enfariné, préoccupé de vagues désirs, n'est-ce pas la symbolisation de l'âme humaine encore innocente et blanche, tourmentée d'aspirations infinies vers les régions supérieures? J^a poignée du sabre qui semble s'offrir d'elle-même à la main de Pierrot, et l'inviter parle scintillement perfide de son cuivre jaune, n'est- elle pas un emblème frappant de la puissance de l'occasion sur les esprits déjà tentés et vacillants? La promptitude avec laquelle la lame entre dans le corps de la victime démontre combien le crime est facile à commettre, et comment un simple geste peut nous perdre à tout jamais. Pierrot n'avait en pre- nant le sabre d'autre idée que de faire une espiègle- rie ! Le spectre du marchand d'habits sortant de la cave, montre que le crime ne saurait être caché, et lorsque Pierrot fait replonger dans la cave à coups de bûche l'ombre de la victime plaintive, l'auteur n'a-t-il pas indiqué de la manière la plus ingénieuse que les précautions peuvent quelquefois retarder la découverte d'un forfait, mais que le jour de la ven- geance ne manque jamais d'arriver. Le spectre sym- bolise le remords de la façon la plus dramatique et la plus terrible. Cette simple phrase : mm^^rchand d' habits I qui jette une terreur si profonde dans l'âme de Pierrot, est un véritable trait de génie, et vaut, pour le moins, le fameux «// avait bien du sang)y de Macbeth. C'était le cri que poussait la victime au

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66 SHAKSPBARB AtJX FUNAMBULES.

moment du meurtre; les paroles, Taccent en sont restés ineffaçablement gravés dans la mémoire de Tassassinl Et cette scène de la déclaration, l'ombre grogne sous le parquet, et lève la tête de temps en temps, n'indique-t-elle pas de la manière la plus sensible que rien ne peut faire taire le re- mords au fond du cœur du criminel ? Il a beau s'étourdir, s'enivrer de vin et d'amour, toujours le spectre est là, il sent à l'épaule le souffle intermit- tent et glacé qui lui chuchotte : marrrchand d'ha- bits! Le détail de la glace qui se change en feu d'artifice montre que, pour le criminel, tout devient un poison, et que ce qui rafraîchit la bouche de l'innocent brûle le palais du scélérat : de plus, c'est une indication préparatoire des feux éternels de l'enfer auxquels le meurtrier doit être livré. La scène Pierrot affronte hardiment la présence du spectre et veut lui vendre les habitg qu'il lui a volés, montre par son audacieuse énormité que le dénouement ap- proche et que les feux de Bengale se préparent dans le second dessous. Pierrot, comme Don Juan, pro- voque la colère céleste, il est arrivé au dernier degré de l'endurcissement ; aussi, quand il va épou- ser la princesse, le spectre vengeur reparaît, et cette fois il ne peut plus le faire rentrer dans la trappe qui l'a vomi. Allégorie très fine qui démontre que tôt ou tard le crime se découvre, malgré l'audace, la présence d'esprit et le sang-froid du meurtrier. Cette valse infernale, la pointe du sabre qui tra- verse le corps du marchand d'habits entre dans la poitrine de Pierrot et le perce de part en part, nous enseigne que les hommes sont punis pai* leur crime même, et que la pointe du couteau dont le meur- trier frappe sa victime, pénètre dans son propre cœur encore plus profondément. La surprise des

SHAESPEABE AUX FUNAMBULES. 67

ents à la vue de ce prodige, fait voir clairement langer qu'il y a pour des duchesses d'épouser des PTots sans prendre d'informations, et invite les dateurs à mettre plus de circonspection dans PS relations sociales. Connaissez-vous beau- p de tragédies qui supporteraient une pareille ilyse?

{Revue de Pnria^ 4 septembre 1812.)

LES BEAUTÉS DE L'OPERA

11 n'est personne qui ne se soit dit, en assistant a la représentation de quelque opéra ou de quelque ballet : « Il est vraiment regrettable que tant de splendides décorations, tant de charmants costumes, tant de cortèges magnifiques, disparaissent- sans laisser de trace. » Tout ce luxe, toute cette féerie, tout cet art dépensé en pure perte, toutes ces richesses prodiguées, qui doivent, la vogue passée, s'ensevelir à tout jamais dans la poussière des magasins, inspirent une pensée de regret au specta- teur le plus indifférent. Les tableaux du peintre vont, fixés par un solide vernis, défendus par un cadre d'or, orner les murailles d'une galerie ou d'un musée; les vers du poète, multipliés par l'impres- sion, ne peuvent plus périr; le papier de musique garde fidèlement les impressions du compositeur ; mais les beaux paysages fleuris et verdoyants, les palais à colonnades infinies , les vastes horizons échappés à la brosse du décorateur, sonteff'acés par l'éponge impitoyable dès que la note d'or ou d'ar- gent s'est élancée des lèvres du chanteur ou de la ranlairice jusqu'aux frises du théâtre ; il n'en reste pas plus trace que de la fusée étincelante éteinte dans l'azur de la nuit. Cette pirouette

70 LES BEAUTéS DE L'OPÉBA.

aérienne, cette pointe fine et sûre comme une flèche plantée dans le but, aussitôt qu'elle vient d'être exécutée par la danseuse est perdue à tout jamais. Qui possède aujourd'hui une fioriture deMalibran, un rond de jambe de Bigottini? L'œuvre du chan- teur et de la danseuse s'évanouit tout entière avec eux, et il faut, pour en retrouver l'impression vivante, aller feuilleter les mémoires et les feuille- tons du temps, et encore vous ne trouvez que des descriptions incomplètement indiquées, comme on les fait lorsqu'on parle de choses que tout le monde connaît; beaucoup de détails, d'ailleurs, ne peuvent être compris qu'à l'aide du dessin.

Ces réflexions nous ont amené à penser qu'il y aurait à faire un beau livre sur l'Opéra, et par l'Opéra nous entendons la scène lyrique, que l'on y chante du français ou de l'italien, qu'on y parle avec la voix ou avec le geste ; un livre qui serait à la fois un libre tto, un feuilleton et un album, la gravure viendrait en aidje au texte et le texte à la gravure; l'on verrait, à l'angle d'une page, dans une tête de lettre, le long d'une justification, se des- siner une décoration, une marche , un costume, quelque détail curieux et caractéristique de l'ou- vrage.

Ainsi, seraient conservés mille aspects, mille particularités de mise en scène qui s'oublient bien vite et dont la tradition ne peut plus se retrouver. De beaux portraits gravés au burin, comme on grave en Angleterre , conserveraient , avec la garantie d'une ressemblance authentique , tous ces jolis visages, avec le costume de leur rôle favori. A la vivacité et au piquant d'un feuilleton contemporain, nous voudrions joindre le sérieux et le luxe d'un livre dont les feuillets ne doivent pas être éparpillés

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par le vent de la publicité, et qui peut espérer de prendre un jour une place dans les bibliothèques. Mozart, Rossini, Meyerbeer, Halévy , Auber,Bel- lini, Allemands, Français, Italiens, quiconque a fait un chef-d'œuvre ou seulement obtenu un succès, est de notre compétence. Nous ne dédaignerons pas le ballet; ce poétique et facile délassement fait à souhait pour le plaisir des yeux et de Tillustration ; nous ferons quelques excursions même à l'Opéra- Gomique, lorsque nous y serons attirés par quelque joli ouvrage ; enfin, nous tâcherons, avec le crayon et la plume, de faire une galerie complète des théâ- tres IjTiques sous le triple rapport du poème, de la musique et de l'illustration ^

{ProspectiLS de V ouvrage.)

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LES HUGUENOTS

C'est le 29 février 1836, qu'a été représenté à- l'Académie Royale Topera des jÉTw^t^eno^s, paroles de M. Scribe, musique de M. Meyerbeer. Certes, il y avait de la hardiesse à transporter sur la scène lyrique les disputes religieuses des catholiques et des huguenots, et les massacres de la Saint-Barthé- lémy pouvaient paraître de médiocres sujets de cava- tines et de grands airs. M. Scribe, s'aidant de la Chronique du temps de Charles IX , de Prosper

1. Ce programme ne fut pas complètement rempli, car au- cun chapitre des Beautés de V Opéra n'a trait à l'Opéra Co- mique. Nous recueillons ici ceux qui appartiennent à Théo- phile Gautier.

(Note de l éditeur,)

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Mérimée, sut, avec l'habileté qui le caractérise, tourner victorieusement les difficultés du sujet. Meyerbeer, grâce à sa position d'Israélite, put con- server son impartialité entre les deux partis, et faire chanter également bien les partisans du Pape et ceux de Luther.

Adolphe Nourrit, au jeu si dramatique, symboli- sait le protestantisme sous le nom de Raoul de Nangis ; le catholicisme était représenté sous les traits de Valentine par la belle et regrettable Gornélie Falcon, dont l'héritage a été récueilli par madame Nathan-Treillet qui, certes, y avait plus d'un titre.

Au lever du rideau, de jeunes seigneurs jouent aux dés, au bilboquet, dans une salle du château du comte de Nevers, en Touraine; il y a là, Tavannes, de Gossé, de Retz, Thoré, Méru, la fleur des gentils- hommes catholiques ; ils chantent, rient, et, dans un joyeux chœur, s'excitent à profiter de la jeunesse qui s'envole et du temps qui ne revient plus. Cepen- dant, la fête n'est pas complète : on attend encore un convive, le jeune Raoul de Nangis, huguenot, mais recommandé par le roi qui vient de faire sa paix avec l'amiral Goligny et veut voir régner entre les deux partis une paix qui doit, hélas I durer bien peu. Raoul arrive, le festin commence, et, pour égayer la fête, les jeunes étourdis conviennent de raconter leurs bonnes fortunes ; ce sera Raoul qui parlera le premier; il payera sa bienvenue avec l'histoire de ses amours ; il le peut, sans compro- mettre celle qu'il aime, car il ne la connaît pas. Près des vieilles tours d'Amboise, il a rencontré, dans une litière, une noble dame qu'insultait une troupe d'étudiants avinés. Prendre le parti de la belle, mettre en fuite les grossiers agresseurs, a été pour Raoul TafTaire d'un moment. Depuis, il ne Ta plus

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revue. Il vante la beauté de soii inconnue dans une délicieuse romance, devenue populaire, qui com- mence ainsi :

Plus blanche que la blanche hermiue, Plus pure qu'un jour de printemps.

Ses nouveaux amis, damnés libertins, se moquent un peu de sa tendresse respectueuse et de sa pas- sion huguenote, et portent des santés au succès de ses amours. Pendant ce joyeux tumulte, apparaît, sur le seuil de la porte, une figure hétéroclite d'un aspect farouche et surprenant; c'est Marcel, Técuyer, le serviteur de Raoul, espèce de fanatique, dans le genre du puritain Garr, si énergiquement dessiné par Victor Hugo, dans son drame de Cromwell, ne chantant que des psaumes et ne parlant que par versets de la Bible. Marcel s'étonne et s'indigne de voir son maître dans le camp des Philistins, buvant le vin de l'abomination, écoutant les chansons des Madianites et des Amalécites ; aussi, en manière de contre-poison, se met-il à chanter dans un coin le choral de Luther. Le contraste de cette musique solennelle et sévère, avec les refrains joyeux des seigneurs catholiques, frappe l'âme de Raoul qui repose plein Je verre qu'il allait vider. Quelle est cette chanson sauvage et funèbre ? demande le comte de Nevers. C'est le cantique composé par Luther pour nous protéger à l'instant du péril , répond Raoul. Eh ! mais, dit Gossé, en regardant Marcel plus attentivement, je ne me trompe pas, tu es le soldat qui, au siège de La Rochelle, me fit cette large blessure ? C'était de bonne guerre, je ne t'en garde pas rancune. Allons, bois avec moi. Je ne bois pas, répond le farouche sectaire. Si tu ne

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bois pas, chante, s'écrie toute la troupe ; et Marcel entonne Tair huguenot si connu :

A bas les couvents mauditsi Les moines à terre I

Pendant qu'il achève le second couplet, entre un valet de pied qui vient annoncer au comte de Nevers qu'une dame désire lui parler : Encore quelque désespoir d'amour ! Depuis que l'on sait que je vais me marier, je n'y puis suffire. Si c'est madame d'EntraguC) la jeune comtesse, ou madame de Raincy, je n'y vais pas. Je ne l'ai jamais vue ici, répond le valet. Le comte de Nevers demande pardon à ses amis de les quitter dans un si beau moment, et il va recevoir la dame mystérieuse. Tavannes, plus curieux que les autres, soulève le rideau et regarde. Elle est charmante, elle est divine. Raoul s'approche à son tour. 0 ciel ! il a reconnu la dame de ses pensées ! L'ingrate! la perfide! elle dédaigne son amour loyal ! c'est de Nevers, un pareil fou, qu'elle ose lui préférer! Les jeunes seigneurs, témoins du désespoir de Raoul, l'engagent gaiement à la résignation :

Lorsque les belles Sont infidèles, Faisons comme elles, Consolons-nous !

Mais le désolé gentilhomme ne veut rien entendre; sa douleur se change en indignation, lorsqu'il aper- çoit l'inconnue, qui passe au fond des jardins, reconduite par son heureux rival : Je veux lui parler, s'écrie-t-il, lui dire à quel point je la hais ! On le retient cependant au nom de l'hospitalité.

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Le comte de Ne vers rentre aussitôt ; il est rêveur, préoccupé. La visite qu'il vient de recevoir n'était pas aussi flatteuse qu'on le suppose : il lui faut renoncer au mariage qu'il avait prémédité. C'est sa fiancée elle-même, fille d'honneur de la reine Mar- guerite de Valois, qui, de Tavis de cette princesse, est venue le supplier de lui rendre sa parole. En chev£dier généreux, le comte n'a pas cru devoir s'y refuser, mais, au fond du cœur, il enrage. Il tâche néanmoins de dissimuler son dépit, et fait bonne contenance devant les compliments de ses amis qui le félicitent sur sa nouvelle conquête. Ces compli- ments inopportuns augmentent la fureur de Raoul qui les regarde comme une injure personnelle et s'apprête à en demander raison, lorsque paraît un page se disant chargé d'aune missive pour l'un des gentilshommes présents : C'est une lettre de la part d'une noble dame que je ne puis nommer, pais sage et belle à faire envie aux rois I ajoute le mes- sager. — Donne, lui dit nonchalamment le comte de Nevers. Êles-vous sir Raoul de Nangis? c'est à lui que ce billet s'adresse. Surprise générale. Raoul, non moins étonné que les autres, ouvre la lettre et lit à demi-voix : « Dans un instant, on viendra vous chercher; si vous êtes brave, laissez- vous bander les yeux et conduire en silence. » Il peut m'en coûter cher, mais n'importe, j'irai... Voyez , messieurs , dit le jeune et courageux huguenot , en présentant le billet aux gentils- hommes qui l'entourent. Grand Dieu ! s'écrie-t- on ; l'écriture de Marguerite de Valois, son cachet, sa devise I La reine le fait appeler ! il est aimé d'elle!... Alors, les offres de service, les assu- rances d'amitié , les protestations de dévouement viennent fondre de toutes parts sur Raoul, qui n'a

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rien entendu des exclamations précédentes, et ne sait à quoi attribuer les obséquieux hommages dont on l'accable. 11 en est encore tout étourdi, quand des hommes masqués se présentent et lui font signe de les suivre.

Le deuxième acte se passe dans le parc de Ghè- nonceaux,à quelques lieues d'Amboise. Le château, hardiment jeté sur le Cher, se dessine au fond en perspective. La rivière, après avoir bouillonné sous les arches, vient serpenter capricieusement jusqu'au milieu du théâtre, et disparait sous des massifs d'arbres verts. Un large escalier latéral, conduisant du château dans les jardins, complète cette magni- fique décoration, Tune des plus ravissantes qui se puissent voir à rOpéra. Le jour est à son midi. Marguerite de Valois, entourée de ses dames d'hon- neur, achève sa toilette sous un frais pavillon de verdure. Urbain, son page, le messager du premier acte, tient encore le miroir devant elle. Dans un air délicieux, la jeune et belle fiancée du roi de Navarre, représentée par madame Dorus-Gras, cette voix si pure et si fraîche, chante le printemps et l'amour, tout ce qui est jeune et beau. Que lui importent les huguenots, les papistes, et leurs querelles san- glantes ? elle ne songe qu'à éterniser ses fêtes, à varier ses plaisirs. ? Le soleil est brûlant, l'atmo- sphère embrasée ; les eaux du Cher, en cet endroit retiré du parc, sont limpides et invitantes. Margue- rite ordonne à ses femmes d'aller tout préparer pour le bain.

A peine se sont-elles éloignées, que l'on voit accourir une charmante enfant tout en émoi. C'est la plus jeune et la plus jolie des demcfiselles d'hon- neur di». la reine, Vaientine de Saint-Bris, la mysté- rieuse beauté entrevue chez le comte de Nevers.

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Marguerite de Valois, qui l'a prise en vive affection, lui demande avec empressement le résultat de sa démarche auprès du comte. Il a promis sur l'hon- neur de refuser ma main, dit Valentine. Alors, rassufe-toi, bientôt tu pourras épouser celui que ton cœur a choisi. Hélas ! non, le ciel proscrit cette alliance; nos cultes sont différents. Qu'im- porte? Ne suis-je pas moi-même fiancée au roi de Navarre, l'un des chefs protestants ? Je veux que ton mariage et le mien soient célébrés ensemble. Et mon père?... J'ai sa parole, il consentira. Mais Raoul?... Il va venir, et vous serez unis. En effet, c'est pour lui offrir la main de Valentine, qui n'a pu le voir sans l'aimer et qu'il accuse d'in- gratitude, que la reine a fait secrètement appeler Raoul. Oh ! madame, je n'oserai jamais lui parler, dit la naïve enfant. Eh bien, je m'en charge, moi, répond gaiement Marguerite. Et elle oublie un instant cette négociation amoureuse pour présider à la toilette de ses femmes qui viennent se disposer au bain. Plusieurs d'entre elles, déjà toutes prêtes, arrivent en peignoirs de gaze, et, avant de se plonger dans l'eau, folâtrent et dansent, se pour- suivent et forment différents groupes que la reine contemple en souriant, nonchalamment étendue sur un banc de gazon. D'autres jeunes filles disparais- sent derrière les bouquets d'arbres, et bientôt on les voit se baigner dans le Cher. Leurs gracieux ébats sont interrompus par la subite arrivée d'Ur- bain, qui tombe comme Actéon au milieu de ces nymphes effarouchées. Le malin page annonce à Marguerite, non sans jeter autour de lui des regards indiscrets, que Raoul vient d'entrer au château et qu'on le lui amène. Ces mots redoublent l'effroi des pudique» baigneuses qui se blottissent auprès de

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leur maîtresse, en jetant des cris de biches aux abois; mais, en voyant venir Raoul les yeux bandés, elles se rassurent un peu, si bien même que la reine est obligée de leur faire signe de s'éloigner.

Restée seule avec le jeune protestant, Marguerite lui permet de se découvrir la vue.

... 0 ciel I suis-je? De mes yeux éblouis n'est-ce point un prestige?

s'écrie Raoul qui ne connaît pas la princesse, et demeure frappé de sa beauté toute royale. Puis, se croyant en bonne fortune, et voulant se venger, par cette conquête, du dédain de Valentine, il offre, dans un charmant duo, son amour, son bras, sa vie à la coquette reine de Navarre qui se divertit fort de la méprise, et demande à ce galant chevalier s'il est prêt à lui obéir en tout. En tout ! je le jure à vos pieds I C'est bien, j'en reçois le serment. ^Le maudit page vient encore ici faire une apparition inopportune. Les seigneurs du pays, appelés par vos ordres, dit-il à Marguerite, réclament l'honneur d'être admis près de votre Majesté. Ces paroles sont un coup de foudre pour Raoul, qui s'éloigne avec effroi et respect. Eh quoi ! sir Raoul, lui dit la reine en souriant, le mot de Majesté vous fait peur I et vous dispensera-t-il d'être fidèle ? Oh ! jamais ! Eh bien, je veux vous marier. Je sers les projets de ma mère et du roi en vous unissant à la fille du comte de Saint-Bris , votre ancien ennemi , qui sacrifie sa haine à la raison d'État. Épouser la fille d'un gentilhomme catholique ! Vous avez juré de m'obéir en tout. J'obéirai, madame.

On voit alors le comte de Saint-Bris, le comte de Nevers et quelques seigneurs protestants aux-

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quels Marguerite va présenter Raoul. Tous le reçoi- vent avec une apparente cordialité. Après cette cérémonie, la reine annonce aux comtes de Nevers et de Saint-Bris, en leur remettant un ordre écrit, que son frère, Charles IX, qui connaît leur dévoue- ment^ les appelle à Paris pour Taider dans une secrète entreprise. Nous nous soumettrons à la volonté du roi, disent-ils. Oui, mais d'abord, il faut obéir à la mienne, reprend Marguerite ; avant que le mariage dont vous allez être témoins soit conclu , promettez , ainsi que Raoul , d'abj urer entre vous toute haine. Les trois gentilshommes se jurent solennel- lement une amitié éternelle, et Marguerite, mon- trant Valentine, que Ton amène couverte d'un long voile, dit à Raoul : Voici votre compagne. Puis,lecomte de Saint-Bris prend sa fille par la main et la conduit vers son fiancé. Mais, à peine celui-ci Ta-t-il reconnue: Grand Dieul moi l'épouser? jamais!... Tout le monde reste stupéfait. Saint- Bris et de Nevers frémissent de rage. Marguerite adjure Raoul d'expliquer les motifs de son refus ; il déclare vouloir se. taire. Elle persiste en vain, il s'obstine à ne pas répondre. Devant ce silence outrageant, de Nevers et Saint-Bris ne se contiennent plus, et, malgré la présence de la reine, ils provo- quent Raoul et lui demandent réparation de son insulte. Le jeune homme tire l'épée du fourreau et se dispose à les suivre; mais il est désarmé sur l'ordre de Marguerite, qui ordonne en même temps à Saint-Bris et à de Nevers de se rendre aux ordres du roi. Les deux gentilshommes sortent en entraî- nant Valentine et en défiant encore Raoul que les hommes d'armes ont peine à retenir. Cette scène dramatique et animée termine bien le second acte, et contraste, d'une manière très heureuse, avec les

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gracieux tableaux qui en remplissent la première partie.

Il faut maintenant nous transporter à Paris l'action va se concentrer. Voici le Pré aux Clercs, la Seine, et là-bas, le vieux Louvre, sous la voûte duquel s'élaborent de sanglants projets. Sur la gaucbe de la prairie, à l'ombre d'un chêne cente- naire, l'on aperçoit une chapelle vouée au culte catholique; en face et à côté, se dressent deux caba- rets , autres chapelles consacrées à Bacchus. ^ C'est l'heure de la promenade, vers la fin d'une chaude journée du mois d'août. Les bourgeois vien- nent respirer le frais sur les bords du fleuve; des ouvriers, des gens du peuple sont groupés çà et devant les boutiques des marchands ambulants, les baraques des marionnettes et les orchestres en plein vent. Assis aux tables de l'un des cabarets, des clercs de la basoche et des grisettes échangent de joyeuses paroles, de galants propos, interrompus par les chants rébarbatifs de quelques soldats huguenots qui boivent dans le coin opposé.

En avant braves calvinistes I A nous les filles des papistes, A nous richesses et butin, Et bon vin !

Mais place ! place ! voici venir un cortège de mariage qui se dirige vers la chapelle. Au milieu d'une foule brillante de dames et de seigneurs de la

cour, s'avance la jeune épousée 0 ciel! c'est

Valentine ! de Nevers est à son côté ! le comte de Saint-Bris la lui donne pour se venger des dédains de Raoul, auquel sa haine réserve, dit-il, un châti- ment plus terrible encore. Le cortège entre dans

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la chapelle, et, sur les marches, des femmes du peuple s'agenouillent et prient. Cette pieuse démon- stration irrite les soldats calvinistes qui reprennent avec colère leur refrain provocateur. Les clercs et les ouvriers s'indignent et ripostent par des injures. Une lutte est sur le point de s'engager, quand l'arrivée d'une troupe de bohémiens vient heureuse- ment captiver l'attention générale. Ces guanos ramènent la gaieté parmi le peuple: ils disent la bonne aventure aux fillettes et les font danser aux sons d'une musique joyeuse. Le divertissement terminé, Saint-Bris et de Nevers sortent de la cha- pelle où ils ont laissé Valentine, qui désire, jusqu'au soir, y rester en prière. Après le couvre-feu, les parents et l'époux de la jeune fille reviendront la chercher pour la conduire en pompe à l'hôtel de Nevers. Toute la noce s'éloigne; le comte de Saint- Bris demeure seul avec un gentilhomme de ses amis, enragé catholique, du nom de Maurevert. Marcel, le rigide serviteur de Raoul, se présente bientôt devant eux. Il remet au comte un billet de la part de son maître, arrivé le jour même dans Paris, à la suite de Marguerite de Valois. Saint- Bris ouvre la lettre : elle contient un cartel. En- fin ! s'écrie-t-il ; puis, s'adressant à Marcel: ce soir, ici, j'attendrai sir Raoul de Nangis. Un duel avec lui, comte? dit tout bas Maurevert, vous n'en courrez pas la chance:

... Pour frapper uq impie, Il est d'autres moyens que le ciel sanctifie!

Que veux-tu dire? Venez, je vous expli- querai devant Dieu les projets qu'on médite. Et tous deux rentrent dans la chapelle.

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La nuit commence à tomber. On entend le couvre- feu qui sonne, et des sergents du guet viennent chasser les promeneurs attardés sur le Pré aux Clercs. Les étudiants et les soldats huguenots, pour qui la journée n'est pas finie, passent tout simple- ment du dehors dans l'intérieur des cabarets, afin d'y continuer à huis clos leurs libations et leurs jeux.

Quand la prairie est tout à fait déserte, Maurevert et Saint-Bris reparaissent sur le seuil de la chapelle, puis, s'éloignent mystérieusement, après avoir échangé quelques paroles d'intelligence.

Les imprudents ! ils ont oublié Valentine I Valen- tine qui, cachée derrière un pilier, a, sans le vou- loir, surpris leurs horribles desseins, et qui, pour l'honneur même de son père, veut empêcher qu'ils s'accomplissent.

Précisément, Marcel reparaît, poussé par par de noirs pressentiments. Le fidèle valet sera présent au duel, et il mourra, si son maître succombe. Valentine le reconnaît.

Écoute-moi, lui dit-elle , Raoul va se rendre ici tout à l'heure? C'est vrai. Pour se battre ?

Oui. Qu'il ne vienne que bien accompagné !

Grand Dieu ! quel danger le menace? Je ne puis te le dire. Mais qui êtes-vous? Eh bien! je suis... une femme qui l'aime, qui le sauve au prix d'une trahison, et qui doit l'oublier pour tou- jours ! Marcel veut l'interroger encore, mais elle s'échappe et court se réfugier dans la chapelle.

Il n*est plus temps d'avertir Raoul, car il arrive aussitôt avec ses témoins , et Saint-Bris avec les siens. Marcel tente cependant par quelques mots glissés à voix basse de faire comprendre à son maître qu'il est tombé dans un piège, mais celui-ci le traite

LES HUaUENOTS. 83

de fou, et jette à son adversaire ce défi si énergique et toujours tant applaudi :

En mon bon droit j'ai confiance, etc.

Puis, on règle les conditions du combat; on mesure le terrain et les armes, et les deux cham- pions et leurs quatre témoins mettent Tépée à la main. Au moment ils commencent à fer- railler, Marcel, qui s'est mis aux aguets, crie du fond qu'il entend des pas et qu'il voit dans l'ombre accourir plusieurs hommes. Il n'a pas achevé que Maurevert, suivi de deux acolytes, se précipite sur le théâtre, en appelant à l'aide contre des hugue- nots qui, dit-il, attaquent lâchement un catholique.

A ces cris, douze ou quinze individus à mines sinistres, armés de bâtons et d'épieux, sortent d'un coin obscur ils étaient embusqués, et s'élancent sur Raoul et ses compagnons qu'ils entourent. Les braves calvinistes,, en s'adossant l'un contre l'autre, essayent de faire face à l'ennemi qui les assiège de toutes parts ; mais, dans ce combat trop inégal, leur petit bataillon carré se voit chaque instant serré de plus près ; il va plier sous le nombre, quand tout à coup de l'un des cabarets, ce refrain huguenot retentit :

Plan, ralaplan, vive la guerre I Buvons, ami, A notre père, A Coligny !

Défenseurs de la foi ! au secours I s'écrie Marcel. Les portes du cabaret s'ouvrent et l'appa- rilLon des soldats protestants fait reculer Maurevert

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et sa bande ; mais, en même temps surviennent les clercs de la basoche, attirés par le bruit, et qui se rangent du côté des catholiques. Au fagot les païens ! Au diable les bigots 1 Après les injures, on en vient aux mains. Les deux troupes s'élancent avec fureur Tune contre l'autre ; Saint-Bris et Raoul croisent le fer ; une minute de plus, le sang coule...

Téméraires, arrêtez, crie une voix connue, et qui fait soudain rentrer les épées au fourreau ; osez- vous bien, dans Paris et à la face du Louvre, engager de pareilles batailles ! C'est Marguerite de Valois, qui rentre à cheval dans son palais, suivie de gardes et de pages portant des flambeaux. Saint-Bris et les siens prétendent avoir été lâchement attaqués. Ce sont eux, répond Marcel, qui voulaient assassiner mon maître. Comment le sais-tu ? Qui t'a si bien instruit? Une femme inconnue que j'ai vue ici tantôt. Tu mens! reprend Saint-Bris. est cette femme ? La voici I dit le vieux sectaire en montrant Valentine qui vient de paraître sur le seuil de la chapelle. A l'aspect de sa fille, le comte reste pétrifié. Quoi 1 s'écrie Raoul, pour me sauver la vie elle a trahi son père, et elle ne m'aime pas 1 Elle n'aimait que vous, dit Marguerite, malgré les supplications de Valentine qui l'engage au silence.

Mais cette visite mystérieuse à de Nevers? Elle venait l'adjurer de renoncet à sa main. 0 ciel I est-il possible? et j'ai pu croire... Grâce! grâce! rendez-la moi, je l'aime! Tu l'aimes I fait Saint- Bris avec joie; je suis donc vengé, car, depuis ce matin, un autre est son époux ! Désespoir de Raoul I il éclate en sanglots. Tandis que la reine essaye de le calmer, une barque splendidement décorée et pavoisée, tout éclatante de lumières et de fanfares descend le fleuve en côtoyant la prairie elle vient

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aborder. De Nevers, accompagné des témoins de son mariage et de toute la noce, arrive cliercher Valentine pour Yemmener en son logis. Infortuné Raoul! il lui faut assister au triomphe de son rival, le voir s'éloigner Torgueil au front , la joie au cœur, et, avec lui, voir s'enfuir son bonheur, son espoir, sa vie ! Marguerite entraîne le pauvre amoureux hors du Pré aux Clercs, catholiques et huguenots grondent encore sourdement , et nous suivons à rhôtel de Nevers la triste Valentine.

Elle est seule, émue, agitée. Le souvenir de Raoul la poursuit, et, dans sa pieuse résignation, elle prie Dieu d'arracher son cœur un amour désormais criminel, de lui donner le courage de la vertu. Mais en vain elle supplie, elle implore; le nom de celui qu'elle veut oublier revient malgré elle à sa pensée, sur ses lèvres, et bientôt, est-ce un rêve, une illu- sion?— Raoul apparaît lui-même à ses yeux! Il entre pâle comme un fantôme, sombre comme le re- mords; il s'approche, il parle... 0 ciel! c'est bien lui!

J'ai voulu vous revoir une dernière fois, dit-il.

Fuyez, s'écrie Valentine effrayée, si mon père, si mon mari nous trouvaient ensemble, ils vous tue- raient!— Qu'importe? je vous ai perdue; je n'ai plus qu'à mourir ! Non, non, Raoul, vivez, pour apprendre à confesser le vrai Dieu, et pour qu'un jour nous soyons unis dans le ciel. Puis elle le presse de nouveau de s'éloigner ; mais il est déjà trop tard: on entend des pas dans le vestibule. Valentine regarde : Grand Dieu I mon père ! mon époux ! Eh bien ! je les attends ! Ah ! pour mon honneur, Raoul, évitez-les! Et elle le fait cacher derrière une tapisserie.

En sa qualité de gouverneur du Louvre, le comte de Saint-Bris a été chargé de réunir les principaux

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seigneurs catholiques, et de leur révéler enfin les projets conçus par Catherine de Médicis. Tous ont répondu à l'appel: de Nevers, Tavannes, Méru, de Retz, de Cossé, de Besme, etc. Sans trop s'inquié- ter de la présence de sa fille, Saint-Bris annonce aux gentilshommes qui l'entourent que, pour mettre fin aux discordes religieuses, pour terminer d'un seul coup une guerre impie, le ciel veut et Charles IX or- donne que tous les protestants soient massacrés cette nuit même. Qui les frappera? demande l'époux de Valentine. Nous ! s'écrie Saint-Bris. Tel est l'ordre du roi. Jurez- vous d'obéir? Nous lejurons! Un seul a gardé le silence : c'est de Nevers. Sommé de s'expliquer, il déclare que l'honneur lui défend d'immoler des ennemis sans défense. Quand le roi le commande ! Il me commande en vain de flétrir le nom de mes aïeux. Et montrant leurs portraits suspendus à la muraille : Dans leur nombre, ajoute-t-il:

Je compte des soldats et pas un assassin 1

L'infâme! il nous trahit I Non; mais plutôt que de souiller mon épée, je la brise ! Dieu soit juge entre nous I A ces nobles paroles, Valentine se jette dans les bras de son mari : Ah ! dès à présent, je vous appartiens ! lui dit-elle. Mais Saint-Bris, dé- signant de Nevers aux chefs de la bourgeoisie et du peuple qui paraissent en ce moment, leur enjoint de le garder à vue jusqu'au lendemain matin. On entraîne le prisonnier, et sur un geste de son père, Valentine s'éloigne aussi.

11 ne reste plus autour du comte que les fanatiques dévoués à l'assassinat. Le farouche interprète des volontés de Catherine de Médicis leur donne les der-

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nières instructions. Il assigne à chacun son poste et sa part de victimes. Toi, de Besme, chez Goiigny ; qu'il tombe le premier sous nos coups !... Vous, Ta- vannes, Cossé, Méru, à Thôtel de Sens, les impies fêtent le roi de Navarre... Vous autres, enfin, ^ans les maisons, dans les rues, partout seront nos ennemis ! Et quand sonnera la cloche de Saint- Germain-FAuxerrois, frappez sans pitié, sans merci. .. Dieu vous absout d'avance. Et pour appuyer ce blasphème, il montre les portes du fond, viennent d'apparaître trois moines qui s'avancent lentement jusqu'au milieu du théâtre et psalmodient un funèbre cantique. Tous les assistants, par un mouvement spontané, tirent leurs épées et leurs poignards, élè- vent leurs bras armés vers le ciel, et le sombre trio, en fulminant l'anathème contre la race calviniste, bénit les fers vengeurs qui vont accomplir l'œuvre d'extermination. Sur ces glaives. consacrés chacun répète encore le serment homicide ; puis guidée par

ses chefs, la foule des conjurés se disperse en silence. Quand tout le monde s'est éloigné, Raoul, pâle de

terreur, écarte le rideau derrière lequel il se tenait

caché et se dirige rapidement vers la porte, mais il

la trouve fermée en dehors...

allez-vous, lui dit Valentine, qui accourt de son appartement.

Avertir mes frères, les armer contre des assas- sins 1

Contre mon père?... Ah! par grâce, restez, pestez!

Ce serait forfaire à l'honneur, à l'amitié ; lais- sez-moi partir.

Non, vous ne sortirez pas, ou vous passerez sur mon corps !

Alors s'engage une lutte affreuse entre la jeune

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fiUe et soD amant : elle s'attache à lui, elle embrasse ses genoux, et le conjure, en pleurant, d'attendre le jour auprès d'elle ; mais, le voyant sourdà ses prières, inflexible à ses larmes : Eh bien! s'écrie-t-ellê, je ne vçux pas que tu meures... Raoul, Raoul, je t'aime ! Ce cri du cœur, ce suprême aveu, arrête le jeune homme, qui allait s'échapper; il oublie tout: sa religion, son devoir, ses amis menacés, et tombe aux pieds de Valentine, ivre d'amour et de bonheur. Le glas d'une cloche qui retentit au loin vient tout à coup l'arracher à son extase. Ah ! je me rappelle, dit-il avec épouvante, c'est le signal du massacre, on égorge mes frères !. .. Adieu !

Je cours les défendre, Ou mourir avec eux !

La lutte, un moment interrompue, recommence plus terrible. Valentine l'enlace de nouveau de ses bras ; elle se cramponne à lui avec l'énergie du déses- poir et cherche à le retenir encore par toutes les protestations d'un amour passionné ; mais, cette fois, elle ne trouve plus d'écho dans le cœur de Raoul, chaque coup de toscin vient éveiller un remords.

Au son du beffroi, se mêlent bientôt le bruit des armes, les clameurs des combattants.

Entends-tu ? s'écrie Raoul éperdu, mes amis succombent, ils m'appellent. Que Dieu veille sur toi, je vais les venger, je vais mourir ! Et, se dégageant violemment des étreintes de son amante, il s'élance dans la rue par la fenêtre. Valentine pousse un cri déchirant et tombe évanouie sur le carreau.

Le cinquième acte se compose d'une suite de ta- bleaux qui demandent à être vus plutôt qu'analysés. A partir de ce moment, l'action du drame n'est le

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plus souvent qu'un effet de mise en scène. Nous al- lons toutefois essayer de la suivre, et le crayon vien- dra en aide à notre plume. La toile, en se relevant, laisse voir d'abord l'intérieur de l'hôtel de Sens, dont les appartements sont éclairés comme pour un bal et remplis d'une foule brillante. Tous les chefs pro- testants se trouvent réunis. Des dames de la cour, en habits de gala, causent ou dansent avec déjeunes cavaliers. Les passe-pieds, les sarabandes, se succè- dent joyeusement, lorsque Marguerite de Valois et Henri de Navarre paraissent au milieu du bal. Des groupes de dames et de seigneurs vont au-devant des deux époux et leur font les honneurs de cette fête donnée à l'occasion de leur mariage. Le couple royal traverse les salons, puis s'éloigne, et les danses re- prennent aussitôt. Un moment, à travers les bruyants accords de l'orchestre, on croit entendre le son lointain d'une cloche. Les danseurs s'arrêtent pour écouter ; mais ce glas ne leur inspire aucune idée sinistre, et le bal continue bientôt, plus gai, plus animé. Cependant un nouveau bruit ne larde pas à se faire entendre ; il arrive du dehors; il monte, il approche ; tous les regards se tournent avec anxiété vers le fond, et l'on voit paraître Raoul, pâle, en désordre, les habits ensanglantés. Aux armes ! s'écrie-t-il d'une voie tonnante, on massacre nos frères, les assassins seront ici tout à l'heure ! On refuse de croire à ses paroles. Il raconte alors les épouvantables scènes dont il vient d'être le témoin.

A la lueur de leurs torches funèbres,

J'ai vu courir des soldats forcenés!

Ils s'écriaient au milieu des ténèbres :

Frappez I Frappez! Dieu lésa condamnés! ..

Il a vu Goligny tomber sous le fer des meurtriers,

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qui n'épargnent ni les vieillards, ni les enfants, ni les mères... Comme il courait au Louvre implorer la justice du roi, il a vu Charles IX, du haut de son balcon, donner lui-même l'exemple du carnage... A cette révélation, tout le monde pousse un cri d'hor- reur et de vengeance. Les femmes, glacées d'effroi, s'échappent suivies de leurs pages et de leurs écuyers, par toutes les portes du salon, et les hommes, tirant leurs épées, s'élancent en tumulte sur les pas de Raoul, avec lequel ils répètent :

... Rendons guerres pour guerres! Vengeons la mort de nos frères Par la mort de leurs bourreaux !

La décoration change, et représente un cloître au fond duquel s'élève un temple protestant, dont on aperçoit les vitraux illuminés. Des femmes calvi- nistes, portant des enfants dans leurs bras, entrent tout effarées par une grille latérale et semblent chercher un asile. Marcel, qui arrive en même temps, défaillant et blessé, leur indique une petite porte qui conduit dans l'intérieur du temple ; puis il s'age- nouille et se met à prier en silence. Survient Raoul : C'est toi, Marcel ! dit-il. Ah ! je priais pour vous ! je vous revois donc enfin ! Tu es blessé, reprend son maître en l'examinant... Va, je te ven- gerai! — Hélas! c'est impossible; nous sommes en- vahis, cernés de toutes parts; ce temple est notre dernier refuge... Venez, venez! du moins nous y mourrons saintement. courez-vous? leur de- mande une voix, la voix de Valentine. Ala gloire! répond Raoul. Au martyre ! s'écrie Marcel avec exaltation.— Non, tu vivras, car je viens te sauver ! dit la jeune fille à son amant. Elle lui présente alors une

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écharpe blanche à Faide de laquelle il pourra, sans danger, parvenir jusqu'auLouvre. Là, Marguerite de Valois obtiendra pour lui grâce de la vie, s'il promet d'embrasser la religion catholique. Raoul refuse d'apostasier. Quand j'accepterais la flétrissure, seriez-vous plus à moi? Tout nous sépare! objecte- t-il à Valentine. Oh ! non, je puis t'aimer sans crime à présent ! Oui, dit Marcel, de Nevers est mort, victime de sa générosité en voulant m'arracher aux mains des bourreaux! Quoi! s'écrie Raoul, il est mort ! Et violemment combattu entre son devoir et son amour : Marcel, ajoute-t-il :

Marcel, ne vois-iupasque mon bonheur s'apprête?... Ne vois-tu pas la main du Seigneur qui t'arrête?

répond sévèrement le vieux puritain. Raoul hésite encore un instant ; mais tout à coup, prenant la main de son fidèle serviteur : Adieu, dit-il à Valentine, j'attendrai la mort près de lui. Ainsi, tu repousses comme une honte le salut que je t'apportais ; quand je vis pour toi seul, ingrat, tu veux mourir sans moi !...EhbienI connais tout l'amour d'une femme : pour ne plus te quitter, j'abjure la foi catholique, je me fais protestante... Enfer ou paradis, quel que soit ton sort, je le partagerai !

Dieu maintenant peut faire Selon sa volonté Ensemble sur la terre Et dans l'éternité!

A ces paroles enthousiastes, Raoul se précipite dans les bras de Valentine, dont le front brille d'un^ joie céleste; et, se tournant vers Marcel, qui regarde

92 LES BEAUTÉS DE L'OPÉRA.

cette scène avec attendrissement : Aucun ministre du ciel dit le jeune huguenot, n'est pour sanctifier cet hymen; mais toi, mon vieil ami, par le droit des vertus et de Tàge, consacre notre union devant Dieu!

Aussitôt les deux amants s'agenouillent, et Mar- cel, debout entre eux, étend les mains et bénit leur mariage, en leur faisant jurer d'être unis pour le martyre, magnifique trio auquel viennent semêter des bouffées d'harmonie qui s'échappent de l'inté- rieur du temple, les femmes et les enfants ont entonné le choral de Luther.

Soudain le pieux cantique est interrompu par un grand bruit d'armes et des clameurs menaçantes. On voit luire, à travers les vitraux du fond, la flamme des torches et le fer des hallebardes. Les meartriers envahissent le dernier asile des calvinistes... Ceux-ci reprennent cependant avec plus d'énergie leur sainte prière; elle domine un instant le tumulte;maisbient6t les voix se taisent, les lumières s'éteignent, et tout rentre dans le silence et dans l'obscurité. Ils ne chantent plus ! s'écrient Valentine et Raoul. lis sont auprès de Dieu ! dit Marcel. Et tous trois, pleins d'une religieuse ferveur, animés d'un fanatisme sublime, s'excitent à recevoir noblement la mort, qui ne peut tarder à venir. En effet, des hommes armés brisent la grille du cloître, et se précipitent sur le théâtre. Raoul, Marcel et Valentine, se tenant par la main, s'avancent de quelques pas et présentent leur poitrine aux coups des assassins. Ceux-ci reculent d'abord comme interdits, puis ils reviennent, les entourent, et leur montrant la croix de Lorraine et l'écharpe blanche : Abjurez ou mourez! s'écrient- ils. Nous mourrons! disent d'une seule voix les trois martyrs. Leurs bourreaux exaspérés, se jettent sur eux, les séparent, les entraînent, et au moment

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ils disparaissent, plusieurs coups de feu retentis- sent dans la rue.

La décoration change encore une fois. Le théâtre représente un carrefour de Paris en 1572. Le mas- sacre s'y montre dans toute son horreur. Des bandes de forcenés parcourent la ville en semant la terreur et le meurtre sur leu r passage. Raoul et Marcel viennent de' tomber mortellement blessés dans un coin de la place. Valentine est près d'eux qui les soigne et les console. Une troupe d'arquebusiers débouche de l'autre côté. Saint-Bris marche à leur tête. Qui vive? demande-t-iJ. Raoul essaye de se lever pour répondre : Valentine lui met la main sur la bouche ; mais, faisant un effort désespéré, il se dresse à demi et crie : Huguenot! puis il retombe inanimé.

Nous aussi nous le sommes ! se hâtent d'ajou- ter Marcel et Valentine. Feu! dit le comte à son escouade. Les soldats tirent sur le groupe, et Valentine, frappée au cœur, tombe en poussant un cri terriblCi Saint-Bris a reconnu sa voix: Ma fille! s'écrie-t-il. Oui, dit Marcel, Dieu nous venge déjà... Dans un instant, j'irai t'accuser devant lui !

Et moi prier pour vous, murmure Valentine en expirant. Pendant cette scène de désolation, pa- raît au milieu du théâtre la litière de Marguerite de Valois, qui sort du bal et se hâte de regagner le Louvre. A l'aspect des deux amants étendus morts l'un près de l'autre, elle jette une exclamation dou- loureuse, et de la main elle arrête les soldats catho- liques , tout près encore à s'acharner sur leurs cadavres.

Après la belle partition de Jîobert le Diable, si énergique à la fois et si savante, le public et les con- naisseurs se demandaient comment le compositeur allemand s'y prendrait pour soutenir une gloire si

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légitime et devenue européenne. La musique des Huguenots a répondu victorieusement à cette ques- tion. Rarement l'art du compositeur avait déployé d'aussi grandes masses, fait mouvoir d'aussi puis- sants bataillons d'harmonies vocales et instrumen- tales et joint à une science aussi recherchée, aussi profonde, une passion aussi ardente et aussi intense. En peu de temps le grand duo du troisième acte et le bel air de Marcel ont fait le tour de l'Europe. Sans atteindre jamais la popularité proprement dite, c'est- à-dire sans devenir proverbe et sans pénétrer dans le vulgaire, Meyerbeer a eu le rare honneur de faire à la fois les délices des salons les plus élevés de l'Europe, et d'obtenir l'admiration des hommes versés dans les arcanes de l'érudition musicale. Il y a dans ses partitions une combinaison toujours profonde qui dispose et quelquefois efface la naïveté de l'inspiration première. Il n'aboutit pas, comme Catel et comme certains compositeurs, à la froideur et à l'ennui; mais ses plus grands effets, ceux qui ébranJent l'âme le plus vivement, paraissent le ré- sultat d'une longue méditation, plutôt que jaillir spontanément des émotions de l'auteur. Les moindres effets ont été calculés d'avance avec une patience extraordinaire. Les contrastes d'ombre et de lumière, disposés avec une préméditation infinie, et, tout en faisant marcher avec une majestueuse terreur des armées entières d'instruments et de voix, le plus petit détail devient pour le maître l'objet d'un soin curieux. Aussi, quand même les traces d'un génie puissant n'éclateraient pas dans cette œuvre, serait- ce encore un monument digne d'attention et d'in- térêt. Ici l'inspiration ne manque pas, tant s'en faut; mais elle a contracté dans son alliance avec l'érudi- tion un caractère plus abstrait, plus sévère, plus

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profond, qui sert de marque distinctive au grand compositeur dont nous parlons.

H

GISELLE ou LES WILIS

Giselle est le premier ballet que Carlotta Grisi ait dansé à l'Opéra, elle avait débuté par ce pas si brillant de la Favorite, qui est encore un des plus beaux fleurons de sa couronne chorégraphique. On se souvenait bien d'avoir vu, il y a quelques années, à la Renaissance, une charmante enfant qui jouait un rôle dans une pièce intitulée Zingaro; mais l'on ne savait pas si c'était une danseuse ou une chan- teuse, car elle était l'une et l'autre. Une voix fraîche, pure et juste, une danse légère et correcte, de beaux yeux bleus d'une douce naïveté, voilà ce que Carlotta Grisi avait laissé dans la mémoire des gens du monde et des feuilletonistes. Giselle la plaça tout d'un coup au premier rang. Un poète de nos amis trouva dans une légende allemande, pour cette blonde Italienne aux prunelles de vergiss-mein- nicht, un sujet de ballet qu'il confia à M. de Saint- Georges, l'homme d'esprit et de tact à qui l'Académie royale de musique et de danse doit être doublement reconnaissante. Le public, qui regrettait encore Taglioni et comptait toujours sur le retour d'Elssler, laiylphide ei la cachucha incarnées, se sentit consolé tout d'un coup et n'envia plus ni Saint-Pétersbourg ni TAmérique : une danseuse s'était révélée. Long- temps les femmes s'étaient dit : Que peut-il venir après la grâce nuageuse, l'abandon décent et volup- tueux de Taglioni? Longtemps les hommes s'étaient

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dit : »- Que peut-il venir après la verve provoquante, la pétulance hardie et cavalière, la fougue tout espagnole de Fanny Elssler? Il est venu Garlotta Grisi, légère et pudique comme la première, vive, joyeuse et précise comme la dernière; seulement elle a sur l'une et sur l'autre l'avantage inappré- ciable de ne compter que vingt-deux avrils et d'être fraîche comme un bouquet dans la rosée.

Avant de commencer l'analyse de Giselhy nous croyons faire une chose agréable à nos lecteurs de leur donner quelques détails biographiques sur celle qui l'a si bien représentée.

Garlotta Grisi est née en 1821 à Visinada, petit village perdu de la haute Istrie, dans un palais abandonné, l'empereur François II avait passé quelques nuits. G'est dans le lit même du Gésar que vint au monde celle qui devait être plus tard l'impé- ratrice de la danse. Vous voyez que les présages ne sont pas si menteurs qu'on veut bien le dire. Le lieu était, du reste, si sauvage, que les souris venaient manger sur la table, et que les ours se promenaient dans les rues. Dès sa plus tendre jeunesse, Garlotta montra pour la danse la vocation la plus décidée, et dès l'âge de sept ans, elle était engagée au théâtre de Milan, elle exécutait des pas de premier sujet. On l'appelait dès lors la petite Héberlé, comme l'on dirait aujourd'hui la petite Grisi, d'un enfant qui montrerait des dispositions merveilleuses; car, en ce temps-là, mademoiselle Héberlé était la première danseuse de l'Italie. Un Français, M. Guyet, fut son maître ; puis vint Perrot, qui lui donna d'excellentes leçons et d'utiles conseils. Elle dansa à Naples, à Venise, à Vienne, en Angleterre. Elle y chanta aussi, et Malibran, cette poésie vivante, cette intelligence si prompte et si fine, lui conseilla d'abandonner la

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danse et de se livrer exclusivement aux études musicales. Quelque respect que nous ayons pour Fopinion de la diva Desdémone, si prématurément étouffée sous l'oreiller jaloux de la mort, nous croyons qu'elle se trompait; Garlotta, guidée par cette voix intérieure qui ne ment jamais aux grands artistes, resta fidèle au culte de Terpsichore, comme dirait un écrivain de l'empire, et bien lui en prit. Les ailes et la voix, elle avait tout : c'était une vraie fauvette. Elle ne se sent plus que des ailes, et si elle chante, ce n'est que devant ses amis, quelque air du Tyrol ou de Venise auquel elle prête un charmant cachet local.

: Garlotta Grisi est de taille moyenne, ni petite ni grande; son pied, qui ferait le désespoir d'une maja andalouse et qui mettrait la pantoufle de Gendrillon par-dessus le chausson de danse, supporte une jambe fine, élégante et nerveuse, une jambe de Diane chasseresse, à suivre sans peine les biches inquiètes à travers les halliers ; son teint est d'une fraîcheur si pure, qu'elle n'a jamais mis d'autre fard que son émotion et le plaisir qu'elle éprouve à danser. Un petit pot de rouge, le seul qu'elle pos- sède, ne lui sert qu'à raviver les couleurs de ses souliers-chair, lorsqu'ils sont trop pâles. Maintenant que les lis et les roses sont des comparaisons souf- fertes uniquement autour des mirlitons de Saint- Cloud et des devises de Berthellemot, nous ne saurions mieux donner une idée de la finesse de sa peau que par le plus moelleux papier de riz de la Chine ou les pétales intérieurs d'un camélia qui vient d'éclore ; le caractère de sa' physionomie est une naïveté enfantine, une gaieté heureuse et communicative, et parfois une petite mélancolie boudeuse qui rappelle la charmante moue de la

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Esméralda, cette Grisi bohémienne rêvée par le plus grand poète des temps modernes, et peut-être bien aussi des temps antiques.

Maintenant, venons à l'analyse du ballet. Au lever du rideau, vous apercevez, doré par un chaud rayon de soleil, un de ces beaux coteaux du Rhin dans toutes les magnificences de sa robe d'automne : les vendanges Vont se faire. Sous la feuille rougie et safranée s'arrondit la grappe couleur d'ambre. Au bas, dans la profondeur, coule ce Rhin allemand qui a inspiré une si verte, si française et si cavalière chanson à notre Alfred de Musset.

Dans un coin, presque enfouie dans les pampres et les végétations, se cache à moitié, comme un nid d'oiseau, une chaumière humble et coquette à la fois. En face est une autre cabane, et là-bas, bien loin, perchée sur la crête d'un rocher, on distingue, à ses blanches tourelles en poivrière, une de ces hautes demeures féodales, un de ces burgs formi- dables, d'où les seigneurs s'abattaient comme des vautours sur les pauvres voyageurs. De ce burg est descendu, mais dans des intentions moins féroces, le jeune comte Albrecht, garçon de bel air et de bonne mine. Du haut de son rocher, le milan a vu passer une colombe dans la plaine ; cette colombe, c'est Giselle, la fille de Berthe, une honnête et douce et charmante créature. Vous pensez bien que des éperons de chevalier, un pourpoint de menu vair et des armoiries de comte eff'rayeraient la modeste Giselle : toute simple qu'elle est, elle sait parfai- tement que les rois n'épousent plus les bergères, même dans le monde du ballet ^ le pays le moinâ vétilleux cependant en matière d'hymen. Albrecht l'a senti; aussi a-t-il emprunté le costume d'un jeune vendangeur> et n'a-t-il gardé de sa condition

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que son élégance. Il a renvoyé au château son écuyer Wilfrid, et, devenu habitant de la cabane qui fait face à la chaumière de Giselle, il se livre au plus grand bonheur que puisse éprouver un homme, surtout s'il est riche et puissant, au bonheur d'être aimé pour lui-même, pour sa grâce et sa jeunesse, sans aucune arrière-pensée d'orgueil ou d'ambition.

Quand le ballet commence, le jour parait. La porte de la chaumière s'entr'ouvre, et Giselle s'élance preste et joyeuse comme tous les cœurs purs. Que peut faire une jeune fille éveillée si matin, dans les rougeurs et les parfums de l'aurore? Prendre une corbeille et une serpette, et s'en aller à la vendange. Si vous croyez cela, vous ne connaissez guère le cœur des jeunes filles ; son amant est alerte et dispos : au risque de faire tomber la rosée des fleurs, elle va danser un peu; cela est bien juste, elle n'a pas dansé depuis hier. Toute une grande nuit passée, entre deux draps, sans musique et les pieds tranquilles. Mon Dieu, que de temps perdu ! car il faut vous l'avouer, Giselle a un défaut, du moins c'est sa mère qui le dit : elle est folle de danse, elle ne songe qu'à cela, elle ne rêve que bals sous la feuillée, valses interminables et valseurs qui ne se fatiguent jamais. Albrecht, qu'elle appellerait Loys, si l'on parlait dans ce pays fantastique des pirouettes et des jetés battus, est à coup sûr le galant qu'il lui faut; il ne dit jamais : Il fait trop chaud ! reposons-nous ! il est toujours prêt à dan- ser ; aussi l'aime-t-elle de toute la force de son cher cœur. Quelle jeune Allemande ne serait pas éprise d'un gaillard bien découplé, qui ne manque jamais la mesure, à qui la tête ne tourne pas, et qui a les mains aussi blanches que s'il n'avait rien fait de sa vie?

A coup sfir il danse bien, mais aime-t-il aussi

H LES BEAUTES DE L OPERA.

bois pas, chante, s'écrie toute la troupe; et Marcel entonne Tair huguenot si connu :

A bas les couvents mauditsi Les moines à terre I

Pendant qu'il achève le second couplet, entre un valet de pied qui vient annoncer au comte de Nevers qu'une dame désire lui parler : Encore quelque désespoir d'amour ! Depuis que Ton sait que je vais me marier, je n'y puis suffire. Si c'est madame d'Entrague^ la jeune comtesse, ou madame de Raincy, je n'y vais pas. Je ne l'ai jamais vue ici, répond le valet. Le comte de Nevers demande pardon à ses amis de les quitter dans un si beau moment, et il va recevoir la dame mystérieuse. Tavannes, plus curieux que les autres, soulève le rideau et regarde. Elle est charmante, elle est divine. Raoul s'approche à son tour. 0 ciel ! il a reconnu la dame de ses pensées ! L'ingrate! la perfide ! elle dédaigne son amour loyal 1 c'est de Nevers, un pareil fou, qu'elle ose lui préférer! Les jeunes seigneurs, témoins du désespoir de Raoul, l'engagent gaiement à la résignation :

Lorsque les belles Sont iofidèles, Faisons comme elles. Consolons-nous !

Mais le désolé gentilhomme ne veut rien entendre ; sa douleur se change en indignation, lorsqu'il aper- çoit l'inconnue, qui passe au fond des jardins, reconduite par son heureux rival : Je veux lui parler, s'écrie-t-il, lui dire à quel point je la hais ! On le retient cependant au nom de l'hospitalité.

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haute et noble lignée, fiancé à la princesse Bathilde Il a trouvé, en s'introduisailt par la fenêtre, dans la cabane du faux Loys, les éperons, Tépée et le man- teau armorié; d'un mot il peut tuer Giselle, il la tuera.

Mais voici que la cueillette du raisin est achevée. Les corbeilles et les hottes sont pleines. Oiselle est proclamée la reine de la vendange, couronnée de pampres et portée en triomphe. Une fête rustique! voilà une belle occasion de danser. Tout le monde en profite, et surtout Giselle, dont les petits pieds ne peuvent demeurer en repos. Mais, maudite en- fant, tu te feras mourir, et quand tu seras morte, tu deviendras une wili ; tu iras au bal de minuit avec une robe de clair de lune et des bracelets de perles de rosée à tes bras blancs et froids ; tu entraîneras les voyageurs dans la ronde fatale, et tu les précipi- teras dans Teau glaciale du lac tout haletants et tout ruisselants de sueur. Tu seras un vampire de la danse !

A ces sages remontrances maternelles, Giselle répond ce que toute fille répond à sa mère qui lui rappelle que l'heure est bien avancée : Je ne suis par lasse, encore une petite contredanse, rien qu'une. Au fond, l'incorrigible enfant n'est pas très alarmée de cette menace. quoi! danser après sa mort, cela est-il bien effrayant ! Est-ce donc un si grand plaisir de rester entre six planches et deux planchettes, immobile, toute droite. D'ailleurs, quand on est jolie, jeune, amoureuse, est-ce qu'on croit à la mort I

Hallali! hourra ! le cor sonne des fanfares écla- tantes, répétées par l'écho de la vallée; les chiens aboient, retenus à grand'peine par lespiqueurs; les chevaux piaffent et se cabrent; c'est la princesse

9.

76 LES BEAÙT^iS DE L'OPÉRA.

rien entendu des exclamations précédentes, et ne sait à quoi attribuer les obséquieux hommages dont on Taccabie. Il en est encore tout étourdi, quand des hommes masqués se présentent et lui font signe de les suivre.

Le deuxième acte se passe dans le parc de Ghe- nonceauXjà quelques lieues d'Amboise. Le château, hardiment jeté sur le Cher, se dessine au fond en perspective. La rivière, après avoir bouillonné sous les arches, vient serpenter capricieusement jusqu'au milieu du théâtre, et disparaît sous des massifs d'arbres verts. Un large escalier latéral, conduisant du château dans les jardins, complète cette magni- fique décoration. Tune des plus ravissantes qui se puissent voir à rOpéra. Le jour est à son midi. Marguerite de Valois, entourée de ses dames d'hon- neur, achève sa toilette sous un frais pavillon de verdure. Urbain, son page, le messager du premier acte, tient encore le miroir devant elle. Dans un air délicieux, la jeune et belle fiancée du roi de Navarre, représentée par madame Dorus-Gras, cette voix si pure et si fraîche, chante le printemps et l'amour, tout ce qui est jeune et beau. Que lui importent les huguenots, les papistes, et leurs querelles san- glantes? elle ne songe qu'à éterniser ses fêtes, à varier ses plaisirs, —s Le soleil est brûlant, Tatmo- sphère embrasée ; les eaux du Gher, en cet endroit retiré du parc, sont limpides et invitantes. Margue- rite ordonne à ses femmes d'aller tout préparer pour le bain.

A peine se sont-elles éloignées, que l'on voit accourir une charmante enfant tout en émoi. G'est la plus jeune et la plus jolie des demcfiselles d'hon- neur de. la reine, Valentine de Saint-Bris, la mysté- rieuse lieanté entrevue chez le comte de Nevers.

GISBLLE OU LES WILIS. 103

pas ce qu il paraissait être, comme on dit en style de ballet. Un froid mortel saisit votre cœur dans votre blanche poitrine; les grands seigneurs n'épousent guère, vous le savez; et d'ailleurs Bathilde est immobile de surprise, et vous ne pouvez vous empêcher de la trouver belle.

Chez les femmes, la raison est dans le cœur; cœur blessé, tête malade. Giselle devient folle, non pas qu'elle laisse pendre ses cheveux et se frappe le front, à la manière des héroïnes de mélodrame, mais c'est une folie douce, tendre et charmante comme elle. L'air du pas qu'elle a dansé avec son cher Loys, lorsqu'il n'était pas le comte Albrecht, lui revient en mémoire; elle en exécute les poses et les temps avec une rapidité qui s'augmente toujours ; puis, dans un éclair de raison qui lui revient, elle veut se tuer et se laisse tomber sur la pointe de l'épée apportée par Hilarion. Le fer est écarté par Loys. Soininutile, la blessure est faite, elle ne guérira pas. En effet, après quelques pas désordonnés, espèce d'agonie chorégraphique merveilleusement rendue par Garlotta, elle tombe morte, la main sur son cœur, entre les bras de Bathilde et de Berthe, au profond désespoir d'Albrecht et même d'Hilarion, qui sent toute l'horreur du crime qu'il vient de commettre, car il est l'assassin de Giselle. Ainsi se termine le premier acte. Cette mort, mêlée de danse, doit vous inquiéter pour le repos de Giselle. Vous n'avez pas oublié les prédictions sinistres de la mère Berthe, et la tradi- tion des wilis. J'ai bien peur que la pauvre fille ne dorme pas tranquille dans son lit de gazon.

Mourir à quinze ans, après avoir à peine été cent fois au bal et valsé tout au plus deux mille valses ! Comment voulez- vous que ces charmants petits .

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pieds, plus inquiets, plus frémissants que des ailes d'oiseau, puissent se tenir tranquilles et ne pas essayer de se démailloter des plis droits du linceul, pour aller au clair de lune, dans la clairière le lapin se frotte la moustache de la patte, le daim lève, en humant Tair, son museau noir et lustré, tourner en rond dans le cercle magique tracé par les esprits de la nuit.

Ce n'est pas la vie qu'on regrette à quinze ans; c'est le bal, c'est Tamour; et le moyen de ne pas sortir de sa tombe, si votre amoureux passe auprès, et de ne pas Tinviler pour la prochaine contredanse. Cher Albrecht, avec ta facilité à te laisser aller à toutes les bonnes occasions chorégraphiques, ton sort futur nous alarme, et nous craignons pour toi une fluxion de poitrine ou un bain glacé dans Teau du lac.

La toile se relève et laisse voir une de ces forêts mystérieuses comme on en trouve dans les gravures de Sadeler. De grands arbres, aux troncs bizarrement contournés, entrelacent leurs feuillagesinextricables, et leurs racines noueuses vont plonger comme des serpents altérés dans une eau dormante et noire sur laquelle s'étalent visqueusement les larges feuilles des nymphœas et du nénuphar ; les longues herbes et les plantes de la terre se mêlent aux roseaux de l'étang, dont la brise de nuit fait frissonner les aigrettes de velours.

Une brume bleuâtre baigne les intervalles des arbres et leur prête des apparences fantastiques, des attitudes et des airs de spectres. Le fût argenté de ce tremble ne ressemble-t-il pas d'une façon alar- mante au pâle suaire d'une ombre? Et la lune qui se lève et montre, à travers les déchiquetures des feuilles, son doux et triste visage d'opale, ne rappelle-

GISELLE OU LES WILIS. 105

t-elle pas par sa blancheur transparente quelque jeune Allemande morte de consomption en lisant les œuvres de Novalis? Toute cette forêt semble pleine de larmes et de soupirs; est-ce bien la rosée ou la pluie qui a suspendu cette perle au bout de ce brin d'herbe ? Est-ce bien le vent qui sanglote ainsi à travers les roseaux? Qui peut le savoir? Pourquoi le velours du gazon est-il couché à de certains endroits? nul pas humain n'est parvenu jusqu'ici, et ce n'est pas de ce côté que descendent les hordes de daims et de cerfs pour se désaltérer à l'eau de l'étang. Ce parfum faible et doux n'est pas celui des fleurs sauvages ; ni la clochette au cœur rose, ni le myosotis n'ont cette odeur? ce mystère vous allez le pénétrer.

Dans ce coin tout encombré d'herbes et de fleurs sauvages se dresse une croix de pierre toute neuve et toute blanche encore ; un rayon égaré y trahit le nom de Giselle. C'est que, sous la terre froide, est étendue la victime d'Hilarion, morte à quinze ans, à Tâge de Juliette et de toutes les belles amoureuses. Mais à quoi pensent ces francs chasseurs ; se mettre à l'aff'ût en un tel endroit? au lieu de lièvres et de cerfs, ils ne verront passer que des fantômes sur qui le plomb ni la poudre ne peuvent rien. L'endroit est sinistre et mal hanté, mes hardis com- pagnons ; croyez-moi, portez ailleurs votre pâté de venaison et vos gourdes pleines d'eau-de-vie. Voilà minuit qui sonne, une heure inquiétante les vivants rentrent, les morts sortent. Les feux follets, papillons de flammes, commencent à voltiger autour de vous. Les esprits forts se moquent des foux follets et disent qu'ils sont produits par les exhalaisons des marécages; mais vous, dignes chasseurs allemands, vous savez bien que ces lueurs

80 LES BEAUTÉS DE L'OPÉRA.

gracieux tableaux qui en remplissent la première partie.

Il faut maintenant nous transporter à Paris Faction va se concentrer. Voici le Pré aux Clercs, la Seine, et là-bas, le vieux Louvre, sous la voûte duquel s'élaborent de sanglants projets. Sur la gauche de la prairie, à l'ombre d'un chêne cente- naire, l'on aperçoit une chapelle vouée au culte catholique; en face et à côté, se dressent deux caba- rets , autres chapelles consacrées à Bacchus. ^ C'est l'heure de la promenade, vers la fin d'une chaude journée du mois d'août. Les bourgeois vien- nent respirer le frais sur les bords du fleuve; des ouvriers, des gens du peuple sont groupés çà et devant les boutiques des marchands ambulants, les baraques des marionnettes et les orchestres en plein vent. Assis aux tables de l'un des cabarets, des clercs de la basoche et des grise ttes échangent de joyeuses paroles, de galants propos, interrompus par les chants rébarbatifs de quelques soldats huguenots qui boivent dans le coin opposé.

*

En avant braves calvinistes ! A nous les filles des papistes, A nous richesses et butin. Et bon vin !

Mais place! place! voici venir un cortège de mariage qui se dirige vers la chapelle. Au milieu d'une foule brillante de dames et de seigneurs de la

cour, s'avance la jeune épousée 0 ciel! c'est

Valentine ! de Nevers est à son côté ! le comte de Saint-Bris la lui donne pour se venger des dédains de Raoul, auquel sa haine réserve, dit-il, un châti- ment plus terrible encore. Le cortège entre dans

GISBLLE OU LES WILIS. 107

radmission de Giselle, une nouvelle morte qui ne peut que faire honneur au corps de ballet fantas- tique.

Elle étend vers le tombeau sa baguette magique, entourée de verveine, et tout d'un coup, du milieu des herbes et des fleurs s'élance une forme mince, droite et blanche, ayant encore la roide attitude du cercueil : c'est Giselle, éveillée de ce lourd sommeil sans rêve que dorment les trépassés dans leurs draps humides.

La ressuscitée fait quelques pas en chancelant, tout engourdie encore ; mais bientôt l'aii" frais de la nuit, les rayons argentés de la lune, lui rendent sa vivacité. Avec quel ravissement elle reprend posses- sion de l'espace I comme sa poitrine respire libre- ment, débarrassée de la dalle de pierre qui l'oppres- sait ! comme elle est heureuse de se sentir libre encore et légère, et de voltiger à son gré de çà de là, comme un papillon capricieux ! La voici qui va d'un air soumis s'agenouiller devant la reine des wilis. On lui pose une étoile au front ; deux petites ailes transparentes et vaporeuses se déploient et palpitent sur ses épaules.

Deux ailes avec deux pieds semblables, c'est vraiment trop !

La cérémonie terminée, on veut apprendre la valse fantastique à la jeune récipiendaire. Ne vous donnez pas tant de mal, elle la sait déjà, et beaucoup nûeux que vous, celle-là, et que bien d'autres I Maintenant, voyageurs attardés, prenez garde à vous! ne passez pas, minuit sonné, sur la fatale clairière, ou vous risquez fort d'aller achever votre roule au fond du lac, côte à côte avec les grenouilles, dans les joncs et dans la vase. Précisément une victime nous arrive ; ce misérable

98 LES BEAUTÉS DE L'OPÉI^.:.

Esméralda, cette Grisi bohémienne rêvée par le plus grand poète des temps modernes, et peut-être bien aussi des temps antiques.

Maintenant, venons à l'analyse du ballet. Au lever du rideau, vous apercevez, doré par un chaud rayon de soleil, un de ces beaux coteaux du Rhin dans toutes les magnificences de sa robe d'automne : les vendanges Vont se faire. Sous la feuille rougie et safranée s'arrondit la grappe couleur d'ambre. Au bas, dans la profondeur, coule ce Rhin allemand qui a inspiré une si verte, si française et si cavalière chanson à notre Alfred de Musset.

Dans un coin, presque enfouie dans les pampres et les végétations, se cache à moitié, comme un nid d'oiseau, une chaumière humble et coquette à la fois. En face est une autre cabane, et là-bas, bien loin, perchée sur la crête d'un rocher, on distingue, à ses blanches tourelles en poivrière, une de ces hautes demeures féodales, un de ces burgs formi- dables, d'où les seigneurs s'abattaient comme des vautours sur les pauvres voyageurs. De ce burg est descendu, mais dans des intentions moins féroces, le jeune comte Albrecht, garçon de bel air et de bonne mine. Du haut de son rocher, le milan a vu passer une colombe dans la plaine ; cette colombe, c'est Giselle, la fille de Berthe, une honnête et douce et charmante créature. Vous pensez bien que des éperons de chevalier, un pourpoint de menu vair et des armoiries de comte effrayeraient la modeste Giselle : toute simple qu'elle est, elle sait parfai- tement que les rois n'épousent plus les bergères, même dans le monde du ballet^ le pays le moind vétilleux cependant en matière d'hymen. Albrecht l'a senti ; aussi a-t-il emprunté le costume d'un jeune vendangeur> et n'a-t-il gardé de sa condition

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GISELLE OU LES WILIS. 99

que son élégance. Il a renvoyé au château son écuyer Wilfrid, et, devenu habitant de la cabane qui fait face à la chaumière de Giselle, il se livre au plus grand bonheur que puisse éprouver un homme, surtout s'il est riche et puissant, au bonheur d'être aimé pour lui-même, pour sa grâce et sa jeunesse, sans aucune arrière-pensée d'orgueil ou d'ambition.

Quand le ballet commence, le jour paraît. La porte de la chaumière s'entr'ouvre, et Giselle s'élance preste et joyeuse comme tous les cœurs purs. Que peut faire une jeune fille éveillée si matin, dans les rougeurs et les parfums de l'aurore? Prendre une corbeille et une serpette, et s'en aller à la vendange. Si vous croyez cela, vous ne connaissez guère le cœur des jeunes filles ; son amant est alerte et dispos : au risque de faire tomber la rosée des fleurs, elle va danser un peu; cela est bien juste, elle n'a pas dansé depuis hier. Toute une grande nuit passée, entre deux draps, sans musique et les pieds tranquilles. Mon Dieu, que de temps perdu ! car il faut vous l'avouer, Giselle a un défaut, du moins c'est sa mère qui le dit : elle est folle de danse, elle ne songe qu'à cela, elle ne rêve que bals sous la feuillée, valses interminables et valseurs qui ne se fatiguent jamais. Albrecht, qu'elle appellerait Loys, si Ton parlait dans ce pays fantastique des pirouettes et des jetés battus, est à coup sûr le galant qu'il lui faut; il ne dit jamais : Il fait trop chaud! reposons-nous ! il est toujours prôt à dan- ser; aussi l'aime-t-elle de toute la force de son cher cœur. Quelle jeune Allemande ne serait pas éprise d'un gaillard bien découplé, qui ne manque jamais la mesure, à qui la tête ne tourne pas, et qui a les mains aussi blanches que s'il n'avaitrien fait de sa vie?

A coup sfir il danse bien, mais aime-t-il aussi

98 LES BEAUTES DE L'OPÉI^.

Esméralda, cette Grisi bohémienne rêvée par le plus grand poète des temps modernes, et peut-être bien aussi des temps antiques.

Maintenant, venons à l'analyse du ballet. Au lever du rideau, vous apercevez, doré par un chaud rayon de soleil, un de ces beaux coteaux du Rhin dans toutes les magnificences de sa robe d'automne : les vendanges vont se faire. Sous la feuille rougie et safranée s'arrondit la grappe couleur d'ambre. Au bas, dans la profondeur, coule ce Rhin allemand qui a inspiré une si verte, si française et si cavalière chanson à notre Alfred de Musset.

Dans un coin, presque enfouie dans les pampres et les végétations, se cache à moitié, comme un nid d'oiseau, une chaumière humble et coquette à la fois. En face est une autre cabane, et là-bas, bien loin, perchée sur la crête d'un rocher, on distingue, à ses blanches tourelles en poivrière, une de ces hautes demeures féodales, un de ces burgs formi- dables, d'où les seigneurs s'abattaient comme des vautours sur les pauvres voyageurs. De ce burg est descendu, mais dans des intentions moins féroces, le jeune comte Albrecht, garçon de bel air et de bonne mine. Du haut de son rocher, le milan a vu passer une colombe dans la plaine ; cette colombe, c'est Giselle, la fille de Berthe, une honnête et douce et charmante créature. Vous pensez bien que des éperons de chevalier, un pourpoint de menu vair et des armoiries de comte eff'rayeraient la modeste Giselle : toute simple qu'elle est, elle sait parfai- tement que les rois n'épousent plus les bergères, même dans le monde du ballet, le pays le moind vétilleux cependant en matière d'hymen. Albrecht l'a senti ; aussi a-t-il emprunté le costume d'un jeune vendangeur> et n'a-t-il gardé de sa condition

OISELLE OU LES WILIS. 99

que son élégance. Il a renvoyé au château son écuyer Wilfrid, et, devenu habitant de la cabane qui fait face à la chaumière de Giselle, il se livre au plus grand bonheur que puisse éprouver un homme, surtout s'il est riche et puissant, au bonheur d*être aimé pour lui-même, pour sa grâce et sa jeunesse, sans aucune arrière-pensée d'orgueil ou d'ambition.

Quand le ballet commence, le jour paraît. La porte de la chaumière s'entr'ouvre, et Giselle s'élance preste et joyeuse comme tous les cœurs purs. Que peut faire une jeune fille éveillée si matin, dans les rougeurs et les parfums de l'aurore ? Prendre une corbeille et une serpette, et s'en aller à la vendange. Si vous croyez cela, vous ne connaissez guère le cœur des jeunes filles; son amant est alerte et dispos : au risque de faire tomber la rosée des fleurs, elle va danser un peu; cela est bien juste, elle n'a pas dansé depuis hier. Toute une grande nuit passée, entre deux draps, sans musique et les pieds tranquilles. Mon Dieu, que de temps perdu I car il faut vous l'avouer, Giselle a un défaut, du moins c'est sa mère qui le dit : elle est folle de danse, elle ne songe qu'à cela, elle ne rêve que bals sous la feuillée, valses interminables et valseurs qui ne se fatiguent jamais. Albrecht, qu'elle appellerait Loys, si l'on parlait dans ce pays fantastique des pirouettes et des jetés battus, est à coup sûr le galant qu'il lui faut; il ne dit jamais : Il fait trop chaud ! reposons-nous ! il est toujours prêt à dan- ser; aussi l'aime-t-elle de toute la force de son cher cœur. Quelle jeune Allemande ne serait pas éprise d'un gaillard bien découplé, qui ne manque jamais la mesure, à qui la tête ne tourne pas, et qui a les mains aussi blanches que s'il n'avait rien fait de sa vie? A coup sûr il danse bien, mais aime-t-il aussi

100 LES BEAUTÉS DE L'OPÉBA.

bien qu'il danse? Les garçons d'aujourd'hui sont si trompeurs! Les fleurs sont plus véridiques. Voici une jolie marguerite, au cœur d'or entouré d'une couronne d'argent, dont chaque feuille, pareille à une petite langue, sait épeler un mot du livre de l'avenir, de l'avenir des amoureifx, bien entendu. Giselle cueille la marguerite. Quelle douce et craintive émotion, comme sa main délicate tremble en arrachant le frêle pétale! Goethe n'aurait pas rêvé autrement Marguerite se promenant avec Faust dans le jardin de Martha; SchefTer ne trouverait pas un regard d'un bleu plus humide, un sein plus chastement ému. // m'aime^ un peu, passionnément, pas du tout. Pas du tout! répond la vilaine fleur, que Giselle jette par terre avec dépit; mais Albrecht ou Loys, si vous l'aimez mieux, ramasse la marguerite et corrige l'oracle. Les beaux garçons font toujours dire aux fleurs ce qu'ils veulent. Giselle se rassure, le nuage de tristesse qui voilait son front se dissipe ; le rire, cette fleur rose de l'âme, s'épanouit de nouveau sur la bouche fraîche de la belle enfant, qui part pour la vendange avec ses compagnes, à la grande satisfaction de la mère Berthe.

Jusqu'ici tout va bien ; mais la chose qui se par- donne le moins sur la terre, c'est le bonheur. On pardonne aux gens d'être riches, d'être puissants, d'être illustres, mais on ne leur pardonne pas d'être heureux. Un œil jaloux épie Giselle. Hilarion, un de ces gardes-chasses mystérieux et farouches, comme on en voit dans les ballades germaniques, a pour Giselle un de ces amours qui ressemblent fort à de la haine, et qu'éprouvent les mauvaises natures, incapables d'être aimées; cette haine, c'est de l'amour aigri. Hilarion, a découvert que Loys n'était pas un paysan, mais bien un jeune burgrave de

GUSELLE OU LES WILIS. lOl

haute et noWe lignée, fiancé à la princesse Bathilde II a trouvé, en s'introduisaût par la fenêtre, dans la cabane du faux Loys, les éperons, Tépée et le man- teau armorié; d'un mot il peut tuer Giselle, il la tuera.

Mais voici que la cueillette du raisin est achevée. Les corbeilles et les hottes sont pleines. Giselle est proclamée la reine de la vendange, couronnée de pampres et portée en triomphe. Une fête rustique! voilà une belle occasion de danser. Tout le monde en profite, et surtout Giselle, dont les petits pieds ne peuvent demeurer en repos. Mais, maudite en- fant, tu te feras mourir, et quand tu seras morte, tu deviendras une wili ; tu iras au bal de minuit avec une robe de clair de lune et des bracelets de perles de rosée à tes bras blancs et froids ; tu entraîneras les voyageurs dans la ronde fatale, et tu les précipi- teras dans Teau glaciale du lac tout haletants et tout ruisselants de sueur. Tu seras un vampire de la danse !

A ces sages remontrances maternelles, Giselle répond ce que toute fille répond à sa mère qui lui rappelle que l'heure est bien avancée : Je ne suis par lasse, encore une petite contredanse, rien qu'une. Au fond, l'incorrigible enfant n'est pas très alarmée de cette menace. quoi! danser après sa mort, cela est-il bien effrayant ! Est-ce donc un si grand plaisir de rester entre six planches et deux planchettes, immobile, toute droite. D'ailleurs, quand on est jolie, jeune, amoureuse, est-ce qu'on croit à la mort î

Hallali ! hourra ! le cor sonne des fanfares écla- tantes, répétées par l'écho de la vallée ; les chiens aboient, retenus à grand'peine par les piqueurs; les chevaux piaffent et se cabrent; c'est la princesse

9.

10) LES BEAUrâS DE L*OPÉRA.

Bathilde qui chasse avec le duc son père, accompa- gnée d'une suite brillante et nombreuse. Loys n*a que le temps de s'esquiver.

La princesse est lasse, elle a soif; elle voudrait se reposer et tremper ses lèvres roses dans un lait pur, et mordre de ses dents de perle le pain bis du paysan. Fantaisie de princesse. Justement la chau- mière de Giselle est là. La mère Bcrthe sort avec force révérences, tenant par la main sa fille, toute hon- teuse de paraître ainsi à Timproviste devant une si grande dame ; cependant elle a Tair si bon, que Ton oublie presque qu'elle est belle, et riche, et noble, et puissante.

La petite villageoise, après avoir servi Bathilde, s'approche d'elle furtivement, et avec un joli geste de chatte curieuse, elle allonge sa main vers la princesse, et, tartufe de coquetterie, elle efQeure comme par hasard l'épais et riche tissu de sa robe. Il faut voir avec quelle hardiesse timide Garlotta exécute cette scène muette. La princesse, qui s'est aperçue de ce manège, et qui en rit de toute son affabilité de grande dame, passe au cou de Giselle une belle, longue et lourde chaîne d'or. La pauvre enfant, toute rose de honte et de plaisir, se laisse embrasser par Bathilde, sans se douter qu'elle est la rivale d'une si fière personne, inondée de velours et ruisselante de pierreries.

Gela est ainsi, pourtant, et la fatale vérité va paraître dans tout son jour terrible, car voici le trouble-fète Hilarion. Que le diable l'emporte, lui et ses bottes de daim, et sa casquette de peau de loup, et son justaucorps vert! Il apporte le manteau, les éperons et l'épée du faux Loys, qu'il démasque devant le duc, Bathilde et tous les seigneurs.

Hélas ! douce Giselle, celui que vous aimiez n'était

GISELLE OU LES WILIS. 103

pas ce qu il paraissait être y comme on dit en style de ballet. Un froid mortel saisit votre cœur dans votre blanche poitrine; les grands seigneurs n*épousent guère, vous le savez; et d'ailleurs Bathilde est immobile de surprise, et vous ne pouvez vous empêcher de la trouver belle.

Chez les femmes, la raison est dans le cœur; cœur blessé, tête malade. GiselJe devient folle, non pas qu'elle laisse pendre ses cheveux et se frappe le front, à la manière des héroïnes de mélodrame, mais c'est une folie douce, tendre et charmante comme elle. L'air du pas qu'elle a dansé avec son cher Loys, lorsqu'il n'était pas le comte Albrecht, lui revient en mémoire; elle en exécute les poses et les temps avec une rapidité qui s'augmente toujours ; puis, dans un éclair de raison qui lui revient, elle veut se tuer et se laisse tomber sur la pointe de l'épée apportée par Hilarion. Le fer est écarté par Loys. Soin inutile, la blessure est faite, elle ne guérira pas. En effet, après quelques pas désordonnés, espèce d'agonie chorégraphique merveilleusement rendue par Garlotta, elle tombe morte, la main sur son cœur, entre les bras de Bathilde et de Berthe, au profond désespoir d'Albrecht et même d'Hilarion, qui sent toute l'horreur du crime qu'il vient de commettre, car il est l'assassin de Giselle. Ainsi se termine le premier acte. Cette mort, mêlée de danse, doit vous inquiéter pour le repos de Giselle. Vous n'avez pas oublié les prédictions sinistres de la mère Berthe, et la tradi- tion des wilis. J'ai bien peur que la pauvre fille ne dorme pas tranquille dans son lit de gazon.

Mourir à quinze ans, après avoir à peine été cent fois au bal et valsé tout au plus deux mille valses î Comment voulez-vous que ces charmants petits .

104 LES BEAUTÉS DE L'OPÉUA.

pieds, plus inquiets, plus frémissants que des ailes d'oiseau, puissent se tenir tranquilles et ne pas essayer de se démailloter des plis droits du linceul, pour aller au clair de lune, dans la clairière le lapin se frotte la moustache de la patte, le daim lève, en humant Tair, son museau noir et lustré, tourner en rond dans le cercle magique tracé par les esprits de la nuit.

Ce n'est pas la vie qu'on regrette à quinze ans; c'est le bal, c'est l'amour; et le moyen de ne pas sortir de sa tombe, si votre amoureux passe auprès, et de ne pas l'inviter pour la prochaine contredanse. Cher Albrecht, avec ta facilité à te laisser aller à toutes les bonnes occasions chorégraphiques, ton sort futur nous alarme, et nous craignons pour toi une fluxion de poitrine ou un bain glacé dans l'eau du lac.

La toile se relève et laisse voir une de ces forêts mystérieuses comme on en trouve dans les gravures de Sadeler. De grands arbres, aux troncs bizarrement contournés, entrelacent leurs feuillagesinextricables, et leurs racines noueuses vont plonger comme des serpents altérés dans une eau dormante et noire sur laquelle s'étalent visqueusement les larges feuilles des nymphœas et du nénuphar ; les longues herbes et les plantes de la terre se mêlent aux roseaux de l'étang, dont la brise de nuit fait frissonner les aigrettes de velours.

Une brume bleuâtre baigne les intervalles des arbres et leur prête des apparences fantastiques, des attitudes et des airs de spectres. Le fût argenté de ce tremble ne ressemble-t-il pas d'une façon alar- mante au pâle suaire d'une ombre? Et la lune qui se lève et montre, à travers les déchiquetures des feuilles, son doux et triste visage d'opale, ne rappelle*

GISBLLE OU LES WILIS. Î06

t-elle pas par sa blancheur transparente quelque jeune Allemande morte de consomption en lisant les œuvres de Novalis? Toute cette forêt semble pleine de larmes et de soupirs; est-ce bien la rosée ou la pluie qui a suspendu cette perle au bout de ce brin d'herbe ? Est-ce bien le vent qui sanglote ainsi à travers les roseaux? Qui peut le savoir? Pourquoi le velours du gazon est-il couché à de certains endroits? nul pas humain n'est parvenu jusqu'ici, et ce n'est pas de ce côté que descendent les hordes de daims et de cerfs pour se désaltérer à l'eau de l'étang. Ce parfum faible et doux n'est pas celui des fleurs sauvages ; ni la clochette au cœur rose, ni le myosotis n'ont cette odeur? ce mystère vous allez le pénétrer.

Dans ce coin tout encombré d'herbes et de fleurs sauvages se dresse une croix de pierre toute neuve et toute blanche encore ; un rayon égaré y trahit le nom de Giselle. C'est que, sous la terre froide, est étendue la victime d'Hilarion, morte à quinze ans, à Fâge de Juliette et de toutes les belles amoureuses. Mais à quoi pensent ces francs chasseurs ; se mettre à l'affût en un tel endroit? au lieu de lièvres et de cerfs, ils ne verront passer que des fantômes sur qui le plomb ni la poudre ne peuvent rien. L'endroit est sinistre et mal hanté, mes hardis com- pagnons ; croyez-moi, portez ailleurs votre pâté de venaison et vos gourdes pleines d'eau-de-vie. Voilà minuit qui sonne, une heure inquiétante les vivants rentrent, les morts sortent. Les feux follets, papillons de flammes, commencent à voltiger autour de vous. Les esprits forts se moquent des feux follets et disent qu'ils sont produits par les exhalaisons des marécages; mais vous, dignes chasseurs allemands, vous savez bien que ces lueurs

106 L£S BEAtJTéS DE l'OPÂRA.

sont des âmes en peine ou des esprits malfaisants; et comment, toi, lourde brute d'Hilarion, n'as-tu pas reconnu au tremblement de tes genoux, à la 'sueur glacée qui colle tes cheveux à tes tempes, que tu es à côté de la tombe de Giselle !

Tout braves qu'il sont, les chasseurs, effrayés, s'enfuient. La place reste vide et l'astre des nuits, ouvrant ses paupières aux ailes d'argent, verse une lumière plus vive dans la clairière. Ne voyez-vous pas dans les hautes herbes comme un cercle foulé qui indique la place tourne la ronde des wilis? C'est là, en effet, que se tient le bal magique.

Regardez! le gazon tressaille, le cœur d'une belle de nuit s'entrouvre ; il en jaillit une blanche vapeur qui se condense bientôt en une belle jeune fille pâle et froide comme un clair de lune sur la neige : c'est la reine des wilis. Du bout de son sceptre, elle trace dans l'air des cercles cabalistiques, elle évoque ses sujettes des quatre coins du vent; ses sujettes, car elle n'a pas de sujets. Les hommes sont trop lourds, trop grossiers, trop stupides, trop amoureux de leur vilaine peau pour mourir d'une si jolie mort. Ce n'est pas d'eux que l'on peut dire avec le poète :

Il aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tuél

Voici venir les danseuses de tous les pays, et TAndalouse fougueuse, et l'Allemande mélancolique, et la bayadère aux narines pleines d'anneaux d'or, qui exécute le malapou et les évolutions sacrées, tout ce qui a vécu, tout ce qui est mort pour et par la danse. Elles jaillissent de la terre, elles descendent des arbres, il en arrive de tous côtés.

Quand l'assemblée est complète, la reine propose

aiSELLE OU LES WILIS. 107

Tadmission de Giselle, une nouvelle morte qui ne peut que faire honneur au corps de ballet fantas- tique.

Elle étend vers le tombeau sa baguette magique, entourée de verveine, et tout d'un coup, du milieu des herbes et des fleurs s'élance une forme mince, droite et blanche, ayant encore la roide attitude du cercueil : c'est Giselle, éveillée de ce lourd sommeil sans rêve que dorment les trépassés dans leurs draps humides.

La ressuscitée fait quelques pas en chancelant, tout engourdie encore ; mais bientôt l'air frais de la nuit, les rayons argentés de la lune, lui rendent sa vivacité. Avec quel ravissement elle reprend posses- sion de l'espace ! comme sa poitrine respire libre- ment, débarrassée de la dalle de pierre qui l'oppres- sait ! comme elle est heureuse de se sentir libre encore et légère, et de voltiger à son gré de çà de là, comme un papillon capricieux ! La voici qui va d'un air soumis s'agenouiller devant la reine des wilis. On lui pose une étoile au front; deux petites ailes transparentes et vaporeuses se déploient et palpitent sur ses épaules.

Deux ailes avec deux pieds semblables, c'est vraiment trop !

La cérémonie terminée, on veut apprendre la valse fantastique à la jeune récipiendaire. Ne vous donnez pas tant de mal, elle la sait déjà, et beaucoup mieux que vous, celle-là, et que bien d'autres! Maintenant, voyageurs attardés, prenez garde à vous! ne passez pas, minuit sonné, sur la fatale clairière, ou vous risquez fort d'aller achever votre route au fond du lac, côte à côte avec les grenouilles, dans les joncs et dans la vase.

Précisément une victime nous arrive ; ce misérable

108 LES BEAUTÉS DE L'OPÉBA.

Hilarion, troublé par ses remords, trompé par un

faux sentier de la forêt, revient à son point de

départ, à la tombe de Giselle. Les wilis s'emparent

de lui; on le presse, on Tentoure, on se ]e passe de

main en main, debrasenbras; ses jambes fléchissent,

la respiration lui manque^ il demande grâce d'une

voix entrecoupée. Point de grâce! Si les valseuses

de ce monde sont déjà sans pitié, que doivent être

celles de l'autre monde! Il est pris, quitté, repris;

chacune veut avoir sa part, et elles sont dix, elles

sont vingt, elles sont trente. A l'eau, Hilarion! Tu

es fatigué, tes pieds traînent; un danseur qui se

lasse n'est bon qu'à être précipité dans le lac. En

efl'et, toutes ces petites mains d'ombres poussent ce

gros corps massif du haut de la rive. L'eau clapote,

bouillonne; deux ou trois cercles s'éteignent en

s'élargissant à la surface huileuse du marécage.

Bonsoir, Hilarion ; justice est faite !

Les feuilles ont frémi, une main écarte les branches. Qui ose venir à pareille heure dans ce lieu formi- dable? Albrecht, insensé de douleur, qui veut pleurer sur la tombe de Giselle, et tâcher d'obtenir son pardon de l'ombre adorée ; car Albrecht n'a trompé Giselle qu'à demi, et seulement sur sa qualité. En lui disant qu'il l'aimait, il était complètement sincère, et son âme se trouvait d'accord avec ses lèvres.

Giselle, attendrie des larmes d'Albrecht, pousse un léger soupir, un soupir d'ombre; Albrecht^ éperdu, se retourne, il voit scintiller dans le feuillage deux étoiles d'azur. Ce sont ses yeux, c'est Giselle I Oh ! de grâce, vision incomparable, ne t'évanouis pas, laisse-moi encore regarder ce doux visage que je ne croyais revoir qu'au ciel ! et il s'élance, les bras étendus, mais il ne saisit que des roseaux et

GISELLE OU LES WILIS. 109

des lianes. Une vapeur blanche traverse la sopibre épaisseur de la forêt : c'est encore elle. Cachée dans une touffe de fleurs, elle les arrache, les effleure de ses lèvres et jette à son amant deç baisers sur des roses.

Les wilis, ogresses de la valse, ont flairé un danseur frais ; elles accourent en toute hâte prendre leur part de ce régal. Méchantes I s'écrie Giselle, les mains jointes, laissez-moi mon Loys, ne le faites pas mourir; qu'il jouisse encore de la douce lumière des cieux, pour se souvenir de moi, et pleurer sur ma tombe : il est si bon de sentir une tiède larme pénétrer sous terre jusqu'à vous, et tomber d'un œil brûlant sur notre cœur glacé.

Non, non, non, qu'il danse et qu'il